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| Pierre NICQ |
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Sainte Trinité des petits déjeuners, quand, le
matin, à l'hôtel, la serveuse affairée, sortant de son office, s'approche de votre
table. Tandis que son regard professionnel enregistre le numéro inscrit sur la plaquette
ou le gland de la clé que vous y avez posée en évidence, elle vous adresse la triple
question rituelle, vous priant, avec une courtoisie qui varie selon son humeur et le
standing de l'établissement où elle exerce son sacerdoce, de choisir le breuvage par
lequel vous inaugurerez votre journée d'Européen civilisé (à moins que l'hôtel où
vous êtes descendu ne soit de ceux qui éludent la question en vous offrant les
facilités d'un buffet self-service et vous laissent choisir tacitement, ainsi qu'en un
isoloir). Je présume d'ailleurs que, si serveuse il y a
(parfois c'est un homme qui officie, un " garçon "), si l'ordre des termes
qu'elle vous propose est celui-là, thé, café, chocolat, il lui est plutôt dicté par
une nécessité d'euphonie et de rythme que par le respect d'une hiérarchie dogmatique,
car il semblerait alors que " Café " dût venir en premier : Dieu le Père,
c'est bien lui, la question restant ouverte de savoir lequel des deux autres est le Fils,
lequel le Saint-Esprit. À preuve, tout empirique, le fait que lorsque j'étais enfant,
pensionnaire dans un lycée (puis plus tard, adulte infantilisé, à l'armée), seul le
café régnait, le chocolat n'apparaissant que sur les tables du dimanche, pour en adoucir
la mélancolie, le thé restant, avec d'autres tisanes, affaire d'infirmerie. À tout
seigneur, donc, tout honneur : entre ces trois breuvages, devenus si familiers qu'on en
oublierait l'origine exotique, n'était le travail assidu qu'accomplit dame Pub pour nous
la rappeler et convoquer dans nos cuisines matinales, les suaves parfums de tous nos
eldorados, j'élirai le café.
Je vous offre un café ; même si ce n'est pas
l'heure encore de la pause. Cela se fait, très couramment : le café réunit, favorise
l'échange. Une cafét' est à deux pas d'ici et le café à cinquante centimes qu'y
distribue une machine est à peu près correct. Depuis 1615 où il a fait son apparition
à Venise (1643 seulement à Paris), le grand seigneur s'est sacrément encanaillé : il
ne choisit plus les tables où laisser sa marque brune, un peu poisseuse et il n'exige
plus d'y être en procession conduit comme il se faisait dans les temps aristocratiques.
En 1808 déjà, Grimod de la Reynière, en son Manuel des Amphitryons, relevait
dans les manières de servir et de prendre le café un de ces légers clinamens qui, sur
la longue durée, déterminent dans la vie qui va de profonds changements :
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| 1 - Ensemble de tasses, de soucoupes et de
verres posés sur un plateau. 2 - L'usage d'adoucir par du
sucre l'amertume du café s'est d'abord imposé en Europe. Gérard de Nerval note encore
avec humour dans son Voyage en Orient (1851), que le Kahwedji du
café du Caire où il est entré sait que pour lui il faut sucrer la tasse et que
la compagnie sourit de cette bizarre préparation (Les Femmes du Caire - ii - 3).
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" Le café qui se distribuait autrefois dans une cafetière portée
par l'officier suivi d'un valet de chambre chargé du cabaret (1) sur lequel étaient les tasses et le sucrier, et qui s'arrêtaient (sic)
devant chaque convive, est aujourd'hui présenté dans une fontaine élégante, entourée
de tasses et perchée sur un double guéridon qui occupe le centre du salon. L'Amphitryon
lui-même, ou l'un de ses affidés, remplissent les tasses après qu'elles ont été
sucrées à discrétion par chaque convive, qui va ensuite humer et prendre son café dans
un coin du salon. "
Aujourd'hui (le nôtre et non plus celui de Grimod) le café est
généralement servi à table, et même, à la cafétéria du Géant Casino, en
lieu et place de fontaine élégante, c'est, à côté du four à micro-ondes, une machine
à sous qui usine ses petits noirs ; chacun peut y aller se servir et se sucrer à
discrétion (2) .
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| 3 - Histoire philosophique et
politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes,
1770. |
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" Le café, disait Alphonse Allais, est un
breuvage qui fait dormir quand on n'en prend pas." Plus sérieusement (un peu),
l'abbé de Raynal, dans son Histoire des deux Indes (3), après avoir rappelé que " le caffier (sic) " vient
originairement de la haute Éthiopie, rapporte qu'à ce qu'on croit communément " un
Mollach (sic), nommé Chadely, fut le premier Arabe qui adopta le café dans la vue
de se délivrer d'un assoupissement continuel qui ne lui permettait pas de vaquer
convenablement à ses prières nocturnes.
