Les personnages secondaires de Sand Réalisme et idéalisme politiques
Catherine Jorgensen
" Les héros de roman naissent du mariage que le romancier contracte avec la réalité ".
François Mauriac, Le Romancier et ses personnages.

 

Les personnages, ces "vivants sans entrailles" selon P. Valéry, sont inscrits dans une hiérarchie : les personnages principaux occupent le devant de la scène, bénéficient souvent du point de vue de la narration et de monologues intérieurs, les personnages secondaires sont présentés par le narrateur et interviennent peu dans l’intrigue romanesque. L’œuvre de George Sand oppose nettement les personnages principaux, torturés par un amour passionné, vivant dans et de leurs rêves et les personnages secondaires ancrés dans la réalité sociale, matérielle et historique, raisonnables et imperturbables. Dans Valentine et Simon, ils prennent une saveur particulière. Dans ces deux romans, les héros s’aiment et sont séparés pour des raisons sociales, mais autour d’eux gravitent des figures attachantes, contrastées qui enveloppent les amoureux déchirés d’un halo chaleureux. Lire Sand c’est entrer dans l’univers simple, vertueux et quotidien de ces seconds rôles. Accorder une importance à ceux qui habituellement n’en ont pas, révèle un projet esthétique et romanesque qui donne à ces petits personnages, nimbés d’humour à la Daumier, une autre dimension.

Inscrits dans une histoire, une terre, une famille, une activité, ils ont des entrailles et non des états d’âme.

Les personnages secondaires sont ancrés dans la réalité historique, sociale et matérielle.
Ils portent les stigmates des événements sociaux et historiques. Les personnages secondaires de Simon sont marqués par la Révolution : "Parmi le petit nombre des vieux partisans de la liberté qui voyaient d’un mauvais œil et dans un triste silence le retour de l’ancien seigneur, il y avait un personnage remarquable (...) cette femme s’appelait Jeanne Féline".

Dans Valentine, la grand-mère du personnage éponyme (la Marquise) craint le peuple depuis les soulèvements révolutionnaires : "Cette interpellation pouvait se traduire ainsi : "Imite-moi, héritière de mon nom ; sois populaire, afin de sauver ta tête à travers les révolutions à venir, comme j’ai su faire dans les révolutions passées"". Sa belle-fille souligne cruellement : "vous rêvez toujours la guillotine ; vous croyez qu’elle marche derrière vous, prête à vous saisir à la moindre marque de courage et de fierté". Ce passage rapproche les romans de Sand et ceux de Balzac dans la peinture des conséquences de la Révolution dans les esprits.

Les guerres napoléoniennes ont laissé des traces dans les familles : "Tu es le filleul de mon pauvre fils, le général, qui est mort à Waterloo".
L’Empire est évoqué ironiquement : "La comtesse de Raimbault s’aperçut que sa jeunesse et sa beauté avaient fini avec l’Empire". Les déçus de la Restauration font entendre leurs plaintes : "Le monde de Paris, qui tout d’un coup changea si étrangement de mœurs et de manières, parlait une langue nouvelle qu’elle ne comprenait plus (…). Ses compagnons de disgrâce venaient chez elle pour gémir sur leurs propres chagrins (…). Chacun voulait avoir accaparé à lui seul toute la disgrâce des temps et l’ingratitude de la France".

C’est une analyse fine et nuancée de la France de 1830 que l’on peut lire à la lumière de ces personnages, dits secondaires. Loin de la figure caricaturale de la romancière dans l’histoire littéraire, c’est dans les détails, les petites touches qu’apparaît l’intérêt pour l’histoire et la politique, dans les traces qu’elles ont laissées dans les mentalités.

Plus que les héros qui mettent les sentiments au-dessus des barrières sociales, les personnages secondaires ont une place nette et carrée dans la société : le notaire (Maître Parquet dans Simon) le paysan enrichi et ambitieux (le père Lhéry dans Valentine). Marqués par leur place dans la société, ils ont des rôles professionnels et existent par leur savoir-faire.

