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Danielle PUECH
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1 Les citations sont
extraites de lédition des Romans de 1830 de George Sand dans la collection Omnibus.
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Un séjour plein de tracas
Entre novembre 1838 et
mars 1839, George Sand séjourne sur lîle de Majorque, en compagnie de ses enfants
et de Chopin. Alors quelle espérait se reposer "dans cette île
enchantée" (p. 1344) (1), tout en se consacrant à sa vie de famille et à
ses études, elle doit affronter toutes sortes de problèmes : il est impossible de se
loger à Palma envahie par des réfugiés espagnols fuyant la guerre civile ; leur séjour
dans une maison de campagne aux abords de la capitale nest quun bref répit
interrompu par les premières pluies qui provoquent une bronchite chez Chopin. Accusé de "phtisie
pulmonaire", il devient "un objet dhorreur et
dépouvante" (p. 1269) pour les Palmesans et le propriétaire de la maison
les chasse. Recueillis un temps par le consul de France, ils finissent par trouver un
refuge à la Chartreuse de Valldemosa où ils sinstallent vers la mi-décembre. Ce
lieu "le plus romantique de la terre" (p. 1311) les ravit et G. Sand
réussit à aménager leur vaste cellule avec les moyens du bord, tout en organisant leur
vie quotidienne partagée entre les occupations ménagères, les études et les
promenades, pendant que Chopin joue sur le pianino de Pleyel arraché aux féroces
douaniers de Palma. Mais de nouvelles difficultés surgissent : les villageois choqués
par "cet écrivain immoral" (p. 1235) qui ne fréquente jamais
léglise de Valldemosa et dont la jeune fille de neuf ans porte le costume masculin,
leur vendent les produits de première nécessité à des prix exorbitants. Leurs voisins
de cellule les pillent à la première occasion. Et surtout la maladie de Chopin
saggrave, provoquant une nouvelle réaction de rejet de la part des autochtones, qui
craignent dêtre contaminés. Finalement G. Sand et les siens quittent Majorque avec
soulagement, "pressés den finir pour toute léternité avec cette
race inhumaine" (p. 1349) et heureux de retrouver la France. Ce bref épisode de
sa vie lui inspire Un hiver à Majorque quelle publie en 1841 dans La
Revue des Deux Mondes.
Ces souvenirs de voyage
commencent par la "lettre dun ex-voyageur à un ami sédentaire", titre
faisant allusion aux précédents voyages de G. Sand en Italie et en Suisse et aux six Lettres
dun voyageur publiées entre mai 1834 et avril 1835. Ce préambule résume bien
les impressions essentielles que lécrivain a retenues de son séjour : "quelques
élans dadmiration et quelques heures de ravissement disputés à la mauvaise
fortune" (p. 1245). |
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Malgré les difficultés rencontrées à Majorque, G. Sand noublie pas la beauté de
ce pays qui lui inspire de très belles descriptions, en particulier dans la troisième
partie de son uvre. Elle prévoit même lavenir touristique de lîle,
prochaine rivale de la Suisse : "Un temps viendra sans doute où les amateurs
délicats, et jusquaux jolies femmes, pourront aller à Palma sans plus de fatigue
et de déplaisir quà Genève" (p. 1249). Enfin, dès le préambule,
apparaît lobservatrice attentive de la réalité politique, économique, sociale et
religieuse de cette région qui lui inspire, tout au long de louvrage, de nombreuses
réflexions dépassant dailleurs ce cadre strictement géographique. Les multiples
facettes dUn Hiver à Majorque se déploient donc dans ces premières pages
rédigées avec une homogénéité dans lécriture que lon ne retrouve pas
toujours par la suite.
Lobjectivité :
un pari difficile à tenir
En effet, cette
uvre divisée en trois parties comprenant chacune plusieurs subdivisions, donne
souvent limpression que G. Sand hésite dans le choix du genre littéraire, de
lécriture et du ton. La première partie sefforce de suivre un plan, avec
dabord une description de lîle sous forme dun article de dictionnaire
géographique, puis un récit de leur arrivée à Palma et de leur première installation.
