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| Marie-Madeleine FRAGONARD |
1 Balzac, La Muse du département, Pléiade, p. 51 ; lintrigue est de 1836
On
appréciera le constat plutôt aigre de la réussite de Sand auprès du public féminin,
et des motivations " féministes " et pleurnichardes que Balzac y déchiffre : " Si ce
mot ne devait pas, pour beaucoup de gens, comporter une espèce de blâme, on pourrait
dire que George Sand a créé le sandisme, tant il est vrai que, moralement parlant, le
bien est presque toujours doublé dun mal. Cette lèpre sentimentale a gâté
beaucoup de femmes qui, sans leurs prétentions au génie, eussent été charmantes. Le
sandisme a cependant cela de bon que la femme qui en est attaquée faisant porter ses
prétendues supériorités sur les sentiments méconnus, elle est en quelque sorte le
bas-bleu du cur : il en résulte alors moins dennui, lamour neutralisant
un peu la littérature. "
2 Latouche, directeur du Figaro, a aidé Sand à débuter dans le journalisme (voir infra,
larticle " Sand journaliste "). |
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" - Je me demande comment une femme peut dompter le monde.
- Il y a deux manières : être Mme de Staël ou posséder 200000 francs de
rentes"
Balzac, La Muse du département (Pléiade,
p. 174)
Ne réussit pas qui veut. Sand sera sans
doute plus que Mme de Staël, et naura jamais assez de rentes pour dompter qui que
ce soit demblée. Elle est un auteur du nouveau monde, qui doit gagner sa vie à
lencre de sa plume -merci au journalisme et aux droits dauteurs-, libre, à
condition que le public suive, de choisir son camp, son image dauteur, et sa
manière de dominer par la représentation un monde qui ne lui concédera sa faveur que
dans lambiguïté.
En 1836 (1), le premier
recueil duvres complètes chez Bonnaire consacre le fait que Sand est un
écrivain, assez notable pour quon récapitule une déjà forte carrière de quatre
ans, à sa manière un prodige. De lobscur tâcheronnage du journalisme à la
célébrité, de lémancipation au divorce, de linstabilité à la relative
stabilité, la vie, sans être simple, devient, avec des passades sur un fond de passion,
une forme de lordre choisi, pour un écrivain reconnu : en quatre ans, "George
Sand" est née, même si elle natteint (pas plus que Balzac) à la zone bénie
des grands best-sellers. Plus dun siècle et demi après, ce début de
carrière appelle une réévaluation sans condescendance : Sand est, comme dautres,
à commencer par La Fontaine, écrasée par les contresens affectueux autant que par les
préjugés, le fait quon ait pris ses romans rustiques pour des ouvrages pour
enfants, ou pour des manifestes du régionalisme folklorique pour vieilles dames, lui nuit
autant que les haines antiféministes toujours prêtes à invoquer lhystérie ou
lembourgeoisement, la frigidité ou la nymphomanie, la platitude stylistique devant
inévitablement en résulter. Il nous faut retrouver lévidence que des gens
capables et compétents aient pu lui dire "Arrêtez de copier Balzac", et
"vous serez notre Byron": ni Henri de Latouche (2)
ni Chateaubriand ne sont des naïfs qui avaient besoin de faire des compliments aux jeunes
auteurs. Elle est donc à leurs yeux Balzac et Byron : compliment énorme, presque
invraisemblable sadressant à une femme, et dont on sent quil contient des
potentialités incompatibles, qui tirent luvre du constat social au lyrisme
transhistorique, des personnages à lindividualité puissante aux types symboliques
qui font plus appel aux forces de limaginaire quà la psychologie. |
3 1831 : Rose et Blanche,
avec Sandeau ; mai 1832, Indiana ; novembre 1832, Valentine ; juillet 1833, Lélia ; avril
1834, Le Secrétaire intime, et Leone Leoni ; septembre 34, Jacques ; mai 1835 : André ;
janvier 1836, Simon ; elle écrit en 1836 Mauprat, et Les Maîtres Mosaïstes qui seront
publiés lannée suivante.
4 On pourra en juger à travers le palmarès des ventes de la première moitié du siècle
tel que le dresse lHistoire de lédition française, Promodis, 1982-86.
