 |
|
Michèle Hecquet |
1 Nous renvoyons à
louvrage : LEducation des filles au temps de George Sand, textes réunis par
Michèle Hecquet, Presses universitaires dArtois, 9, rue du Temple, 62030 Arras
NdlR : Michèle Hecquet est également lauteur de Poétique de la parabole. Les
Romans Socialistes de Sand, Klinksieck, 1992. |
|
"Le Maître décole,
cest moi"
"Jai
presque toujours eu un élève à moi ou des miens, tantôt un domestique de lun ou
lautre sexe, tantôt un paysan jeune ou vieux qui est venu me demander de lui
apprendre à lire", écrit Sand en 1872 dans un article consacré à
lapprentissage de la lecture intitulé Les Idées dun maître décole.
Outre cette pratique active, sans doute la part la moins connue de son action, Sand
uvra en faveur de la généralisation de linstruction, et de bien des
manières : elle voulut et réalisa, avec Hetzel, au commencement du Second Empire, une
édition populaire de ses uvres, elle mit en scène dans ses romans des situations
pédagogiques multiples où les jeunes filles ont la part belle, elle écrivit pour
lenfance, elle protesta contre linsuffisante éducation des filles
(1)
"Les femmes
reçoivent une déplorable éducation"
Sand a été
lavocate de linstruction des filles; en 1837, dans le journal du catholique
libéral Lamennais, elle fait paraître les Lettres à Marcie où elle
sinterroge sur le rôle des femmes dans la vie sociale, et sur linstruction
quelles reçoivent : "Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et
cest là le grand crime des hommes, envers elles". Pour mieux comprendre ce
reproche, il faut le rapprocher de ce quelle écrit dans Histoire de ma vie
pour répondre à Montaigne, qui juge les femmes incapables de lamitié forte,
dévouée, tolérante, dont lAntiquité exalte les exemples, et qui semble la
condition morale de la citoyenneté : "En méditant Montaigne (...) je
métais souvent sentie humiliée dêtre une femme, et javoue que dans
toute lecture denseignement philosophique, cette infériorité morale attribuée à
la femme a révolté mon jeune orgueil : - Mais cela est faux! mécriais-je ; cette
ineptie et cette frivolité que vous nous jetez à la figure, cest le résultat de
la mauvaise éducation à laquelle vous nous avez condamnées". Sand souhaite que
les filles, notamment, reçoivent un enseignement philosophique, car cette discipline
prépare lindividu à penser par lui-même, à assumer sa parole, bref, à jouer son
rôle dans la cité. |
|
|
Lamour pédagogue
Mainte situation
romanesque montre les désastreux effets de linsuffisante éducation des filles :
cest le cas, par exemple, de Fernande, dans Jacques (1834) ; Valentine,
héroïne du roman éponyme (1832), se plaint : "Léducation que nous
recevons est misérable ; on nous donne des éléments de tout, et lon ne nous
permet de rien approfondir". Mais fréquemment Sand sattache à mettre en
scène le désir dapprendre, désir spontané, vital, qui souvent naît, et toujours
se développe en même temps que le désir amoureux ; plus souvent peut-être encore
quil nest médecin, lamour est instituteur, éducateur dans ses romans ;
car lamour réveille lidée de perfection, oriente vers lidéal, comme
dans le Banquet de Platon, comme, surtout, dans La Nouvelle Héloïse. La
mise en scène de léveil dun esprit nest pas toujours celle que la
protestation citée ferait attendre : dans Mauprat (1837), une de ses uvres
les plus populaires, cest une jeune fille, Edmée, qui, par lamour
quelle lui inspire, détermine son sauvage cousin Bernard à sinstruire et à
civiliser la bête sauvage quil est encore à dix-sept ans. Et les éducatrices sont
nombreuses chez Sand, dEdmée de Mauprat à Mademoiselle Merquem (1868). Elles se
réclament des Lumières, de Rousseau surtout, et, pour les romans écrits après 1851,
sont républicaines, ce qui nest pas indifférent. Contrairement à ce que
voudraient les idéaux contemporains, la mère est rarement éducatrice dans ses romans
et, dans ce cas, les seules éducations réussies sont celles de fils ; quant à sa propre
pratique, elle avoue, à propos de Solange en 1840 : "Il nest point de pire
institutrice quune mère".
