George Sand journaliste
Annette SIVADIER

1 Béatrice Didier, G. Sand écrivain, PUF, 1998 (p. 2) " une œuvre énorme de journaliste presque inexplorée ".



" Au bout du mois, il me revenait douze francs, cinquante centimes ou quinze francs tout au plus pour ma part de collaboration, encore était-ce trop bien payé ".
G. Sand, Histoire de ma vie.

2 André Maurois, Lélia ou la vie de G. Sand, Hachette 1952 – (p. 129).

 

L’activité journalistique de G. Sand, peu étudiée encore au dire des spécialistes (1), mérite tout de même d’être évoquée par l’importance qu’elle revêt à certains moments-clés de son existence. À ses débuts (en 1831), puis pendant la montée des idées républicaines (années 1840), G. Sand trouve dans la presse – qui connaît au 19e siècle un essor sans précédent – un lieu où faire entendre sa voix. Nous verrons plus précisément comment elle en use pendant ces deux périodes et ce que l’on peut savoir de cette activité après 1850, date de la restauration de la censure.

L’école du journalisme

En janvier 1831, Aurore Dudevant (future G. Sand) rejoint Jules Sandeau à Paris, bien décidée à conquérir sa liberté financière.

Mais elle rencontre le problème de tout écrivain débutant : comment pénétrer dans le monde des lettres ?

Les "puissants" à qui elle va lire son premier roman (Aimée), la découragent : "Je serai franc, une femme ne doit pas écrire… Croyez-moi, ne faites pas de livres, faites des enfants" lui aurait dit M. de Kératry, gentilhomme breton, député (et piètre romancier) (2). Henri de Latouche, homme de lettres berrichon, lui dit en substance la même chose. Mais l’obstination d’Aurore le séduit et il l’embauche dans l’équipe des rédacteurs du Figaro, petit journal satirique qu’il vient d’acquérir.


G. Sand évoque dans Histoire de ma vie (4e partie, chapitre XV) "l’atelier" du Figaro dans l’atmosphère familiale et artisanale du Salon d’H. de Latouche : "J’avais ma petite table et mon petit tapis auprès de la cheminée ; mais je n’étais pas très assidue à ce travail auquel je n’entendais rien (…) il (de Latouche) me jetait un sujet et me donnait un petit bout de papier sur lequel il fallait le faire tenir". On devait avant tout apprendre à faire court et juste. "Je barbouillais dix pages que je jetais au feu et où je n’avais pas dit un mot de ce qu’il fallait traiter. Les autres avaient de l’esprit, de la verve, de la facilité. On causait et on riait. De Latouche était étincelant de causticité".

" On me tuerait bien plutôt que de me faire abandonner la cause des pauvres qui ne me lisent guère pour plaire aux riches qui me lisent un peu ". Correspondance.


3 Anne-Marie de Brem, G. Sand, un diable de femme, Découvertes Gallimard 1997.


Au mois de mars 1831, premier succès pour Aurore : un de ses échos dans le Figaro offense le gouvernement. Le journal est saisi mais l’affaire ne va pas devant les tribunaux : "Tant pis ! Une condamnation politique eût fait ma fortune", note-t-elle dans sa correspondance . De fait, les amants ont du mal à subsister. Le directeur du Figaro paie 7 francs la colonne. Sandeau propose à la Revue de Paris les articles qu’Aurore et lui ont écrits ensemble. L’un d’eux est publié à condition que cette collaboration littéraire reste un secret (le rédacteur en chef est misogyne). "Aurore, de son côté, accepte en soupirant de rejoindre la rédaction de La Mode : la gazette n’est pas le roman"
(3).

Dès l’année 1833, après la rupture avec Jules Sandeau, G. Sand (puisqu’elle s’appelle ainsi depuis la publication d’Indiana en 1832), se tourne vers le journalisme littéraire avec des articles publiés par la Revue des deux Mondes, conjointement à ses romans et ses nouvelles. C’est l’année où elle rencontre un jeune critique très influent, Sainte-Beuve qui sera à la fois un conseiller littéraire, un confident et un défenseur (malgré des brouilles sérieuses).