5 Voir La France frénétique de 1830, choix de textes par Jean Luc Steinmetz, éditions
Phébus, 1978 et Contes de la Mort, Le cadavre romantique, Editions des autres, 1979. |
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En 1836 et en dix romans (3), les courants esthétiques de Sand sont déjà en place, dans un
compromis entre des modes de représentation, dont elle hérite à travers ses lectures et
les goûts du public (4).
Elle cumule des
héritages croisés. Du roman noir de Mme Radcliffe viennent les religieuses, les grandes
scènes dhallucination, les viols, noyades et tempêtes, les enlèvements, le moine
furieux Magnus, les ruines et la nuit, soit une bonne part du premier roman partagé avec
Jules Sandeau, Rose et Blanche, et la totalité de lextraordinaire Lélia,
avec des intermèdes dans Leone Leoni. Elle est ainsi en parenté avec ceux
quon appelle ordinairement les romantiques frénétiques des années 1830 (5). À létat pur, la frénésie ne passe plus bien auprès du public
: mêlée à des temps de réel, elle donne de lénergie aux fictions, elle suggère
plus quelle ne dit. Et donc elle accroche lattention.
Des romans féminins de
lapprentissage, viennent les thèmes fondamentaux du déséquilibre du couple, le
sacrifice institutionnel des femmes, la maternité éducatrice, lautoportrait de la
femme auteur, de la femme poète. Le portrait du désespoir féminin ajoute au mal du
siècle, qui fait les hommes impuissants contre lhistoire, le mal et la honte
ancestrale dêtre femme. Les romancières sont unies, depuis le XVIe siècle et en
dépit de leur diversité idéologique, par cette continuité thématique, qui se refuse,
et sur ce point obstinément, à fabriquer une illusion consolante qui estompe
linfériorité du statut de la femme, alors que les romancières peuvent par
ailleurs être fortement idéalistes (Mlle de Scudéry), courageuses dans
laffirmation de la culture féminine (Mme de Genlis, Mme de Staël). Le courant
revendicatif vient de loin : il vient, avec léchec de lévolution de la
condition féminine dans la Révolution générale, de renforcer sa lucidité et la force
de ses manifestations.
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6 C. Planté, La petite sur de Balzac. La femme auteur au XIXe siècle, Seuil, 1989. |
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Les
premiers romans sinscrivent dans la revendication féminine, un rien doloriste,
après plusieurs générations de romans féminins (6): le XVIIIe a
épanoui la littérature comme une issue pour les dames déclassées et trouvé là autant
de beaux talents que de beaux succès. La génération des romancières à la frontière
des siècles et des civilisations est tout particulièrement intéressante, parce que les
chocs sociaux ont accéléré les déclassements et bousculé les préjugés de classe :
il a fallu vivre aussi, hors des cadres, dans des familles brisées et mal financées. Les
romancières ont acquis là de la force et de la vérité.
La condition des
femmes : le côté Balzac
Sand a donc construit
ses intrigues dans ce qui constitue des formes sociales réalistes, une société de la
Restauration, avec ses perdants équivoques et ses gagnants provisoires. Lhistoire
apprend aux personnages féminins que le monde est instable et les oblige à se prononcer
sur ce qui est essentiel des biens de fortune ou des biens affectifs, de la liberté ou de
la place sociale.
Les filles sont marquées
dans leur éducation par les bouleversements qui ont eu lieu. Valentine, jeune fille noble
qui croit à la vertu, au sacrifice, à lamour pur, est sacrifiée par sa mère (qui
représente lEmpire), et sa grand-mère (aristocrate dAncien Régime).
Léducation quelle reçoit mêle le moralisme étroit (on ne peut pas recevoir
la fille qui a fauté) et le laxisme moral (quune femme mariée prenne un amant,
quoi doriginal ?). La mère de Valentine, intéressée et hypocrite, achète de la
vie de sa fille le droit de garder un rang financier. Les parents dAthénaïs
(toujours dans Valentine), paysans enrichis, lui donnent une éducation très en
dehors de son rang et en feraient une absurde coquette si elle navait un bon naturel
et des amis délicats.
La femme mariée se
heurte au pouvoir de son mari. Celui de Valentine la ruine, celui dIndiana exerce
sur elle un pouvoir de despote, celui de Juliette (dans Leone Leoni) la prostitue.