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| 4 - C'est à partir du mot turc kahvé
dérivé de l'arabe kahoua, que le terme de café est passé en français au XVIIe
siècle. Venant d'Éthiopie et aussi du Yémen, le café était au xve siècle diffusé
dans tout le Moyen-Orient et le Maghreb. C'est vers le milieu du XVIe siècle qu'il aurait
fait son entrée à Istanbul d'où il s'est répandu, par Venise, dans toute l'Europe. Aux
XVIIe et XVIIIe siècles il est l'objet d'un fructueux commerce européen en mer Rouge,
tout particulièrement avec le port yéménite de Mokka. Marseille étant le principal
centre importateur pour l'Europe (d'après Yves Thoraval - Dictionnaire de Civilisation
Musulmane<:i>). 5 - Voir Roland Barthes, Mythologies,
1957. |
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Ses Derviches l'imitèrent. Leur exemple entraîna
les gens de loi. On ne tarda pas à s'apercevoir que cette boisson purifiait le sang par
une douce agitation, dissipait les pesanteurs, égayait l'esprit ; et ceux mêmes qui
n'avaient pas besoin de se tenir éveillés l'adoptèrent. " D'où la vogue durable
que le café ne tarda pas à connaître dans tous les pays mahométans où "on
imagina d'établir des maisons publiques où on distribuait le café (4) ". La
vertu stimulante qu'il recèle dans sa noirceur amère, la faculté qu'il a d'écarter le
sommeil, l'engourdissement de l'esprit, cette puissance que parfois on redoute (au point
qu'il est arrivé qu'on le châtre en le "décaféinant") l'a fait entrer dans
la mythologie populaire au même titre que, pour la force qu'il est censé donner au
corps, le biftèque saignant (5).
Ma grand-mère s'est longtemps levée très tôt. Sa première entreprise, aux aurores,
dans la solitude encore endormie de sa cuisine, était un bon café. C'était, même si
elle l'abâtardissait, comme il se faisait alors couramment dans le Nord, d'un peu de
chicorée, un café très fort, "à réveiller un mort"; un café "bien
tassé" ; ceux qui viendraient ensuite, au cours de sa longue journée, seraient de
plus en plus "longs", jusqu'à n'être plus à la fin qu'un jus inoffensif, une
"bibine", qui certes n'empêcherait personne de dormir. Ce fort café du matin a
toute sa vie été son luxe.
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| 6 - On date des années 1680
l'ouverture en France de la première maison de café par le Sicilien
Francesco-Procopio dei Coltelli à la foire Saint-Germain. Le café Procope s'installa
ensuite rue des Fossés-Saint-Germain, aujourd'hui rue de l'Ancienne Comédie. |
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La bonne femme ne savait rien de
Balzac, qui, en cette pratique, au moins l'égalait sinon la surpassait ; et moins encore,
s'il est possible, de Jules Michelet qui fait, analysant dans son Histoire de France
les prémices de la Révolution Française, un stupéfiant éloge de notre noir breuvage -
Le café, dit-il en substance, éveilleur d'esprit, ne fut rien de moins que l'agent
secret qui fomenta, dans les maisons où on se réunissait pour en boire et causer, le
grand bouleversement de 89. (Et le moins piquant n'est pas qu'il nous fasse parcourir d'un
de ces grands coups d'aile dont il a le secret, en même temps que l'éveil progressif des
"lumières", les progrès accomplis dans l'exploitation de nos terres
coloniales, devenues pourvoyeuses de la précieuse denrée). Il croit pouvoir distinguer
trois âges, trois étapes, dans ce miracle historique du café. Le premier âge fut celui
du très fin café d'Arabie, dont on vit les belles dames humer l'arôme, comparant alors
"l'ennui de Versailles à ces paradis d'Orient ". Puis, la demande se faisant
plus forte, c'est à Bourbon, "notre île indienne" (aujourd'hui Réunion) qu'on
eut l'idée de transplanter et de cultiver le café :
"Le café de cette terre volcanique fait l'explosion de la Régence
et l'esprit nouveau, l'hilarité subite, la risée du vieux monde, les saillies dont il
est criblé, ce torrent d'étincelles dont les vers légers de Voltaire, dont les Lettres
Persanes nous donnent une idée affaiblie (...) La lave de Bourbon, pas plus que le
sable arabique, ne suffisait à la production. Le Régent le sentit et fit transporter le
café dans les puissantes terres de nos Antilles (...) Ce fort café, celui de
Saint-Domingue, plein, corsé, nourrissant aussi bien qu'excitant, a nourri l'âge adulte
du siècle, l'âge fort de L'Encyclopédie. Il fut bu par Buffon, Diderot,
Rousseau, ajouta sa chaleur aux âmes chaleureuses, sa lumière à la vue perçante des
prophètes assemblés dans " l'antre de Procope " (6) , qui virent au fond du noir breuvage le futur rayon de 89 ".