Les personnages secondaires ont la ténacité de leur romancière et sont pris dans un labeur quotidien ; dans Simon, la mère du héros est une paysanne active : "Jeanne enfoncée dans son vieux fauteuil, roulait un écheveau de fil de chanvre sur une noix". De même dans Valentine : "Mme Lhéry, en achevant d’essuyer son chaudron…" et plus loin : "la mère Lhéry en distribuant, avec une noble impartialité, la pâture à ses volatiles"; le personnage de la paysanne est mis en scène dans ses activités quotidiennes. Et quand on suggère au père Lhéry d’arrêter de travailler il répond : "Mais qu’est-ce que je ferai ? Il faudra donc que je me croise les bras ? Je ne peux pas m’amuser comme toi à lire et à chanter, moi ! l’ennui me tuera". Dans Simon, le comte de Fougères, chassé par la Révolution affirme : "Je n’ai pas été de ceux qui passèrent le temps à se lamenter, ou qui oublièrent leur dignité jusqu’à tendre la main. J’ai pensé que travailler était plus noble que mendier. Et puis, je suis un franc Marchois, voyez-vous ! J’avais emporté d’ici l’instinct industrieux qui n’abandonne jamais le montagnard". Les nobles acceptent de déroger et saluent la noblesse du travail. Les personnages secondaires sont pragmatiques et savent s’adapter à une nouvelle situation, pour continuer à vivre, pour rester ce qu’ils sont.

Leurs soucis sont matériels : "Mme Féline s’empressa de questionner son fils sur sa santé, sur la fatigue, sur la faim qu’il devait éprouver". Le narrateur de Valentine pointe ce trait avec humour : "Le père Lhéry mit son chapeau sur ses genoux afin de ne pas l’exposer aux cahots de la voiture en le gardant sur la tête". Ils s’opposent bien en cela aux héros qui n’ont plus d’appétit, qui vont jusqu’au bout de leurs forces dans les deux romans. Le narrateur de Simon souligne ce décalage entre les héros et les seconds rôles à propos de la fille de maître Parquet, Bonne la bien-nommée : "l’excellente fille alla cueillir des fruits au jardin, et revint toute rouge et toute empressée, sans songer que les hommes s’éprennent plus volontiers d’une chimère que d’un bien qui s’offre de lui-même". Les personnages secondaires sont traités avec humour, ils constituent une sorte de contrepoint comique au drame romantique qui se joue entre les héros. Comme si les seconds présentaient une autre façon d’exister.

Ils sont enfin ancrés dans une terre qu’ils expriment, qu’ils représentent.G.Sand écrivait dans La Vallée Noire : "Le sol ne communique-t-il pas à l’homme des instincts et une organisation analogues à ses propriétés essentielles ? La terre, et le bras et le cerveau de l’homme qui la cultive ne réagissent-ils pas continuellement l’un sur l’autre ?"

Valentine, roman qui se situe dans la Vallée Noire présente la rencontre avec le paysan berrichon comme un des intérêts du pays : "Le caractère grave et silencieux du paysan n’est pas un des moindres charmes de cette contrée", ce qui annonce la figure du père Lhéry.
La Vallée Noire existe également grâce au vocabulaire des personnages secondaires : "le petit pâtour (c’est le mot du pays)" (Valentine); G. Sand écrivait : "c’est dans la Vallée Noire qu’on parle le vrai, le pur berrichon".

Ces figures sont des constructions tributaires de l’environnement matériel, social et historique d’une époque, mais aussi du projet esthétique et romanesque de l’auteur.


" Une conception du personnage ne peut pas être indépendante d’une conception générale de la personne, du sujet, de l’individu ".Philippe Hamon, Statut sémiologique du personnage.


