George, Gustave et les autres face à la Commune
Bernard Canal

" Plus que jamais, je sens le besoin de vivre dans un monde à part, en haut d'une tour d'ivoire, bien au-dessus de la fange où barbote le commun des hommes ".
Flaubert, 6-9-71.


Sartre écrit quelque part en substance qu'il tient Gautier et Flaubert pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu'ils n'ont pas écrit une seule ligne pour l'empêcher. Il est intéressant d'examiner sur ce point la correspondance entre Sand - qui, à la différence de Flaubert, fut une adepte enthousiaste de la révolution de 1848 - et son "vieux troubadour", comme elle le nomme affectueusement. Ce faisant, nous serons amenés à évoquer de façon plus générale le comportement des écrivains lors de cette période où l'ordre social de la bourgeoisie fut menacé.
 

" Ah ! si on n'avait pas le petit sanctuaire, la pagodine intérieure où, sans rien dire à personne, on se réfugie pour contempler et rêver le beau et le vrai,il faudrait dire : "A quoi bon ?"".
George Sand, Nohant, 28-1-72.

Les écrivains et la société avant la Commune

La secousse brutale que constitua la Commune pour la société bourgeoise du XIXe, si bien incarnée par Thiers, ne pouvait en effet manquer d'amener les gens de lettres à réagir, à la fois en tant qu'individus appartenant à une classe sociale donnée, quoiqu'ils s'en défendent, et en tant qu'artistes, dont la conception de l'art est liée à un certain état social, à certaines valeurs remises en question par le mouvement révolutionnaire.

Bien peu sympathisèrent avec le soulèvement populaire : Vallès évidemment, Verlaine, Rimbaud, Villiers de L'Isle-Adam… Hugo resta neutre puis condamna sévèrement la répression versaillaise. La plupart - Flaubert, E. de Goncourt, Gautier, Baudelaire, Leconte de Lisle, Renan, Daudet, Zola… et George Sand - prirent ouvertement position contre la Commune, de façon plus ou moins virulente.

Comment expliquer cette quasi unanimité ? Pour la comprendre, il faut remonter à la profonde désillusion consécutive à l'échec de la révolution de 1848, dans laquelle beaucoup d'écrivains s'étaient engagés avec enthousiasme. Leur idéalisme ne résista pas à la confrontation avec les dures réalités de l'arène politique, entraînant pour longtemps un repli sur soi (d'où la conception de l'Art pour l'Art), une haine du peuple (jugé grossier et versatile) qui les conforte dans leur image d'artistes au-dessus de la mêlée, aux prises avec des réalités supérieures dans leur tour d'ivoire. Enfin, le coup d'Etat de Napoléon III et les vingt ans d'Empire les écartent de la vie politique. Vieillissants, sans foi politique, beaucoup tout en feignant de le brocarder, finissent par se rallier plus ou moins à l'empereur, notamment par la fréquentation du salon de la princesse Mathilde, sa nièce.

Il est possible de dégager une sorte de "philosophie" politique commune à tous ces écrivains : extérieurement, le bourgeois semble être la cible essentielle de leur mépris. Mais il n'est pas défini comme élément d'une classe sociale caractérisée par son rôle économique, à la manière marxiste, mais de façon individuelle et subjective : le parvenu vulgaire et sans culture, la caricature du boutiquier, la trivialité de ses propos, le conformisme de ses mœurs, de ses pensées et de ses actes. Cette charge féroce reste cependant de l'ordre du symbolique et ne se traduit pas du tout par un rapprochement avec le peuple, "éternelle race d'esclaves qui ne peut vivre sans bât et sans joug" (Leconte de Lisle).

En réalité, tous ces écrivains, malgré leur mépris affiché du bourgeois, mènent une vie régulière, rangée, casanière. Ils ont besoin de calme pour créer : Flaubert à Croisset, G. Sand à Nohant, les Goncourt à Neuilly… Tous rêvent d'une société fondée sur une nouvelle aristocratie, celle de l'Esprit, succédant à celle de la naissance, où l'Artiste aurait enfin la place qu'il mérite parmi les élites. Renan est très clair là-dessus et beaucoup reprennent ses idées.

La réaction des écrivains

Lorsqu'éclate la Commune, on peut distinguer deux positions dans la réaction des écrivains.