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| 7 - Bernardin de Saint-Pierre, Voyage
à l'Isle de France et à l'Isle de Bourbon, au Cap de Bonne Espérance, 1773. |
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Je ne sais pas ce que Barthes,
auteur d'un Michelet par lui-même, a pu penser de ce café curieusement "
nourrissant " (il ne cite pas ce texte), mais je gage qu'il a pu reconnaître en lui
toutes les vertus circulation, force, chaleur d'un sang, d'un sang maternel,
infusant ce siècle enfant et lui communiquant sa vigueur. Cela dit, considérant que pour
le plus grand profit de la Compagnie des Indes, de 1730 au milieu du siècle, les ventes
de café passèrent de six cent mille livres à deux millions, on peut aussi penser que ce
sang noir, telle la divine pluie d'or fécondant Danaé, contribua à fortifier cette
caste nouvelle qui, sous le regard admiratif de Voltaire, donnait des ordres à Surate et
au Caire et dont il eût été un peu fort de café d'attendre qu'elle ne fît rien pour
se libérer des dogmes idéologiques et politiques d'un ordre aristocratique parvenu à
épuisement. Cette vigueur nouvelle avait un prix :
" Je ne sais pas, écrivait en 1773 le bon
Bernardin de Saint-Pierre, si le café et le sucre sont nécessaires au bonheur de
l'Europe, mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le malheur de deux parties du
monde. On a dépeuplé l'Amérique afin d'avoir une terre pour les planter ; on a
dépeuplé l'Afrique afin d'avoir une nation pour les cultiver."(7)
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| 8 - Lewis, (B.), Histoire du
Moyen-Orient, Albin Michel, 1995. 9 - Voltaire,
Candide ou l'optimisme, ch. 30. |
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Ceci n'est certainement pas étranger au fait que le
café produit par les Français dans leurs colonies antillaises eut un prix de revient
bien inférieur à celui qui était produit sur les rives de la mer Rouge, sa contrée
d'origine et qu'il put être au xviiie siècle, spectaculaire renversement des relations
commerciales, exporté jusqu'en Turquie (8). Pourtant le vieux Turc de Candide, tout autant que Voltaire lui-même,
continuait de fort bien distinguer le fin café de Moka, qu'il n'était pas nécessaire de
sucrer, du "mauvais café de Batavia et des îles " (9), d'une amertume plus marquée. Mais telle est la force du marché... Qui,
aujourd'hui, devant son café, son thé ou son chocolat du matin (mais pour celui-ci il
s'agit surtout d'enfants...) s'interroge sur la baisse des cours sur le marché
international, laquelle plonge les pays producteurs, devenus " indépendants ",
dans d'inextricables difficultés économiques et dans les troubles politiques les plus
violents ?
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| 10 - Je ne sais pas à quand remonte
l'usage de mêler du lait au café, en quelque sorte de le métisser. Il paraît que
Madame de Sévigné aux Rochers en était tout émoustillée - Il semble qu'il se soit
répandu très tôt très largement dans le peuple, comme en témoigne Louis-Sébastien
Mercier dans son Tableau de Paris. Ce doit être pour combiner à la vertu
stimulante du café la vertu nutritive du lait. Ce n'est pas très diététique... |
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Il semble cependant que dans notre
inconscient une relation se soit durablement établie entre le café et les conditions
coloniales, voire esclavagistes, de sa production. Une relation colorée plutôt que
gustative. Il me vient par exemple à l'esprit une chanson que chantait, Serge Gainsbourg
:
" Couleur, café
Que j'aime ta couleur café... "
et un souvenir plus personnel qu'on me permettra d'évoquer encore ici,
celui d'une phrase prononcée devant moi par une jeune femme très énervée lors d'un
meeting auquel j'assistais il y a une trentaine d'années contre la guerre d'Algérie :
" Eh quoi, criait-elle, il suffit qu'on laisse tomber un fusil sur un
pied café-au-lait pour que vous vous mettiez à hurler ! "
J'avoue que ce café-au-lait (10) je ne l'ai pas encore aujourd'hui digéré. Il a quelque chose
d'écurant.
Laissons plutôt, pour terminer, la parole au poète
qu'il soit arabe n'a rien d'étonnant : c'est un retour aux sources :
" Le café, pour l'amateur de café que je suis, c'est la clé du
jour. Le café, pour le connaisseur que je suis, il faut se le préparer soi-même et ne
pas se le faire servir. Car celui qui vous l'apporte y ajoute ses paroles, et le café du
matin ne supporte pas le moindre mot. Il est aube vierge et silencieuse. L'aube mon
aube est étrangère à la moindre parole. L'odeur du café boit le moindre des
bruits, fût-ce un simple bonjour, et se gâte..."
Le poète est celui qui offre sa parole à tous, à ceux qui n'ont pas eu
la parole Dans les mots du poète palestinien Mahmoud Darwich, j'ai entendu parler
ma grand-mère On trouvera ce beau texte et sa suite, véritable cantate du café,
ou plutôt de la première tasse de café au début de son récit Une Mémoire pour
l'oubli chez Actes-Sud.
Quant au thé et au chocolat, j'espère que du haut du ciel Proust et
Raymond Roussel me pardonneront d'avoir snobé leur potion matinale préférée. Pour moi
ce n'est vraiment pas ma tasse de thé, même accompagnée d'une madeleine.
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