La seconde partie prend des allures de guide touristique sur la capitale majorquine, mais
assez vite G. Sand se lasse de cet exercice et, pour "jeter un peu de variété
sur la sèche nomenclature dédifices qu[elle] vient de faire" (p.
1288), elle invente un dialogue entre un jeune artiste et un moine où elle exprime toutes
sortes didées sur lart et la religion. Seule la troisième partie du livre
est homogène et adopte un style franchement autobiographique. Pourtant G. Sand avoue
quelle aurait voulu "entretenir le lecteur le moins possible d[elle]
et des [siens]" et "[se] garder le plus possible des impressions
personnelles" (p. 1260). Dailleurs elle ne nomme jamais ses proches et se
contente de les désigner par des noms communs ou des périphrases. Mais elle reconnaît
quelle ne peut feindre plus longtemps de mettre ses pas dans ceux du peintre
Laurens, auteur de Souvenirs dun voyage dart à lîle de Majorque,
ou de tout autre voyageur. Chaque fois quelle se contraint au ton impersonnel, en
citant par exemple des spécialistes de la réalité majorquine, sa subjectivité reprend
très vite le dessus. Sa personnalité de femme, dartiste et son idéologie
réapparaissent sans cesse, entre les moments où elle laisse la parole à des gens
quelle juge plus compétents quelle en histoire ou en archéologie. Le
résultat est cette uvre quelle qualifie de "relation décousue et
peut-être injuste à [son] insu" (p. 1279), mais qui a le mérite de
livrer au lecteur quelques bribes de la vie, de la personnalité, de la pensée et du
talent de G. Sand. |
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Un autoportrait indirect
Sous le masque
grammatical masculin, cest une femme de fort tempérament qui se révèle. Elle nous
livre indirectement son autoportrait quand elle écrit que le voyage à Majorque, à cette
époque, ne pouvait convenir quà des "artistes robustes de corps et
passionnés desprit" (p. 1249). Elle déploie, en effet, une énergie
inépuisable pour résoudre les problèmes quotidiens, sans cesser de sintéresser
à tous et à tout. Cest une mère soucieuse de léducation de ses enfants et
fière de leur résistance, de leur gaieté et de leur générosité ; cest une
compagne tourmentée par la maladie de Chopin et toute préoccupée de lui trouver une
bonne nourriture et quelques remèdes. Cest un écrivain qui sait passer du style
ironique et acerbe, quand elle parle des Majorquins, à la description précise ou lyrique
des paysages de lîle. Cest une artiste cultivée, se référant à
J.-J.Rousseau, Byron, Chateaubriand et surtout aux peintres pour lesquels elle éprouve
une admiration évidente : Laurens, Poussin, Rousseau, Dupré, Corot, Huet, et surtout
Delacroix, lami très cher.
