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Anne MILLAT |
Niveau :
Lycée
Intérêt :
Ce roman, passablement long (400 pages), est assez palpitant et efficace pour qu'on puisse
en envisager l'étude avec une classe de lycée, au prix de quelques aménagements
pédagogiques. L'intérêt naît d'abord, tout simplement, de l'étonnement et de
l'attachement que suscitent les deux personnages principaux ; mais aussi, à travers eux
et le monde dans lequel ils évoluent, de la peinture d'une société dont les clivages
traditionnels se brouillent, où il faut repenser modèles et solidarités.
Résumé :
L'action se passe dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le héros, Bernard de
Mauprat, est le dernier rejeton d'une famille de hobereaux berrichons qui se sont depuis
longtemps déconsidérés par d'insolentes exactions dignes des temps féodaux. Devenu
orphelin, il partage la vie de ses oncles, retranchés dans leur manoir lugubre, et
participe de gré ou de force à leurs menées criminelles.
C'est ainsi qu'il se trouve un jour en présence d'Edmée de Mauprat, une lointaine
cousine, enlevée par la sinistre bande. Au lieu de lui infliger le sort auquel on la
destinait, il tombe brutalement amoureux d'elle. Les deux jeunes gens s'évadent. L'antre
des oncles est détruit et ceux-ci sont tués.
Bernard, adopté par le père d'Edmée, vit maintenant auprès d'elle. Elle exige qu'il
s'instruise, pour mériter plus tard son amour, et s'engage alors à l'épouser. Mais,
sous l'empire d'une nature qu'il n'a pas appris à dominer et d'une passion qui le ravage,
le jeune homme ne cesse de blesser la fierté et la délicatesse de celle qu'il aime. Pour
mettre un terme à cette cohabitation qui est devenue une torture, il s'engage aux côtés
de La Fayette et part pour l'Amérique.
Six ans de séparation lui ont acquis la gloire et une certaine sérénité. Au cours
d'une partie de chasse, Edmée, est grièvement blessée. Tous soupçonnent Bernard de
l'avoir agressée par dépit. Traîné devant la justice, il est sur le point d'être
exécuté, tandis qu'elle se laisse glisser dans la mort.
En réalité deux des oncles, disparus mais non morts, sont les auteurs de l'attentat.
Démasqués in extremis, ils sont mis hors d'état de nuire. Edmée et Bernard
s'épousent enfin et mènent une existence simple, entourés de vrais amis.
Thèmes et pistes :
Mauprat s'apparente au roman noir, et son étude offre donc un
éclairage original sur le romantisme. En outre, ses châteaux avec corridors hantés,
portes dérobées, souterrains cachés, ses traquenards, ses personnages secondaires à la
mine patibulaire dissimulés sous des capuchons de moines trappistes, séduiront
peut-être certains de nos élèves, lecteurs réticents, mais adeptes des films ou jeux
à succès inspirés de l'univers médiéval dans ce qu'il a de plus sinistre
Le
contraste avec le domaine d'Edmée, ou les lumières des salons parisiens est
intéressant.
Mauprat est un roman d'éducation, à plusieurs titres. Le héros doit
non seulement apprendre à évoluer dans une société donnée, historiquement située,
mais apprendre à vivre en société, tout simplement. De condition privilégiée, mais
ignorant la fermentation sociale qui s'opère, il revendique ses prérogatives avec un
certain panache, mais d'une manière intolérable. C'est un "brave", dans les
deux sens du mot. Surtout, il est -et reste longtemps- incapable de la maîtrise de soi
que requiert toute vie sociale. Une sorte d'ingénu, mais brutal, et que l'amour même ne
parviendra jamais à polir réellement. Il lui faut d'une certaine manière, naître à
l'humanité, dans de grandes douleurs (cf. au chapitre XVII "J'étais (devenu) un
homme à peu près semblable aux autres ; les instincts étaient parvenus à s'équilibrer
avec les affections
").