Les mariages imposés sont odieux, les romans de 1830 critiquent lécrasement des
femmes dans un esclavage légal. Mais cette peinture balzacienne de la condition féminine
va de pair avec un envol romantique passionné qui permet aux héroïnes dacquérir
une singularité, une individualité parfois à la limite du fantastique. Nommer ses
romans "Contes" indique une dimension de décalage et la suite de Nodier et
dHoffmann.
Echec de la passion :
côté Byron
Dans un premier temps, le
lecteur naïf pourrait croire que Sand plaide pour la liberté des passions contre
lobligation du mariage : il nen est rien. Il est des amants odieux (Raymon de
Ramière dans Indiana), des amants aimables, aimés et odieux (Leone Leoni).
Les sauveurs non seulement ne sont pas désintéressés, mais ils sont volages, peu
constructifs, eux-mêmes souvent blasés et ravagés (comme lécrit Musset) de la
vieillesse profonde des enfants du siècle, eux qui nont pas eu le temps de vivre
dillusions enfantines quils ont déjà vu sécrouler un empire. Fernande
(Jacques) la jeune épouse naïve, fait mourir son mari par son adultère. Dans une
société sans divorce, Jacques, aimant et lucide, ne trouve pas dautre solution que
le suicide pour libérer sa jeune épouse qui en aime un autre. Lamour passion est
donc également destructeur, lui aussi fait des victimes. Valentine ne peut triompher des
conventions sociales et sa passion interdite pour Benedict, le plébéien, sombre dans la
tragédie. Ce nest pas la passion qui fait le romantisme, mais la certitude de son
échec, par la faute du monde qui nen veut pas (on a encore la chance de se croire
persécuté), et de la passion même qui sautoconsume (la culpabilité de
léchec se retourne contre la victime même). Lobsession de la mort hante les
premiers romans, toutes les faiblesses y ramènent : Indiana et Ralph se jettent dans la
cascade. Rien ne sauve personne. Face à la loi on peut tricher, comme le font les
adultères cachés, les amants profiteurs qui font leur réputation de la perte des
femmes, ceux qui oublient simplement les péripéties de lHistoire et croient
pouvoir continuer indéfiniment linjustice. Mais il faudrait ne pas avoir
lestime de soi. Dans ce monde, il est difficile dinventer une conduite libre
qui ne rajoute pas à la violence, en refusant à part égale la mesquinerie qui dissimule
et la brutalité qui ne prend pas sur soi.
La lucidité ne sert à
presque rien; elle ne peut proposer aucune solution lorsquelle aide à mieux voir
les impasses et les contradictions : les plus lucides sont les plus malheureux, les plus
promis à la mort, tandis que les autres, qui nont pas absolument tout compris,
négocient à partir de restes dillusion, de biais du désir. Les romans de 1830
sont un passage au noir où Sand plonge jusquau cri : Indiana, Valentine, Lélia
sont sacrifiées dans un élan violent de nihilisme.
Ambiguïté de Sand :
Balzac et Byron.
Dans les romans de 1830
les personnages et lintrigue mêlent le réalisme de Balzac et la noirceur
fantasmatique de Byron. La naïve épouse fragile révèle des aspects insoupçonnés. La
figure féminine est souvent doublée : doubles, Lélia la désespérée et Pulchérie la
prostituée (Lélia); doubles, Valentine la noble et Athénaïs la paysanne (Valentine),
Valentine la pure qui succombe et Louise la fautive qui retrouve lhonneur vrai ;
doubles, Indiana la maîtresse et Noun la servante, que le séducteur confond avec
plaisir. Lambivalence de la condition féminine trouve ainsi sa traduction. Indiana "imbécile
et faible" sait braver tous les interdits. Certaines scènes récurrentes sont
comme ces bals costumés où les personnalités se perdent. La fiction, avec son
arbitraire, arrive à dire (jusquà linvraisemblable) des systèmes de
ressemblance : dans Jacques, le héros éponyme, époux de Fernande, a une jeune "sur",
dont a priori il ne sait rien ; elle est, les péripéties le révéleront, sa
sur réelle et la sur de sa jeune femme, fille du même père et de son
adultère avec la mère de Fernande. La "sur" est la vraie femme
lucide, le double de lépouse fragile : nont-elles pas le même amant ?
