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Catherine Jorgensen |
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Les personnages, ces "vivants
sans entrailles" selon P. Valéry, sont inscrits dans une hiérarchie : les
personnages principaux occupent le devant de la scène, bénéficient souvent du point de
vue de la narration et de monologues intérieurs, les personnages secondaires sont
présentés par le narrateur et interviennent peu dans lintrigue romanesque.
Luvre de George Sand oppose nettement les personnages principaux, torturés
par un amour passionné, vivant dans et de leurs rêves et les personnages secondaires
ancrés dans la réalité sociale, matérielle et historique, raisonnables et
imperturbables. Dans Valentine et Simon, ils prennent une saveur
particulière. Dans ces deux romans, les héros saiment et sont séparés pour des
raisons sociales, mais autour deux gravitent des figures attachantes, contrastées
qui enveloppent les amoureux déchirés dun halo chaleureux. Lire Sand cest
entrer dans lunivers simple, vertueux et quotidien de ces seconds rôles. Accorder
une importance à ceux qui habituellement nen ont pas, révèle un projet
esthétique et romanesque qui donne à ces petits personnages, nimbés dhumour à la
Daumier, une autre dimension.
Inscrits dans une histoire, une terre, une famille, une activité, ils ont des entrailles
et non des états dâme.
Les personnages
secondaires sont ancrés dans la réalité historique, sociale et matérielle.
Ils portent les stigmates des événements sociaux et historiques. Les personnages
secondaires de Simon sont marqués par la Révolution : "Parmi le petit
nombre des vieux partisans de la liberté qui voyaient dun mauvais il et dans
un triste silence le retour de lancien seigneur, il y avait un personnage
remarquable (...) cette femme sappelait Jeanne Féline".
Dans Valentine, la grand-mère du personnage éponyme (la Marquise) craint le
peuple depuis les soulèvements révolutionnaires : "Cette interpellation pouvait
se traduire ainsi : "Imite-moi, héritière de mon nom ; sois populaire, afin de
sauver ta tête à travers les révolutions à venir, comme jai su faire dans les
révolutions passées"". Sa belle-fille souligne cruellement : "vous
rêvez toujours la guillotine ; vous croyez quelle marche derrière vous, prête à
vous saisir à la moindre marque de courage et de fierté". Ce passage rapproche
les romans de Sand et ceux de Balzac dans la peinture des conséquences de la Révolution
dans les esprits. |
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Les
guerres napoléoniennes ont laissé des traces dans les familles : "Tu es le
filleul de mon pauvre fils, le général, qui est mort à Waterloo".
LEmpire est évoqué ironiquement : "La comtesse de Raimbault
saperçut que sa jeunesse et sa beauté avaient fini avec lEmpire".
Les déçus de la Restauration font entendre leurs plaintes : "Le monde de Paris,
qui tout dun coup changea si étrangement de murs et de manières, parlait une
langue nouvelle quelle ne comprenait plus (
). Ses compagnons de disgrâce
venaient chez elle pour gémir sur leurs propres chagrins (
). Chacun voulait avoir
accaparé à lui seul toute la disgrâce des temps et lingratitude de la
France".
Cest une analyse fine et nuancée de la France de 1830 que lon peut lire à la
lumière de ces personnages, dits secondaires. Loin de la figure caricaturale de la
romancière dans lhistoire littéraire, cest dans les détails, les petites
touches quapparaît lintérêt pour lhistoire et la politique, dans les
traces quelles ont laissées dans les mentalités.
Plus que les héros qui
mettent les sentiments au-dessus des barrières sociales, les personnages secondaires ont
une place nette et carrée dans la société : le notaire (Maître Parquet dans Simon)
le paysan enrichi et ambitieux (le père Lhéry dans Valentine). Marqués par leur
place dans la société, ils ont des rôles professionnels et existent par leur
savoir-faire.
Les personnages secondaires ont la ténacité de leur romancière et sont pris dans un
labeur quotidien ; dans Simon, la mère du héros est une paysanne active : "Jeanne
enfoncée dans son vieux fauteuil, roulait un écheveau de fil de chanvre sur une
noix". De même dans Valentine : "Mme Lhéry, en achevant
dessuyer son chaudron
" et plus loin : "la mère Lhéry en
distribuant, avec une noble impartialité, la pâture à ses volatiles"; le
personnage de la paysanne est mis en scène dans ses activités quotidiennes. Et quand on
suggère au père Lhéry darrêter de travailler il répond : "Mais
quest-ce que je ferai ? Il faudra donc que je me croise les bras ? Je ne peux pas
mamuser comme toi à lire et à chanter, moi ! lennui me tuera". Dans
Simon, le comte de Fougères, chassé par la Révolution affirme : "Je
nai pas été de ceux qui passèrent le temps à se lamenter, ou qui oublièrent
leur dignité jusquà tendre la main. Jai pensé que travailler était plus
noble que mendier. Et puis, je suis un franc Marchois, voyez-vous ! Javais emporté
dici linstinct industrieux qui nabandonne jamais le montagnard".