Mauprat est aussi un roman d'amour dramatique. Une passion traversée
d'orages dévastateurs bouleverse les deux héros, et leur entourage. Ici, il faut
reconnaître que le roman traîne un peu en longueur : l'élément qui va enfin
déclencher l'épisode de résolution tarde à venir. Roman d'amour chevaleresque : pour
mériter sa dame, le héros, (bien qu'il l'ait d'emblée conquise en la sauvant de la mort
et de la honte) doit encore triompher non d'un rival, mais de lui-même, entreprendre une
véritable opération de sublimation.
Le thème de l'utopie sociale donne à ce roman beaucoup de relief. George
Sand crée un personnage sans équivalent dans l'univers pourtant divers des personnages
romanesques. Homme ascétique et fruste, mais qui impose le respect à tous par une
droiture absolue. Inculte, mais terriblement éloquent lorsqu'il témoigne des visions
grandioses dont il est "habité", et qu'il défend le peuple. Patience est une
réincarnation de Diogène le cynique.
Ce roman rarement étudié est un bon exemple dintertextualité. On
pourrait choisir cet axe de lecture : George Sand et les grands noms du roman français.
Le Rouge paraît en 1830 (commencé en 1829), La Chartreuse en 1839 (écrit en
deux mois à peine). Aux chapitres 24 et 25, on pense au premier. S'y déroule le procès
du héros, accusé d'avoir tiré sur la femme qu'il adore sans espoir. Le verdict est la
condamnation à mort. Toutefois, contrairement à Julien Sorel, Bernard de Mauprat ne sera
pas exécuté. Edmée tient du reste à la fois de Madame de Rênal et de Mathilde de la
Mole. Une conversation amoureuse de part et d'autre d'une grille (chapitre10), un séjour
en prison où le héros trouve la paix et un certain bonheur (chapitre 29) peuvent être
confrontés à un épisode de La Chartreuse (livre paru en 1839).
Le domaine où réside la famille d'Edmée est d'inspiration rousseauiste. Sainte Sévère
a des allures de Clarens, notamment au chapitre 16 : Patience, à la demande d'Edmée,
gère un domaine agricole modèle. La référence, cette fois, est revendiquée. De
nombreux passages du roman évoquent Rousseau, dont l'auteur admirait les idées. La fin
du chapitre 3 narre la passion qu'ont suscitée chez le fameux Patience les ouvrages de
Jean-Jacques.
En remontant encore vers les origines du roman français, on pense aux débuts de Madame
de Clèves à la cour, lorsque Edmée fait son apparition dans les salons du Paris de
Louis XVI.
On peut surtout proposer de prendre comme fil conducteur le personnage féminin,
véritable âme du récit, Edmée de Mauprat. En effet, le livre se présente comme une
"interview" de Bernard de Mauprat, au soir de sa vie, par un jeune
"historiographe". Plutôt qu'une "autobiographie", le récit de
Bernard est un hommage à celle qui fut l'unique amour de cet homme intraitable (cf. p.
242). Femme sensible et indomptable. Douée pour l'amitié. Noble de naissance, mais aussi
d'esprit, et de sentiments. Audacieuse dans ses idées, et respectueuse des opinions
d'autrui. Autour de cette héroïne, on peut confronter différentes visions de la femme :
une certaine misogynie fait bon ménage avec l'amour, chez Bernard notamment ; la femme
est un obstacle pour l'homme à réaliser sa vocation, pour son ami américain Arthur ;
elle a besoin d'être protégée contre les élans de son cur, pour l'abbé
janséniste, son confesseur etc.
Plusieurs portraits d'Edmée par Bernard jalonnent le roman (pp. 93,102, 136), à mettre
en relation avec un "autoportrait" ("Je suis d'une race
indomptable
" pp. 187 à 189).
Ses idées audacieuses sur la société peuvent être étudiées page 154.
Malgré un tempérament fougueux, elle est l'incarnation touchante de la tendresse filiale
(p. 277).
Quant à son amour pour Bernard, l'aveu en est retenu jusqu'à la fin, mais alors il
éclate avec une audace inouïe (pp. 410, 411). Dès la page 170, cependant, Edmée avait
fait à Bernard une étonnante demande en mariage "par anticipation". On lira,
pages 248 et 249, l'histoire de son amour inavoué pour Bernard, déchiffrée par Arthur,
en filigrane, dans les lettres adressées par elle à son ami.
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