4 Voir l’article de M. Hecquet " Sand pédagogue ".


5 Voir l’article de B. Viard " G. Sand, admiratrice de P. Leroux ".

" Les chagrins personnels disparaissent quand la vie publique nous appelle et nous absorbe. La république est la meilleure des familles, le peuple est le meilleur des amis ".G. Sand, Lettre à A.F. Girerd, 6-3-48.


Le journalisme au service du peuple

A partir de 1836 G. Sand, proche des libéraux dans sa jeunesse, se radicalise. Elle partage les convictions républicaines de l’avocat Michel (dit Michel de Bourges) qu’elle a rencontré lors de son divorce et devient un écrivain engagé.

Elle plaide la cause des femmes en publiant les Lettres à Marcie (1837) dans Le Monde de l’abbé Lamennais, apôtre du christianisme humanitaire (4). Choqué de ses revendications, dans la "Sixième Lettre", sur l’égalité des sexes, celui-ci suspend la publication ! (La "Septième Lettre" devait aborder le problème du divorce.)

Sa rencontre avec Pierre Leroux (5) la rapproche des Saints Simoniens et elle fonde avec ce dernier et Louis Viardot La Revue Indépendante en 1841.

Pour le premier numéro elle donne Horace, roman sur un ouvrier bijoutier, et une étude sur "les poètes populaires"; pour le second numéro, la suite d’Horace et un "Lamartine utopiste"; enfin, elle offre Consuelo ! "Le thème général de La Revue était la création d’un monde nouveau et par conséquent d’une littérature nouvelle, par le peuple" écrit A. Maurois "mais (elle) n’eut pas d’abonnés et ne réussit jamais".

6 lettre citée par A. Maurois (op. cit. p. 391).

7 Martine Reid et Bertrand Tillier, l’ABCdaire de G. Sand, Flammarion 1999.


Elle se lance (en 1843) dans une campagne de presse en faveur de Fanchette, enfant muette abandonnée dans la forêt.

Elle prône les idées socialistes dans La Vraie République et fonde (en 1844) avec des amis berrichons L’Eclaireur (Journal des départements de l’Indre, du Cher et de la Creuse). Dans ce journal d’opposition qu’elle soutient de sa notoriété (G. Sand a plus de 30 romans et nouvelles à son actif), de son travail et de ses ressources, elle pratique l’essai polémique sous forme de lettre ouverte (genre qui permet d’allier convivialité et persuasion).

En 1848, G. Sand a 44 ans. Elle apprend avec enthousiasme la révolution et rejoint à Paris ses amis du gouvernement provisoire, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Arago. L’apogée de son activité journalistique coïncide avec cette période durant laquelle elle rédige en grande partie le Bulletin de la République tout en fondant l’éphémère Cause du peuple (3 numéros). Dans le nº 16 du Bulletin, elle en appelle au coup d’état si les élections sont défavorables aux républicains (propos qui font scandale). L’échec des républicains aux élections et surtout la sanglante répression des journées de juin marquent un coup d’arrêt dans son action comme dans son écriture journalistique. Dans une lettre à Edmond Plauchut datée du 24 septembre 1848, elle écrit : "Vous me demandez dans quel journal j’écris. Je n’écris nulle part en ce moment du moins ; je ne puis dire ma pensée sous l’état de siège. Il faudrait faire, aux prétendues nécessités du temps, des concessions dont je ne me sens pas capable. Et puis mon âme a été brisée, découragée pendant quelque temps. Elle est encore malade et je dois attendre qu’elle soit guérie…" (6). En 1849, Barbès, Blanqui, Raspail et bien d’autres acteurs des insurrections de mai et juin 48, sont condamnés ; en 1850, la censure est rétablie et Sand renonce au journalisme "d’enseignement", selon son expression (7).

" Je dois à la vérité de dire que mes relations avec le prince Napoléon datent du temps de sa captivité et n’ont été renouées qu’après le 15 Janvier 1852, dans un but dont je ne descendrai, vis-à-vis de personne à me justifier. Je n’ai malheureusement pas obtenu tout ce que je demandais pour des familles désolées, privées de leurs soutiens ".
Mise au point au rédacteur de La Presse (1852).