Les idées
progressistes de G.Sand
Mais la réalité
majorquine vient sans cesse susciter ses remarques philosophiques, politiques, sociales,
religieuses
Fondamentalement, G. Sand est une héritière des idéaux du Siècle des
Lumières et de la Révolution, avec sa foi dans le progrès moral subordonné au progrès
matériel et intellectuel : "Le mal moral nest, dans lhumanité, que
le résultat du mal matériel" (p. 1257). Elle attribue, par exemple, le manque
dhospitalité des Majorquins et leur cupidité à lignorance, la superstition
et la misère. Elle croit à la perfectibilité des êtres humains avec des phases
nécessaires dans leur évolution qui doit être soutenue par des peuples plus avancés ;
ainsi des pays, comme la France, qui ont déjà "brav[é] les orages
révolutionnaires" ont pour tâche de "[conférer] le baptême de
la vraie liberté" à "ces peuples-enfants" du pourtour de la
Méditerranée. (p. 1267). G. Sand rêve de "légalité pour tous les hommes
et de lindépendance pour tous les peuples" (p. 1267). Mais lucidement elle
voit la prééminence des rapports de domination entre les nations et le spectre de la
colonisation planer sur des régions comme Majorque, dont le développement économique
est entravé par les impératifs espagnols et qui suscite les convoitises anglaises et
françaises. Au passage elle égratigne aussi la colonisation française qui débute en
Algérie et quelle semble réprouver. |
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Analyse du sous-développement de Majorque
G. Sand voit aussi dans
le poids de la religion et du clergé une des sources du retard intellectuel et
économique des Majorquins. Le rôle des couvents a été malfaisant puisque cest à
leurs portes que "[le peuple] venait recevoir depuis des siècles
lobole de la mendicité fainéante et le pain de lesclavage intellectuel"
(p. 1285). Elle ne supporte pas cette société fermée où prédominent la religion et
les liens sociaux de type féodal et clientéliste qui entravent tout développement. Elle
entrevoit les potentialités économiques de lîle, en particulier dans la culture
des orangers et des oliviers, dont les produits pourraient sexporter vers la France,
par exemple. Mais les techniques agricoles sont primitives, les voies de communication
dans un état déplorable et le paysan majorquin nest pas prêt à secouer son
apathie à cause de son "esprit de domesticité" (p. 1266) entretenu par
les moines, les riches et les nobles. Refusant le poncif sur le prétendu bonheur des
peuples méridionaux pauvres, elle voudrait, avec sa foi dans le progrès,
quils évoluent matériellement et intellectuellement et quils
sélèvent du rang de la brute à celui de lhomme, car écrit-elle : "je
mimagine que tous les curs généreux voudraient, non sabaisser pour se
niveler, mais élever à eux, en un clin dil tout ce qui est au-dessous
deux, afin de vivre enfin la vraie vie de sympathie, déchange,
dégalité et de communauté, qui est lidéal religieux de la conscience
humaine" (p. 1336). Mais sa générosité de femme éclairée cède souvent le
pas à un jugement féroce sur les coutumes et les croyances des autochtones. Ne
supportant pas leurs mets à base dhuile rance et dail, elle les qualifie de "drogues
infernales cuites par le diable lui-même" (p. 1330). Irritée par les nombreux
larcins dont elle est victime, elle baptise lîle de Majorque "lîle
des Singes", les Majorquins étant assimilés à des "bêtes sournoises,
pillardes et pourtant innocentes [
]" (p. 1335). Elle se moque aussi,
avec un humour méchant, de "leur sollicitude pour léducation du porc"
(p. 1235), ce qui nous vaut quelques pages savoureuses. Il lui vient parfois des
compliments sur le charme de telle habitation, lélégance de tel costume ou la
grâce de telle jeune fille, mais cest assez rare. Elle admet certes quelle a
pu choquer les villageois en ne se rendant jamais à léglise ou en laissant courir
sa fille vêtue dun costume dhomme ; mais on comprend aussi
quelle ne désire pas faire de concessions aux usages du pays. |
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Finalement, on a souvent limpression que G. Sand cède au travers habituel des
touristes des pays riches qui jugent durement les mentalités des peuples moins
avancés et nessayent pas de sadapter à leurs coutumes ; mais, chez
elle, les reproches et les indignations sexpliquent par le désir de les voir
bénéficier d"une civilisation véritable" (p. 1267) et elle se
défend déprouver à leur égard "le sentiment dune supériorité
intellectuelle et morale" (p. 1336). Position ambiguë et difficile à tenir dans
le pays même, dautant plus que G. Sand ne peut pardonner aux Majorquins
davoir rejeté Chopin malade. Par ailleurs, le détour par létranger a
réconcilié, au moins provisoirement, G. Sand avec sa patrie et ses compatriotes sur
lesquels elle ne tarit pas déloges. La comparaison entre Majorquins et Français
tourne systématiquement à lavantage des seconds. Du même coup, G. Sand oublie ses
rêves de retraite et tire la leçon de son voyage : "[
] lhomme
nest pas fait pour vivre avec des arbres, avec des pierres, avec le ciel pur, avec
la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes, mais bien avec les hommes ses
semblables" (p. 1349)
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