On est bien loin des
romans rustiques qui ne sont dailleurs pas du tout pour enfants et la richesse des
premiers récits de Sand apparaît dans lambiguïté des personnages féminins. |
| 7 Voir le dossier réuni par
P. Reboul dans lédition Garnier de Lélia, 1960, sur la réception de Lélia à sa
parution. |
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Mais, dira-t-on, ceci est loin de Byron comme de Balzac. Il nest en effet là que de
passage. Le grand modèle nécrase pas, il est une tentation passagère, non
première, pour dire dans lexcès le rejet de la crasse sociale et de
lextrême banalité usante de la vie quon a crue passionnelle et passionnante.
Byron, cest le "passage au noir", métamorphosant, de ce noir
étouffant que le regard analytique découvre. Il faut Byron -cris de désespoir compris-,
pour une catharsis. Si curieux que cela puisse paraître au premier abord, lexcès
même, lirréalisme fondamental de Byron, sont un principe dynamisant et, à terme,
réconciliateur : il permet une crise, une énonciation totale, un dépassement. À un
moment donné, il faut dire quon naccepte pas. Le réalisme, même déçu,
constate et accepte ; le rêve, le délire, les frontières de lhumour ou les
frontières de la folie remettent en jeu linterprétation du monde. Si
lampleur du lyrisme, lépopée, lorientalisme ny sont pas
toujours, Lélia comme plus tard Consuelo se réfèrent aux mêmes passions
et aux mêmes élans destructeurs
et sans doute aux "invraisemblances"
fondamentales de lhéroïsme romantique des grands désespérés. Le désir de
néant, linstabilité voluptueuse de Manfred et Lara, tout aussi présents chez
Musset, ont engendré de grands textes, même chez Sand, mais peu souvent, limitée sans
doute quelle est par une solide santé mentale sans hypertrophie du moi. On ne peut
être surpris que Sand ne soit pas Byron, létonnant est quelle ait pu essayer
de lêtre, comme par une annexion de tous les grands modèles pour une nouvelle
diction féminine. Sainte-Beuve épingle le tout avant de conclure, miséricordieux, que
ce "mélange de réel et dimpossible" est un "roman poème".
Mais Sand, qui traitait ce roman de "mauvais rêve"(7) savait
tout autant la force des images frénétiques et incomplètes, leur emprise, leur
efficacité dans les crises spirituelles.
Car le dernier point à
interroger sur la spécificité des premiers romans repose sur les motivations
décriture. Pourquoi écrire ? En quoi le livre peut-il servir le lecteur ? Les
premières réponses de lécrivain sont pessimistes. Au delà du constat trivial -et
constant- quil faut écrire pour vivre, la littérature pourrait reposer sur un
échange: elle est même obstinément là pour cela. Or le premier ouvrage admet une forme
dinutilité du livre qui ne peut que témoigner sans combattre, qui ne croit pas à
lidentification constructive.
Le narrateur dIndiana
affirme : "Quant à la contagion de lexemple, je ny crois pas : il
faut trop dénergie pour rompre avec le monde, trop de douleurs pour acquérir cette
énergie". Le sandisme, que dénonçait Balzac, résulte donc dune
adhésion des lecteurs et lectrices à ces exemples et à ces leçons que lécrivain
même ne donne pas pour modèle. Plus tard Sand croira plus ouvertement à
léducation par la lecture, aux libérations par lexemple, à la valeur
argumentative du témoignage ; tout fait est un plaidoyer, quand on peut lui donner le
retentissement des publications, quand on peut répéter obstinément le message. Elle
saura aussi que la littérature, instrument puissant, reste informe quand elle est seule :
lengagement politique, laction plus diverse, quoique dangereuse et décevante,
sortent le littéraire de sa paresseuse ambiguïté de "distraction"
intelligente. La fin même de Lélia, par prescience, en donne la figure par une
métaphore : le pèlerinage humain nest pas sans but, Trenmor le survivant repart
inlassablement.
"Dailleurs il
y a partout des hommes qui luttent et qui souffrent, il y a partout des devoirs à
remplir, une force à employer, une destinée à réaliser. Il salua de loin le marbre qui
renfermait Lélia, il baisa celui où dormait Stenio ; puis il regarda le soleil, ce
flambeau qui devait éclairer ses journées de travail, ce phare éternel qui lui montrait
la terre dexil, où il faut agir et marcher, limmensité des cieux toujours
accessibles à lespoir de lhomme. Il ramassa son bâton blanc et se remit en
route" .
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