Lire le Journal intime de George Sand
(niveau 3e)
Catherine DUPUY


Pourquoi choisir le Journal intime ?

Dans l’imposante masse des écrits autobiographiques sandiens – quatre tomes de Histoire de ma vie ; vingt-six tomes de Correspondance - le Journal intime fait figure d’œuvre accessoire. Publiée pour la première fois en 1926, soit cinquante ans après la mort de son auteur, cette œuvre pourrait rebuter l’enseignant de Lettres par ses ambiguïtés :

- un genre qui hésite entre le documentaire et le littéraire ;

- un texte qui obéit aux règles de la lacune et de la fragmentation.

Pourtant le texte intégral du Journal intime, de faible ampleur et de présentation agréable, dans l’élégante collection bleue de l’Ecole des Lettres/Seuil (210 p., 40 F), a de quoi séduire tout lecteur un peu sérieux des romans sandiens et qui voudrait rectifier l’image lénifiante de la bonne dame de Nohant.

Après avoir exposé quelques enjeux littéraires du Journal intime, nous présenterons le cadre didactique et pédagogique de la lecture de cette œuvre.

Les enjeux littéraires

"Je retombais sur moi-même, le scalpel à la main et je fouillais mes entrailles pour y trouver le secret de ma destinée et celui de mon organisation" (p. 19 Journal intime).

1) "Une biographie en actions"

Cette formule, utilisée par G. Lubin pour qualifier la correspondance, convient parfaitement au Journal intime : révélant les traces d’une subjectivité constituée dans le face à face avec le monde, cette œuvre permet d’examiner George Sand individu/femme, vivant des émotions et individu/écrivain rédigeant son journal intime. Le travail d’écriture répond à une double visée :

- poser la question de la liberté du sujet par rapport à "l’histoire de sa vie";

- exercer une action sur le monde, le support textuel étant un instrument de libération de l’auteur qui s’arrache à la gangue spatio-temporelle de son existence.

Comme dans l’autobiographie, le retour sur les événements, l’aspect rétrospectif de l’écriture permettent une réflexivité propice à tracer une cohérence dans la vie qui continue à se dérouler.

2) Peut-on parler d’autofiction ?

"Ce qui me rongeait autrefois, ce qui me rongera toujours, c’est un besoin de sympathie" (p. 20 Journal intime).

Grâce à l’écriture, l’auteur du Journal intime développe une intelligence de soi-même et construit de façon concomitante une connaissance précise, une pénétration fine des autres.

Mais se regarder vivre conduit aussi à se mettre en scène en théâtralisant sa vie : ici, George Sand donne la réplique à Solange dans un dialogue digne de la scène ; là, Piffoël, double androgyne et ironique de l’écrivain se lance dans un monologue. On reconnaît parfois des inflexions de voix car "c’est l’apanage des écrivains-femmes de savoir conserver le son de la voix dans l’écrit" dit Béatrice Didier.

3) Des modalités d’écriture variées :

Dans le Journal intime, l’écriture est subordonnée aux événements. Alors que certaines journées sont marquées par de longs épanchements, d’autres le sont par le mutisme. La date du 30 Juin – 1er Juillet, inscrite uniquement en repère temporel, marque la mort de la mère.

Parfois, les aspects quotidiens de la vie intime succèdent à une réflexion plus ample sur des problématiques universelles.

Le contexte socio-politique est évoqué dans l'année 1852 donnant une documentation précise (quoique teintée de subjectivité). A l’inverse, malgré l’intérêt politique de l’année 1840, George Sand rabat les péripéties de l’Histoire sur son intimité.

4) Un éventail de tonalités

"Eh bien moi, je ne veux pas mourir. Je veux aimer. Je veux rajeunir, je veux vivre" (p. 70 Journal intime).

Dans le Journal intime se manifeste parfois une énergie bouillonnante à la hauteur des abattements de certaines périodes.

En 1834, George Sand évoque les bourgeois provinciaux qui l’entourent en les stigmatisant avec amertume. Elle témoigne de sa soif d’absolu, de rencontres authentiques avec "des esprits supérieurs" dont elle a mesuré déjà toute la médiocrité.

"Je ne savais pas que rien de beau ni de noble ne se groupe autour des sommités intellectuelles et qu’il n’existe pas de hiérarchie morale acceptée par des hommes de talent" (p. 21 Journal intime).