- Les écrivains de droite ou les soi-disant "désengagés" y voient non une lutte politique ou une révolution sociale, mais le soulèvement sauvage de voyous et de bêtes fauves. Sous leur plume reviennent systématiquement le vocabulaire animalier, celui du brigandage ou encore celui de la maladie physiologique et morale :

"Il y a sous toutes les grandes villes des fosses aux lions, des cavernes fermées d'épais barreaux où l'on parque les bêtes fauves, les bêtes puantes, les bêtes venimeuses, toutes les perversités réfractaires que la civilisation n'a pu apprivoiser (...). Un jour le belluaire distrait oublie ses clés aux portes de la ménagerie et les animaux féroces se répandent par la ville épouvantée avec des hurlements sauvages. Des cages ouvertes s'élancent les hyènes de 93 et les gorilles de la Commune". (Th. Gautier, Tableaux du siège, 1872).

Même les rares écrivains qui, comme Taine ou Goncourt, sont plus lucides et discernent qu'il s'agit d'une révolution prolétarienne "et au fond socialiste" (Taine) réduisent les buts politiques de cette classe à l'assouvissement de ses appétits bestiaux immédiats.








" Ce ne sont pas seulement des fédérés de Montmartre ou de Belleville ; on reconnaît sous les képis des figures paisibles de bourgeois et de négociants ; beaucoup de mains sont blanches et ne sont pas des mains d'ouvriers. Ils marchent en bon ordre ; ils sont calmes et résolus ; on sent que ces hommes sont prêts à mourir pour une cause qu'ils croient juste ".
Catulle Mendès.
Les 73 journées de la Commune, 1871.





1 Dumas Fils. Une lettre sur les choses du jour, Paris, Michel Lévy - 1871.




" Il y a longtemps que j'ai accepté la patience comme on accepte le temps qu'il fait, la vieillesse, l'insuccès sous toutes ses formes. Mais je crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs formules ou s'apercevoir peut-être du vide de toute formule a priori ".
G. Sand,lettre à Flaubert
du 28-4-71.











" Ô mes fils égarés, jetez, brisez vos armes. Assez ! Il n'est jamais trop tard. Ne combattez plus pour un mot illusoire, Arrêtez, plus de sang ! Nous n'avons qu'une gloire Et nous n'avons qu'un étendard ".  F. Coppée, Plus de sang, avril 1871 (appel aux communards)


- Quant aux républicains, même si leur condamnation est nette, parfois même violente (Anatole France), leur appréciation est plus nuancée dans la mesure où certains d'entre eux ont vécu à Paris pendant les événements et ont pu juger sur pièce, et non sur des rumeurs fantasmatiques complaisamment répandues. Des écrivains comme le parnassien Catulle Mendès ou Zola reconnaissent la légitimité de certaines revendications (franchises municipales par exemple) et ne réduisent pas le mouvement à une poignée d'excités ou de fous. Cependant leur incompréhension des mesures politiques adoptées par la Commune est totale, et dès lors, leur vocabulaire évolue : ce n'est plus "une révolution", c'est "une émeute" et la répression féroce devient une "horrible nécessité" (Zola). En fait, il s'agit pour eux de bien marquer que la Commune n'a rien à voir avec la République, que les communards n'étaient que des ambitieux qui ont utilisé la souffrance et la misère du peuple parisien après des mois de siège.

G. Sand et la Commune: "une désespérance amère"

Le cas de George Sand, républicaine et socialiste en 1848, est donc intéressant. Dès le début, dans sa correspondance, elle condamne la Commune pour ses excès, traitant les communards de "parti d'exaltés", d'insensés. Elle y voit le "règne des plus furieux". Effrayée par la radicalité révolutionnaire, la bonne dame de Nohant utilise un vocabulaire psychologisant qui rejoint celui des écrivains de droite et d'extrême-droite. Elle écrit par exemple à Alexandre Dumas fils que la Commune est : "le résultat d'un excès de civilisation matérielle jetant son écume à la surface, un jour où la chaudière manquait de surveillant. La démocratie n'est ni plus haut ni plus bas après cette crise de vomissements (...). Ce sont les saturnales de la folie". (22-4-71).

On reconnaît, transposée, l'image de Gautier ; mais en même temps, une partie de la faute est rejetée sur le matérialisme bourgeois et elle veille à ce que l'idée de démocratie ne soit pas altérée. Cela ne l'empêche pas de féliciter Dumas pour son article au vitriol (1), ou plus tard, d'attaquer Hugo qui a eu le courage de condamner la répression.