Les nobles acceptent de déroger et saluent la noblesse du travail. Les personnages
secondaires sont pragmatiques et savent sadapter à une nouvelle situation, pour
continuer à vivre, pour rester ce quils sont.
Leurs soucis sont matériels : "Mme Féline sempressa de questionner son
fils sur sa santé, sur la fatigue, sur la faim quil devait éprouver". Le
narrateur de Valentine pointe ce trait avec humour : "Le père Lhéry mit
son chapeau sur ses genoux afin de ne pas lexposer aux cahots de la voiture en le
gardant sur la tête". Ils sopposent bien en cela aux héros qui nont
plus dappétit, qui vont jusquau bout de leurs forces dans les deux romans. Le
narrateur de Simon souligne ce décalage entre les héros et les seconds rôles à
propos de la fille de maître Parquet, Bonne la bien-nommée : "lexcellente
fille alla cueillir des fruits au jardin, et revint toute rouge et toute empressée, sans
songer que les hommes séprennent plus volontiers dune chimère que dun
bien qui soffre de lui-même". Les personnages secondaires sont traités
avec humour, ils constituent une sorte de contrepoint comique au drame romantique qui se
joue entre les héros. Comme si les seconds présentaient une autre façon dexister.
Ils sont enfin ancrés
dans une terre quils expriment, quils représentent.G.Sand écrivait dans La
Vallée Noire : "Le sol ne communique-t-il pas à lhomme des instincts
et une organisation analogues à ses propriétés essentielles ? La terre, et le bras et
le cerveau de lhomme qui la cultive ne réagissent-ils pas continuellement lun
sur lautre ?"
Valentine, roman
qui se situe dans la Vallée Noire présente la rencontre avec le paysan berrichon comme
un des intérêts du pays : "Le caractère grave et silencieux du paysan
nest pas un des moindres charmes de cette contrée", ce qui annonce la
figure du père Lhéry.
La Vallée Noire existe également grâce au vocabulaire des personnages secondaires : "le
petit pâtour (cest le mot du pays)" (Valentine); G. Sand écrivait
: "cest dans la Vallée Noire quon parle le vrai, le pur
berrichon".
Ces figures sont des
constructions tributaires de lenvironnement matériel, social et historique
dune époque, mais aussi du projet esthétique et romanesque de lauteur. |
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Dans les romans de Sand les classes sociales existent. Les implications politiques de la
valorisation des personnages secondaires rassemblent les choix esthétiques et éthiques
dans un même mouvement. En effet, lire un roman de G. Sand conduit aussi à
sintéresser au quotidien des "obscurs", mais ceux-ci ne bénéficient pas
dun traitement privilégié dans Valentine et Simon. La cupidité du
père Lhéry est traitée avec humour, mais sans ménagement dans Valentine : "Le
père Lhéry était plus positif que sa femme ; il disait que largent attire
largent" (ces derniers mots sont en italiques dans le texte); le côté
cabotin de lavocat quest Maître Parquet dans Simon est croqué : "A
lentendre alors demander son café dune voix tonnante, ou semporter, à
la lecture du journal, contre les abus de la tyrannie, on leût pris pour un
Cromwell ou un Spartacus".
Dans la peur de la
Marquise devant la guillotine, laigreur dune belle sous lEmpire qui
nest plus quune femme vieillissante sous la Restauration dans Valentine,
se dessine une critique de la noblesse. Or, les aristocrates échappent aux
représentations caricaturales : "Quoique le comte de Fougères eût complètement
détruit lidée que Simon sétait faite de la morgue et des prétentions
ridicules dun émigré redevenu seigneur de village, il était bien loin
davoir gagné son cur".
Les personnages
secondaires de Sand montrent son refus de lillusion comme du découragement,
lauteur de Valentine et de Simon accepte les hommes tels quils
sont. Là encore le contraste entre les héros et les personnages secondaires est
éclairant comme on le voit à la fin de Simon. Face à lattitude mesquine du
Comte "Simon avait peine à dissimuler son dégoût pour cette conduite, et M.
Parquet y trouvait un inépuisable sujet de moquerie et de divertissement". La
trame romanesque montre clairement que la réponse nest pas sociale.
Pourtant il ne
sagit pas de tomber dans le tout se vaut, certaines valeurs sont défendues
clairement traversant ainsi les classes sociales. La générosité : "Jeanne
passait sa vie à jeûner pour donner son pain aux pauvres ; elle soignait les malades et
introduisait les orphelins en religion". Le personnage de Jeanne Féline
fonctionne comme un modèle dans Simon : elle fait preuve de fermeté et de bonté
et sait remettre ses préjugés en question au nom de la fraternité.
"Labbé Féline avait compris la fraternité des hommes comme Jésus
lavait enseignée, et Jeanne imbue de ses pensées, admettait si peu le droit divin
pour les dignités temporelles, quà son insu, vingt fois par jour, elle était
hérétique". La charité de Jeanne nest pas celle dune grenouille de
bénitier, le narrateur multiplie les références pour lévoquer : "Jeanne
ne savait pas lhistoire romaine, mais elle avait réellement les vertus de
lancienne Rome".