Dans les romans de Sand les classes sociales existent. Les implications politiques de la valorisation des personnages secondaires rassemblent les choix esthétiques et éthiques dans un même mouvement. En effet, lire un roman de G. Sand conduit aussi à s’intéresser au quotidien des "obscurs", mais ceux-ci ne bénéficient pas d’un traitement privilégié dans Valentine et Simon. La cupidité du père Lhéry est traitée avec humour, mais sans ménagement dans Valentine : "Le père Lhéry était plus positif que sa femme ; il disait que l’argent attire l’argent" (ces derniers mots sont en italiques dans le texte); le côté cabotin de l’avocat qu’est Maître Parquet dans Simon est croqué : "A l’entendre alors demander son café d’une voix tonnante, ou s’emporter, à la lecture du journal, contre les abus de la tyrannie, on l’eût pris pour un Cromwell ou un Spartacus".

Dans la peur de la Marquise devant la guillotine, l’aigreur d’une belle sous l’Empire qui n’est plus qu’une femme vieillissante sous la Restauration dans Valentine, se dessine une critique de la noblesse. Or, les aristocrates échappent aux représentations caricaturales : "Quoique le comte de Fougères eût complètement détruit l’idée que Simon s’était faite de la morgue et des prétentions ridicules d’un émigré redevenu seigneur de village, il était bien loin d’avoir gagné son cœur".

Les personnages secondaires de Sand montrent son refus de l’illusion comme du découragement, l’auteur de Valentine et de Simon accepte les hommes tels qu’ils sont. Là encore le contraste entre les héros et les personnages secondaires est éclairant comme on le voit à la fin de Simon. Face à l’attitude mesquine du Comte "Simon avait peine à dissimuler son dégoût pour cette conduite, et M. Parquet y trouvait un inépuisable sujet de moquerie et de divertissement". La trame romanesque montre clairement que la réponse n’est pas sociale.

Pourtant il ne s’agit pas de tomber dans le tout se vaut, certaines valeurs sont défendues clairement traversant ainsi les classes sociales. La générosité : "Jeanne passait sa vie à jeûner pour donner son pain aux pauvres ; elle soignait les malades et introduisait les orphelins en religion". Le personnage de Jeanne Féline fonctionne comme un modèle dans Simon : elle fait preuve de fermeté et de bonté et sait remettre ses préjugés en question au nom de la fraternité.
"L’abbé Féline avait compris la fraternité des hommes comme Jésus l’avait enseignée, et Jeanne imbue de ses pensées, admettait si peu le droit divin pour les dignités temporelles, qu’à son insu, vingt fois par jour, elle était hérétique". La charité de Jeanne n’est pas celle d’une grenouille de bénitier, le narrateur multiplie les références pour l’évoquer : "Jeanne ne savait pas l’histoire romaine, mais elle avait réellement les vertus de l’ancienne Rome".

La présentation du personnage de Jeanne Féline souligne avec lucidité les limites de l’utopie : "c’était une de ces paysannes comme il a dû en exister beaucoup avant que les mœurs patriarcales eussent été remplacées par l’âge de fer de la corruption et de la servitude. Mais cet âge d’or a-t-il jamais existé lui-même ?"

Réalisme et idéalisme se conjuguent dans les personnages secondaires ce qui fait leur richesse. Maître Parquet défend également des valeurs, loin d’un personnage type il vit à sa façon : "Quelques-uns de ceux qui ne le connaissaient qu’à demi le croyaient égoïste, parce qu’ils le voyaient sensuel. Ils ne saisissaient qu’un côté de cet homme richement organisé pour jouir de la vie, jaloux d’associer les autres à son bonheur, et prêt à quitter les douceurs du coin du feu afin d’avoir la volupté d’y revenir, le cœur rempli du témoignage d’une bonne action". Plus loin : "Autant il se montrait modeste et généreux avec les pauvres, autant il rançonnait les riches". On entend à travers Maître Parquet un écho de la bonne dame de Nohant dans ses œuvres.