Le plus souvent, cette condamnation est portée au nom de la patience, de la sagesse et de la raison. Sand estime que, la majorité de l'opinion étant réactionnaire, il est trop tôt pour tenter d'instaurer une république sociale :

"Les républicains avancés sont dans la proportion de un pour cent sur la surface du pays entier." (Correspondance, Paris, 24-3-71).

Il faut donc s'armer de patience, ne pas effrayer les couches petites-bourgeoises, faire confiance à Thiers pour faire évoluer lentement l'opinion. On peut suivre à travers sa correspondance, notamment celle échangée avec Flaubert, et dans son Journal inédit l'évolution de sa pensée et de son vocabulaire.

Le 17 mars 71, elle répond à Flaubert qui se plaint de l'invasion de Croisset par les Prussiens :

"Il est évident que l'instinct sauvage tend à prendre le dessus. Mais j'en crains un pire, c'est l'instinct égoïste et lâche ; c'est l'ignoble corruption des faux patriotes, des ultra-républicains qui crient à la vengeance et qui se cachent; bon prétexte pour les bourgeois qui veulent une forte réaction".

Le 23 mars, elle note dans son Journal :

"(...) les Parisiens rançonnent, menacent, arrêtent. Ils ont exigé de la Banque un million (...). Ils pillent les munitions, les vivres (...). L'Assemblée de Versailles est stupidement réactionnaire ; elle ne veut pas de conciliation." Là encore, la critique des communards est contrebalancée par celle des réactionnaires bourgeois ou royalistes et elle entrevoit lucidement l'issue sanglante du conflit.

Flaubert lui répond le 31 mars (entre-temps, la rupture Paris-Versailles est consommée, la Commune est proclamée solennellement le 26) et ne s'encombre pas de scrupules :

"La Nouvelle Athènes me semble dépasser le Dahomey en férocité et en bêtise (...). Voilà maintenant la Commune de Paris qui en revient au pur Moyen-Âge". La question des loyers notamment (le 29, le Conseil de la Commune avait fait remise à tous les locataires des termes d'octobre 70 à avril 71) lui arrache des cris indignés de propriétaire lésé :

"Le gouvernement se mêle maintenant de droit naturel et intervient dans les contrats entre particuliers (...). C'est énorme d'ineptie et d'injustice".

Si George Sand ne répond pas à cette lettre, c'est qu'elle est triste et indignée des "horreurs" de la Commune. Elle voit s'écrouler toutes ses espérances, tous ses rêves humanitaires. "C'est une grande douleur pour moi, écrit-elle le 6 avril à J. Boucoiran, pour moi qui aime classiquement le prolétaire et qui n'ai jamais songé qu'à son avenir".

Enfin, à une nouvelle lettre de Flaubert s'étonnant de son silence, elle avoue son chagrin :

"Je n'ai pu être seule un instant depuis cette laide aventure sans tomber dans une désespérance amère, je fais de grands efforts pour me défendre, je ne veux pas être découragée, je ne veux pas renier le passé et redouter l'avenir (...). Le mépris de la France est peut-être le châtiment nécessaire de l'insigne lâcheté avec laquelle les Parisiens ont subi l'émeute et ses aventuriers. C'est la suite de l'acceptation des aventuriers de l'Empire. Autres félons, même couardise." (28-4-71)

Flaubert connaît assez sa "chère maître" pour comprendre la cause profonde de sa tristesse et de son désenchantement. "Mme Sand m'a écrit une lettre désespérée. Elle s'aperçoit que sa vieille idole était creuse et sa foi républicaine me paraît complètement éteinte" confie-t-il à la princesse Mathilde quelques jours plus tard. Il répond d'ailleurs aussitôt à George dans une longue lettre le 30 avril où il explicite ses opinions politiques. Mais d'abord, il faut lui en donner acte, il précise qu'à ses yeux, l'invasion des Prussiens fut infiniment plus grave que la guerre de Paris ; et il reproche avant tout aux Communards d'avoir "déplacé la haine" si bien qu'au lieu de haïr les Prussiens, les bourgeois les appellent à leur secours. À son tour, il utilise le vocabulaire pathologique ("Paris est complètement épileptique (...). C'est le résultat de la congestion que lui a donnée le siège") mais il englobe dans son mépris, avec des accents nietszchéens, de nouvelles cibles : d'abord la Démocratie, et le suffrage universel, parce qu'elle s'appuie selon lui sur la morale de l'Evangile "qui est l'immoralité même, quoiqu'on dise, c'est-à-dire l'exaltation de la Grâce au détriment de la Justice, la négation du Droit". Dans le droit fil de Renan, qu'il admire, il plaide pour "un gouvernement de Mandarins, pourvu que les Mandarins sachent quelque chose, et même qu'ils sachent beaucoup de choses. Le peuple est un éternel mineur, et il sera toujours (dans la hiérarchie des éléments sociaux) au dernier rang, puisqu'il est le nombre, la Masse, l'illimité". En attendant, il se réfugie dans le travail : "Pour ne plus songer aux misères publiques et aux miennes, je me suis replongé avec furie dans Saint Antoine, et si rien ne me dérange, (...)je l'aurai fini l'hiver prochain".