Qu’en est-il du journalisme chez Sand, après 1850?

Les tentatives de G. Sand pour sauver ses amis de la prison ou du bagne (elle intervient plusieurs fois auprès de Louis-Napoléon Bonaparte, ce qui la discrédite aux yeux des républicains), la campagne de calomnie qui l’atteint après l’expulsion de Bakounine (ses détracteurs prétendent qu’elle a livré des lettres compromettantes du penseur russe) incitent l’écrivain à abandonner la scène politique et à retourner à la littérature.

Peut-on dire pour autant qu’elle renonce à toute forme de journalisme ? B. Tillier (7) affirme : "Malgré des éclipses, G. Sand a été journaliste pendant plus de quarante ans", durée qui coïncide avec la carrière de la femme de lettres.

Cependant les indices de cette activité (en termes de références d’articles) restent très flous, même dans les ouvrages très documentés que nous avons cités. Certes "sa correspondance fait état de nombreuses offres de collaboration, qu’elle refuse parfois" écrit B. Tillier. Mais des articles qu’il recense ("tribunes politiques et sociales, critiques littéraires, polémiques esthétiques, défenses de ses proches, articles sur le folklore et le Berry…") on ne trouve guère de traces, après 1850, dans les travaux des spécialistes. (Manque d’intérêt pour des écrits "mineurs"? ou difficulté à rassembler un corpus disparate ?)


A. Maurois, pour sa part ne cite que deux articles : l’un rédigé par G. Sand en 1855, après la mort de sa première petite-fille, intitulé : "Après la mort de Jeanne Clésinger", qui ne parut pas dans la presse mais dans un recueil d’essais, Souvenirs et Idées.

8 Voir l’article de B. Canal " George, Gustave et les autres face à la Commune ".

" C’est à grand-peine et, comme vous le savez, en laissant beaucoup de ma peau dans les ciseaux de la censure que je peux tenter quelque enseignement au théâtre ".
G. Sand, Lettre à Emile Aucante, 16-3-51.



9 Voir l’article de N. Gourgaud " Nohant, un théâtre expérimental ".


10 Affirmation à nuancer sans doute : voir l’article de B. Canal déjà cité.


Le deuxième appartient à une série d’articles "Réponses à un Ami" publiés dans Le Temps en 1871 à propos de la Commune où G. Sand exprime sa souffrance devant les excès de la répression, dans les deux camps. Comme on l’imagine, le ton est plus moralisateur que militant
(8).

G. Sand semble bien avoir définitivement abandonné le journalisme d’opinion. À propos de cet abandon, B. Didier émet une hypothèse séduisante. Selon elle, après 1850, l’action militante de G. Sand emprunte d’autres voies : elle s’incarne dans la correspondance et le théâtre. "L’activité épistolaire de G. Sand à cette époque (…) se trouve chargée d’un rôle de combat, de ce rôle que la presse ne peut plus assumer" écrit B. Didier (p.503 op. cit). Et de citer l’exemple des lettres adressées par G. Sand au révolutionnaire italien Mazzini ainsi que celles qu’elle rédige pour défendre ses amis emprisonnés ou exilés.

L’autre voie, c’est le théâtre, qui lui permet d’avoir une action directe sur le public et dont elle dit : "C’est une prédication sous une autre forme" (lettre à Emile Aucante 16 mars 1851) (9).

En définitive, malgré la connaissance incomplète que nous en avons, l’activité journalistique de G. Sand traduit certains aspects majeurs de son tempérament d’écrivain : son indéfectible amour du peuple (elle cherche à l’instruire, à l’informer dans une langue qu’il comprenne); son idéal d’équité et de justice (elle parle pour les opprimés); son courage (elle incarne l’écrivain au cœur de la vie sociale). Par son engagement dans l’action, G. Sand se rapproche de V. Hugo qui voyait en elle son contemporain "capital" (10).