Elle imagine le dépassement du romantisme par le progrès collectif, dit sa foi dans le peuple, solution politique de l’avenir. La dernière partie du Journal intime recèle une tonalité sereine. George Sand démontre qu’il peut exister un paradoxal optimisme, une foi dans l’avenir de la vieillesse. Celle-ci canalise harmonieusement la force vitale dispersée pendant la jeunesse.

5) Fonctions du Journal intime

Arrivés au terme de notre lecture, nous pouvons nous demander si le Journal intime nous a permis de connaître George Sand intimement.

Oui, à l’évidence si nous considérons les feuillets comme documentaire/fiction sur l’auteur. Toutefois les limites de l’entreprise sont cernées par George Sand elle-même : "Est-ce qu’on peut se connaître ? Est-ce qu’on connaît jamais quelqu’un" (p. 189 Journal intime).

Le Journal intime a-t-il eu une importance capitale pour l’auteur ? Le doute est permis, car la vie est ailleurs : "On ne fait un journal que quand les passions sont éteintes ou qu’elles sont arrivées à l’état de pétrification qui permet de les explorer comme des montagnes d’où l’avalanche ne se détachera plus" (p. 99 Journal intime) et plus loin "Faire un journal c’est renoncer à l’avenir".

En se glissant dans l’intimité d’une conscience en action le lecteur peut reconsidérer les idées reçues sur George Sand que véhicule encore l’histoire littéraire. Mais il se rend compte aussi que le Journal intime a été écrit moins pour s’appesantir sur une quelconque recherche d’identité que pour s’inclure dans le grand œuvre littéraire bâti jour après jour sur toute une vie. La thèse de B. Didier s’avère juste : c’est parce que l’on se met à raconter que se constituent au fil des jours les souvenirs. L’intention d’écrire, le geste est à l’origine, la matière vient ensuite.

Cadre didactique et pédagogique.

Nous avons vu que la dimension du Journal intime rendait possible son utilisation comme œuvre dans une classe de 3e : il évite d’avoir recours à un montage plus ou moins arbitraire d’extraits tirés de la Correspondance ou d’Histoire de ma vie pour introduire une réflexion sur l’écriture autobiographique sandienne.

Au carrefour des textes utilitaires et littéraires le Journal intime permet de poser, avec des adolescents, un certain nombre de problèmes :

1. S’agit-il d’un texte littéraire? d’où la recherche des critères de "littérarité": publication ; légitimation de l’auteur; thématiques existentielles et artistiques…

2. Peut-on se fier à la chronologie présentée par Sand dans son Journal ? Quelle part de fiction vient combler l’implicite contenu dans les espaces temporels de la chronologie ?

Des extraits de l’ouvrage La Lune et les Sabots, (biographie de George Sand par H. Bouchardeau) ont permis d’entrevoir cette "mise en fiction" opérée par le biographe.

3. Comment rectifier l’image de l’auteur transmise par l’histoire littéraire ?

La confrontation des pages de manuel consacrées à George Sand permet de mesurer la part de convention et de restriction idéologique dans la transmission d’une image d’écrivain.

4. Quelle conception de l’écriture sandienne apparaît à travers le Journal intime ?

Quelle motivation la fait écrire ? Pour G. Lubin, les choses sont claires "(Elle) aime à s’épancher. Ce n’est pas du bavardage mais un désir de s’exprimer". Le Journal intime constitue une sorte de cahier de gammes d’écriture où son fameux style "coulant" se nuance à cause de la fragmentation des notations journalières. Et l’écriture large de Sand sinuant "comme un long fleuve d’Amérique" (ainsi que le dit G. Flaubert) charrie tranquillement le limon de la vie, ses misères et ses grandeurs.

Travaux d’écriture de fin de séquence

1/Imitation/Création du Journal intime

Réécriture de l’incipit en changeant d’énonciateur : le début du journal écrit par un proche de George Sand (son mari, ses enfants, ses domestiques etc.).

Ecrire son propre journal intime : le journal de bord du Parcours de lecture de l’œuvre de George Sand.

2/Travail sur l’Implicite et les lacunes du Journal intime.

Reconstituer les fragments manquants du Journal intime daté de 1834.

Rallonger les notations les plus brèves inscrites dans le texte : exemple lors de la mort de la mère.

3/Aborder d’autres genres : l’écriture journalistique.

Ecrire une interview imaginaire de George Sand en se servant de la documen tation livrée par le Journal intime.