George Sand raconte avec ferveur la vie dune grande cantatrice, qui
sélève au sublime dans son art. Consuelo a grandi dans un quartier misérable de
Venise. Destin sans perspective ? Elle écoute les leçons dun professeur de chant,
Porpora ; maître rugueux, mais génial, il lui fait découvrir la vraie musique. Dès ses
débuts, Consuelo atteint au sommet de son art, parce quelle le pratique de façon
pure, intense et sans souci de gloriole. Ce nest pas le cas du chanteur dont elle
est amoureuse, Anzoleto, pour qui la musique nest quun moyen darriver au
succès et à la richesse. Il la trompe, il la jalouse ; déçue, Consuelo quitte Venise
et se réfugie en Bohème, dans le château isolé de la famille de Rudolstadt, où elle
est reçue, sur la recommandation de Porpora, comme professeur de musique. Le fils du
châtelain, Albert, est un homme à la fois fascinant et inquiétant : violoniste de
génie, mais sujet à des crises où il semble perdre lesprit. Il voit tout de suite
en Consuelo lêtre supérieur dont des rêveries prophétiques lui annonçaient la
rencontre salvatrice
Alors réapparaît le séduisant Anzoleto, qui se présente
comme le frère de Consuelo. Voici donc Consuelo en présence de deux êtres qui, chacun
à sa manière, veulent se faire aimer delle
À nouveau, elle prend la fuite, vers Vienne cette fois, non sans avoir soin de brouiller
sa piste pour ne pas être poursuivie par le dangereux Anzoleto
Voyage à pied,
comme il est normal à lépoque. Elle est déguisée ; le vêtement masculin lui
assure une protection indispensable. Sur son chemin, elle rencontre un jeune musicien qui,
comme elle, va tenter sa chance à Vienne ; il se nomme Josef Haydn
Un soir, ils
demandent lhospitalité dans un hameau écarté.Ici commence notre extrait. Attention à
lépoque : cest un monde encore féodal. Les paysans travaillent avec les
outils traditionnels, pendant des journées entières de labeur épuisant. Rien à voir
avec lindustrie agricole daujourdhui.
Le hameau dont ils
avaient aperçu les feux dans lombre nétait quune vaste ferme où ils
furent reçus avec hospitalité. Une famille de bons laboureurs mangeait en plein air
devant la porte, sur une table de bois brut, à laquelle on leur fit place, sans
difficulté comme sans empressement. On ne leur adressa point de questions, on les regarda
à peine. Ces braves gens, fatigués dune longue et chaude journée de travail,
prenaient leur repas en silence, livrés à la béate jouissance dune alimentation
simple et copieuse. Consuelo trouva le souper délicieux. Joseph oublia de manger, occupé
quil était à regarder cette pâle et noble figure de Consuelo au milieu de ces
larges faces hâlées de paysans, douces et stupides comme celles de leurs bufs qui
paissaient lherbe autour deux, et ne faisaient guère un plus grand bruit de
mâchoires en ruminant avec lenteur.
Chacun des convives se
retira silencieusement en faisant un signe de croix, aussitôt quil se sentit repu,
et alla se livrer au sommeil, laissant les plus robustes prolonger les douceurs de la
table autant quils le jugeraient à propos. Les femmes qui les servaient
sassirent à leurs places, dès quils se furent tous levés, et se mirent à
souper avec les enfants. Plus animées et plus curieuses, elles retinrent et
questionnèrent les jeunes voyageurs. Joseph se chargea des contes quil tenait tout
prêts pour les satisfaire, et ne sécarta guère de la vérité, quant au fond, en
leur disant que lui et son camarade étaient de pauvres musiciens ambulants.
"Quel dommage que
nous ne soyons pas au dimanche, répondit une des plus jeunes, vous nous auriez fait
danser !"