" On amène les fédérés, vingt par vingt ; on les condamne ; conduits surl a place, les mains liées derrière le dos, on leur dit : " Tournez-vous ". A cent pas il y aune mitrailleuse ; ils tombent vingt par vingt. Méthode expéditive. Dans une cour, rue Saint-Denis, il y a une écurie remplie de cadavres, j'ai vu cela de mes propres yeux ".
C. Mendès,op. cit., p. 323

2 Plus de 3000 exécutions sommaires, à quoi s'ajouteront les victimes de la répression, entre 17000 et 25000 fusillés, et 38000 prisonniers, défilant en colonnes harassées sous les quolibets et les coups du beau monde versaillais et aussi de certains écrivains, Dumas fils et Leconte de Lisle en tête. Beaucoup sont déportés en Nouvelle Calédonie, Louise Michel entre autres. A quoi il faut ajouter de nombreux exilés.


3 Pendant la Semaine Sanglante, le 21 mai, Hugo écrit : " La Commune a exécrablement tué soixante-quatre otages. L'Assemblée a riposté en fusillant six mille prisonniers. Cent pour un, tel est le tarif versaillais ". Le 27, Hugo, qui s'est replié à Bruxelles, déclare qu'il donne l'asile aux réfugiés. Aussitôt, agression nocturne contre sa maison : foule hurlante, menaces de mort, pierres dans les vitres, poutre pour briser la porte. Deux heures et demie de siège sans que la police intervienne. Le lendemain, aucun policier, aucun juge n'est là pour dresser procès-verbal. On sait aujourd'hui que l'agression avait été préméditée en haut lieu.


" L'éducation n'apprend pas l'honnêteté et le désintéressement, du jour au lendemain. Le vote est l'éducation immédiate ".
G. Sand,lettre à Flaubertdu 23-7-71.


Face à la répression

Là encore, George Sand ne répondra pas avant un mois et demi (le 14 juin, en réponse à une autre lettre de Flaubert du 11 juin). Cependant, la Commune vit ses dernières heures : devant les revers, un Comité de Salut Public de cinq membres se substitue au Conseil ; les forts (Ivry, Clamart, Vanves…) tombent un à un ; le 21, les Versaillais pénètrent dans la ville par la porte de Saint Cloud et une atroce répression commence : c'est la Semaine Sanglante (2). Au total, A. Dayot estime que 100000 ouvriers environ ont disparu de la population parisienne. A comparer aux huit cents tués dans les rangs versaillais.

Sand note dans son Journal :

19 mai : "La Commune va de mal en pis, c'est à croire que Paris tout entier est ivre-mort… On ne comprend pas que l'armée n'en finisse pas avec cette orgie".

26 mai : "Ces infâmes brûlent Paris ! Ils sont vaincus, ils se vengent…"

27 mai : "La victoire est assurée, mais le dernier noyau est tenace et féroce : Paris brûle… On dit les soldats exaspérés, tuant tout".

Aucune trace de compassion dans ses propos. Le 1er Juin, elle s'en prend à Hugo :

"Hugo est tout à fait toqué. Il publie des choses insensées et à Bruxelles, on a manifesté contre lui." (1-6-71, Journal inédit, extrait de A vrai dire d'Henri Guillemin) (3).