La présentation du
personnage de Jeanne Féline souligne avec lucidité les limites de lutopie : "cétait
une de ces paysannes comme il a dû en exister beaucoup avant que les murs
patriarcales eussent été remplacées par lâge de fer de la corruption et de la
servitude. Mais cet âge dor a-t-il jamais existé lui-même ?"
Réalisme et idéalisme
se conjuguent dans les personnages secondaires ce qui fait leur richesse. Maître Parquet
défend également des valeurs, loin dun personnage type il vit à sa façon : "Quelques-uns
de ceux qui ne le connaissaient quà demi le croyaient égoïste, parce quils
le voyaient sensuel. Ils ne saisissaient quun côté de cet homme richement
organisé pour jouir de la vie, jaloux dassocier les autres à son bonheur, et prêt
à quitter les douceurs du coin du feu afin davoir la volupté dy revenir, le
cur rempli du témoignage dune bonne action". Plus loin : "Autant
il se montrait modeste et généreux avec les pauvres, autant il rançonnait les
riches". On entend à travers Maître Parquet un écho de la bonne dame de Nohant
dans ses uvres.
G. Sand a écrit la
notice suivante à Nohant en 1853 : " Le roman [Simon] nest pas, je crois,
des mieux conduits ; mais il ma semblé que maître Parquet et sa fille Bonne
étaient des personnages assez vrais. Javais connu leurs types en plusieurs
exemplaires, dans la réalité". Ce sont donc, pour lauteur, les
personnages secondaires qui défendent luvre.
Ils représentent de plus une dimension autobiographique. En effet, dans les querelles de
la Comtesse et de sa belle-fille autour de léducation de Valentine, comment ne pas
reconnaître le début dHistoire de ma vie où Sand décrit les querelles
entre sa mère et sa grand-mère à son sujet. Dans la peinture des paysans on lit les
traces du plaisir de Sand à discuter avec les gens dans les lettres comme dans la vie. |
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Elle
écrivait dans La Vallée Noire : "Si javais beaucoup de terres et
point de voisins, je donnerais des terres aux mendiants, afin davoir leur voisinage
et afin de pouvoir causer de temps en temps avec des hommes libres". Dans Simon,
le narrateur intervient à la première personne pour parler des marchands forains
marchois : "Jen ai connu plus dun qui aurait donné des leçons de
diplomatie à Talleyrand". Les voisins, les paysans de Nohant ont joué un grand
rôle dans sa vie ; nombreux sont les témoignages de son goût pour léchange avec
lautre, quel quil soit, et du plus profond dune enfance triste
jaillissent les souvenirs gais des gens de Nohant. Renan racontait ainsi
lenterrement de G. Sand : "Le peuple entier des campagnes voisines était
là, tous pleuraient".
Grâce à
lécriture lauteur peut retrouver les paysans de son enfance : "la
logique de mon cerveau se retrempait dans cette simplicité riche".
Dailleurs les personnages secondaires créent dans la trame romanesque une
continuité rassurante. Ils névoluent quen prolongeant leur caractère, ils
sont pris dans un processus de répétition. Dans Simon G.Sand écrivait : "Jeanne
tournait moins vite autour de son peloton" et dans la Vallée Noire : "Ces
vallées tranquilles où tout est uniforme (
) où léglogue éternelle semble
planer comme un refrain monotone qui ne finit jamais. Lidée du bonheur est là,
sinon la réalité". Cest là que les héros, Simon comme Valentine,
peuvent prendre des forces. Dans Valentine le père Lhéry est resté le même :
malgré les drames, il reste le paysan enrichi, personnage à la fois ridicule et
généreux du début : "La famille Lhéry est raillée dans le pays pour ses
vanités et ses ridicules ; cependant nul pauvre nest rebuté à la porte du
château". Les personnages secondaires sont liés à lenfance comme ces
marionnettes que son fils Maurice créait pour son plus grand plaisir.
Lire Valentine et Simon
cest plonger au cur des tourments des amoureux romantiques, mais cest
aussi partager en voisins la vie des paysans, des bourgeois, des nobles du Berry et de la
Marche, sous le regard amusé du narrateur. Comme lannonçait louverture de Valentine
au lecteur susceptible de rencontrer le paysan berrichon: "Votre présence
fortuite dans son sentier ne lui fera pas même détourner la tête, et, si vous lui
demandez le chemin dune ville ou dune ferme, toute sa réponse consistera dans
un sourire de complaisance, comme pour vous prouver quil nest pas dupe de
votre facétie"
Bibliographie :
Les romans de 1830 collection Omnibus
pour Valentine.
Simon, édition du Fleuron.
G. Sand: La Vallée Noire publié
dans lEclaireur de lIndre
les 28 novembre et 5 décembre 1846.
D. Brahimi: Sur les pas de George Sand
dans La Vallée Noire,
éditeur: Christian Pirot.
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