G. Sand a écrit la notice suivante à Nohant en 1853 : " Le roman [Simon] n’est pas, je crois, des mieux conduits ; mais il m’a semblé que maître Parquet et sa fille Bonne étaient des personnages assez vrais. J’avais connu leurs types en plusieurs exemplaires, dans la réalité". Ce sont donc, pour l’auteur, les personnages secondaires qui défendent l’œuvre.
Ils représentent de plus une dimension autobiographique. En effet, dans les querelles de la Comtesse et de sa belle-fille autour de l’éducation de Valentine, comment ne pas reconnaître le début d’Histoire de ma vie où Sand décrit les querelles entre sa mère et sa grand-mère à son sujet. Dans la peinture des paysans on lit les traces du plaisir de Sand à discuter avec les gens dans les lettres comme dans la vie.



" Les personnages ne sont que ce qu’ils font, c’est-à-dire des attitudes ".
George Polti, L’Art d’inventer les personnages.

Elle écrivait dans La Vallée Noire : "Si j’avais beaucoup de terres et point de voisins, je donnerais des terres aux mendiants, afin d’avoir leur voisinage et afin de pouvoir causer de temps en temps avec des hommes libres". Dans Simon, le narrateur intervient à la première personne pour parler des marchands forains marchois : "J’en ai connu plus d’un qui aurait donné des leçons de diplomatie à Talleyrand". Les voisins, les paysans de Nohant ont joué un grand rôle dans sa vie ; nombreux sont les témoignages de son goût pour l’échange avec l’autre, quel qu’il soit, et du plus profond d’une enfance triste jaillissent les souvenirs gais des gens de Nohant. Renan racontait ainsi l’enterrement de G. Sand : "Le peuple entier des campagnes voisines était là, tous pleuraient".

Grâce à l’écriture l’auteur peut retrouver les paysans de son enfance : "la logique de mon cerveau se retrempait dans cette simplicité riche". D’ailleurs les personnages secondaires créent dans la trame romanesque une continuité rassurante. Ils n’évoluent qu’en prolongeant leur caractère, ils sont pris dans un processus de répétition. Dans Simon G.Sand écrivait : "Jeanne tournait moins vite autour de son peloton" et dans la Vallée Noire : "Ces vallées tranquilles où tout est uniforme (…) où l’églogue éternelle semble planer comme un refrain monotone qui ne finit jamais. L’idée du bonheur est là, sinon la réalité". C’est là que les héros, Simon comme Valentine, peuvent prendre des forces. Dans Valentine le père Lhéry est resté le même : malgré les drames, il reste le paysan enrichi, personnage à la fois ridicule et généreux du début : "La famille Lhéry est raillée dans le pays pour ses vanités et ses ridicules ; cependant nul pauvre n’est rebuté à la porte du château". Les personnages secondaires sont liés à l’enfance comme ces marionnettes que son fils Maurice créait pour son plus grand plaisir.

Lire Valentine et Simon c’est plonger au cœur des tourments des amoureux romantiques, mais c’est aussi partager en voisins la vie des paysans, des bourgeois, des nobles du Berry et de la Marche, sous le regard amusé du narrateur. Comme l’annonçait l’ouverture de Valentine au lecteur susceptible de rencontrer le paysan berrichon: "Votre présence fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la tête, et, si vous lui demandez le chemin d’une ville ou d’une ferme, toute sa réponse consistera dans un sourire de complaisance, comme pour vous prouver qu’il n’est pas dupe de votre facétie"

Bibliographie :

Les romans de 1830 collection Omnibus pour Valentine.
Simon, édition du Fleuron.

G. Sand: La Vallée Noire publié dans l’Eclaireur de l’Indre
les 28 novembre et 5 décembre 1846.

D. Brahimi: Sur les pas de George Sand dans La Vallée Noire,
éditeur: Christian Pirot.