Elles examinèrent
beaucoup Consuelo, qui leur parut un fort joli garçon, et qui affectait, pour bien
remplir son rôle, de les regarder avec des yeux hardis et bien éveillés. Elle avait
soupiré un instant en se représentant la douceur de ces murs patriarcales dont sa
profession active et vagabonde léloignait si fort. Mais en observant ces pauvres
femmes se tenir debout derrière leurs maris, les servir avec respect, et manger ensuite
leurs restes avec gaîté, les unes allaitant un petit, les autres esclaves déjà, par
instinct, de leurs jeunes garçons, soccupant deux avant de songer à leurs
filles et à elles-mêmes, elle ne vit plus dans ces bons cultivateurs que des sujets de
la faim et de la nécessité ; les mâles enchaînés à la terre, valets de charrue et de
bestiaux ; les femelles enchaînées au maître, cest-à-dire à lhomme,
cloîtrées à la maison, servantes à perpétuité, et condamnées à un travail sans
relâche au milieu des souffrances et des embarras de la maternité. Dun côté le
possesseur de la terre, pressant ou rançonnant le travailleur jusquà lui ôter le
nécessaire dans les profits de son aride labeur ; de lautre lavarice et la
peur qui se communiquent du maître au tenancier, et condamnent celui-ci à gouverner
despotiquement et parcimonieusement sa propre famille et sa propre vie. Alors cette
sérénité apparente ne sembla plus à Consuelo que labrutissement du malheur ou
lengourdissement de la fatigue ; et elle se dit quil valait mieux être
artiste ou bohémien, que seigneur ou paysan, puisquà la possession dune
terre comme à celle dune gerbe de blé sattachaient ou la tyrannie injuste,
ou le morne assujettissement de la cupidité. Viva la libertà ! dit-elle à Joseph, à
qui elle exprimait ses pensées en italien, tandis que les femmes lavaient et rangeaient
la vaisselle à grand bruit, et quune vieille impotente tournait son rouet avec la
régularité dune machine.
À la fin du roman,
après tant de péripéties, Consuelo et Albert se réfugient en France. Dernière vision
de ces personnages : "À partir de cette époque, il est à peu près certain
quune vie obscure et de plus en plus pauvre fut le partage des deux époux".
Elle a perdu la voix qui faisait delle une grande artiste.
Anne Ubersfeld a dit son
admiration pour "cette image finale, absurdement belle, de la fuite de Consuelo
privée même de son art et parcourant les routes comme une bohémienne" (Histoire
littéraire de la France, IV, deuxième partie, page 251).
Rêve dune vie
sublimement désintéressée, dune vie impossible. Cest George Sand aussi qui
écrit dans Histoire de ma vie : "Dans notre société toute factice,
labsence de numéraire est une impossibilité absolue, la misère effroyable ou
limpuissance absolue".
Ce texte au style coulant
nen est pas moins bien construit. Il autorise une suite de questions au fil du
développement. Les questions qui sont proposées ici peuvent, parmi dautres
possibles, fournir un point de départ.
I -
Consuelo, dabord admirative devant "la douceur de ces murs
patriarcales", change ensuite de sentiment et de point de vue sur la vie de ces
paysans. À quel endroit du texte se fait ce changement dopinion ?
II -
Dans la première partie du texte ainsi déterminée, pour relever ce qui justifie cette
formule : "la douceur de ces murs
", répondez aux questions
suivantes :
1) Comment est suggérée
la tranquillité des paysans ?
2) Comment est décrit
lagrément du repas ?
3) Le repas terminé,
quels détails différencient les hommes et les femmes ?
4) Déjà dans cette
première partie, ny a-t-il pas des détails dissonants, qui atténuent cette
impression de douceur ?
III - 1)
Dans la deuxième partie, lauteur écrit "ces pauvres femmes"
relevez les expressions qui prolongent et aggravent cette première notation.
2) Après la première
phrase, sur laquelle porte la question précédente, lauteur donne une explication
politique par une phrase sur la hiérarchie de cette société. Pourquoi les femmes y
sont-elles particulièrement rabaissées ?
3) Expliquez
"sérénité apparente"
4) Par quels mots
cinglants Consuelo définit-elle le comportement, a) du seigneur, b) du paysan ?
5) La dernière image
offerte par le texte évoque "une vieille impotente
", est-ce un détail
dans la description, ou plus quun détail ? Le mot "impotente" semble
faire écho à deux autres mots qui précèdent de quelques lignes : quels mots ?
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