Flaubert s'est rendu à Paris dès le 4 juin (pour des recherches sur son Saint Antoine!). Il écrit aussitôt à Sand :

"L'odeur des cadavres me dégoûte moins que les miasmes d'égoïsme s'exhalant par toutes les bouches." Mais s'il n'a pas un mot de compassion pour les vaincus, il n'en réserve pas moins son acrimonie politique essentiellement aux Prussiens et aux gens de Badinguet, qu'il accuse d'avoir fait disparaître toutes les preuves écrites contre l'Empire dans les incendies. (lettre du 11 juin).

Dans sa réponse du 14 juin, la "chère maître" ne manifeste elle non plus aucune indignation devant la férocité d'une répression qu'elle avait prévue. Au contraire, elle persiste et signe, et s'inquiète pour l'avenir :

"Quel sera le contrecoup de cette infâme Commune ? Isidore (= Napoléon III) ou Henri V ? ou le règne des incendiaires ramené par l'anarchie ?".

Elle récidive dans sa lettre du 23 juillet :

"Les ordures de la Commune nous montrent des dangers qui n'étaient pas assez prévus et qui commandent une vie politique nouvelle à tout le monde : faire ses affaires soi-même et forcer le joli prolétaire créé par l'Empire à savoir ce qui est possible et ce qui ne l'est pas".

Suivront six semaines de silence

En réalité, pendant toute cette période d'incertitude, Sand a subi une grave crise de conscience. Ses lettres aux Adam, à Harisse, au prince Napoléon, à Plauchut en font foi. Pierre Salomon (George Sand, Paris, 1953) estime qu'"après 1848, elle s'était résignée à contrecœur aux solutions d'ordre. Maintenant elle les adopte, sans enthousiasme peut-être mais sans arrière-pensée (...). De son socialisme, il ne reste plus que des élans sincères mais inefficaces. Elle n'a pas suivi le mouvement d'idées (...). Pendant la crise de 1870-1871, elle a eu du moins le mérite de ne pas varier, de ne pas tenir plusieurs langages. Elle a suivi ses sentiments profonds : peur de l'aventure, amour de l'ordre, horreur des solutions de force".

Sa sévérité à l'égard de la Commune inquiète, révolte même ses amis, qu'elle accuse à son tour d'avoir laissé l'émeute renverser le gouvernement.

" Dans une entreprise industrielle (société anonyme), chaque actionnaire vote en raison de son apport. Il en devrait être ainsi dans le gouvernement d'une nation. Je vaux bien vingt électeurs de Croisset ".
G. Flaubert, lettre à Sand,12-10-71.


Quelques mois plus tard, dans un article du Temps (3-10-71) intitulé "Réponse à un ami" (il s'agit de Flaubert), George Sand cherche à justifier son attitude et à montrer qu'elle n'a pas trahi le peuple qui aurait été manipulé par des éléments extérieurs :

"Le mouvement a été organisé par des hommes déjà inscrits dans les rangs de la bourgeoisie et n'appartenant plus aux habitudes et aux nécessités du prolétariat. Ces hommes ont été mus par la haine, l'ambition déçue, le patriotisme mal entendu, le fanatisme sans idéal, la niaiserie du sentiment ou la méchanceté naturelle".

Elle enfourche ainsi, au mépris de toute vérité historique, l'antienne des écrivains les plus droitiers selon laquelle les dirigeants de la Commune n'étaient que des déclassés, des ratés, des envieux, voire des étrangers, mais en aucun cas des gens ayant une pensée politique.

Polémiquant contre Flaubert qui réclame rien moins que la suppression du suffrage universel et celle de l'instruction primaire laïque, gratuite et obligatoire ("l'instruction gratuite et obligatoire n'y fera rien qu'augmenter le nombre des imbéciles (...). Le plus pressé est d'instruire les riches, qui, en somme, sont les plus forts"), Sand avance que vouloir en revenir à la situation d'avant 1789 est irréalisable car cela entraînerait une nouvelle révolution. Mieux vaut éduquer les masses dans un but d'"amélioration des mœurs et de réconciliation des intérêts". Pour elle, l'éducation des masses est une protection contre un mouvement révolutionnaire nouveau, puisque ce mouvement s'appuie sur des ambitieux qui utilisent l'ignorance du peuple.

Sur ce point au moins, George Sand était fondamentalement en désaccord avec la plupart des écrivains conservateurs cités plus haut

Bibliographie:

Paul Lidsky: Les écrivains contre la Commune, F. Maspéro, Paris, 1970.
Correspondance Sand-Flaubert, Flammarion, 1981.