Pour en revenir au roman,
lintrigue principale, plus fréquemment, met en scène de manière plus classique,
un jeune homme, plus âgé, et surtout, dune classe sociale supérieure faisant
linstruction dune jeune fille du peuple : cest le cas, par exemple, dans
André (1835), dans Jeanne (1844), dans Nanon (1872).
"(L)aissez-nous comme nous
sommes.
Quand vous nous changez, ça nous porte
malheur"
Jeanne, écrite
au moment où Sand est le plus hostile aux valeurs dindividuation, de froide analyse
et de conquête du monde de la bourgeoisie, ne montre de linstruction que des
aspects négatifs : de deux jeunes paysannes devenues servantes, lune Claudine,
apprend à lire en pleurant lorsque son amant, un jeune bourgeois, la quittée, dans
lespoir confus de se rapprocher de lunivers du jeune homme ; lautre,
Jeanne, lorsque trois jeunes gens riches veulent la détromper de lillusion sur
laquelle elle a engagé sa vie (quil y a des fées et quelle les a
rencontrées), réagit par le déni et lépouvante. Liée à la perte de
lamour, ou opérant la destruction de la croyance fondatrice, linstruction
lest au désenchantement du monde, ainsi quà laffirmation du pouvoir de
la bourgeoisie sur le peuple. Le discours pédagogique nest jamais pur, il se fonde
toujours sur un désir subjectif, né au sein dune société divisée en sexes et en
classes dinégale autorité. Ainsi, de façon remarquable, Jeanne anticipe
par son pessimisme, sur les analyses des modernes sociologues de léducation, mais
il convient de souligner que ses conclusions sont isolées dans luvre de Sand.
Dans nos deux autres
exemples, en effet, une jeune fille reçoit dans lenthousiasme, linstruction
dun jeune noble. Louvrière en fleurs Geneviève apprend dAndré
lastronomie, et la botanique, si essentielle à son art :"à force de
recherches et dobservations, lui dit-il, vous savez une infinité de choses que je
ne saurai jamais ; mais lordre quon ma fait mettre dans cette étude
ma appris des choses très simples que vous ignorez". Nanon, paysanne, est
alphabétisée par le jeune Emilien de Franqueville, cadet voué par sa famille à
létat monastique. Seule, la seconde de ces instructions conduit au bonheur.
Cest quelle a
été réciproque. Toute éducation valable en effet est réciproque chez Sand, qui ignore
ou refuse, dans ses romans la pensée ordinaire, non critique, de la relation
pédagogique. Si Emilien enseigne la lecture à Nanon, elle lui révèle lénergie,
le sens des responsabilités et des initiatives que létat de novice allait
éteindre en lui : "je me demande souvent si on peut faire amitié avec
quelquun qui ne se soucie ni de lui ni des autres"; et même le farouche
mais généreux Bernard de Mauprat fait léducation de sa cousine, lorsquil
rappelle à la froide Edmée le prix des valeurs du cur : "Une femme qui
naime pas un homme pour son bon cur, mais pour son bel esprit, ne vaut guère
la peine que je me donnerais".
Cette bipolarité de la
relation éducative animait déjà La Nouvelle Héloïse, où Julie se fait le
guide moral du couple, bien que Saint-Preux soit son précepteur.
"Les lumières
de la raison"
Dans Nanon, dans André,
linstruction ne désenchante pas le monde, elle lillumine : "Geneviève
avait toujours eu un vague sentiment de la poésie : mais elle navait jamais aussi
nettement perçu le rapport qui unit les impressions de lesprit et les beautés
extérieures de la nature. Cette puissance se révéla soudainement à elle";
force intellectuelle et force morale croissent du même mouvement : "chaque jour
elle trouvait, dans le développement de son esprit, une jouissance enthousiaste qui
transformait entièrement son caractère et devant laquelle sa prudence timide
sétait envolée, comme les terreurs de lenfance devant les lumières de la
raison". Un moment, le conte renouvelle le mythe de Pygmalion : "André
goûtait un bonheur ineffable à réaliser son rêve, et à verser dans cette âme
intelligente les trésors que la sienne avait recélés jusque là sans en connaître le
prix. Son amour croissait de jour en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier
de lélever jusquà lui, et dêtre à la fois le créateur et
lamant de son Eve". Et voici comment Nanon analyse les effets de sa
première leçon : "Je connus tout mon alphabet ce jour-là, et jétais
contente, en rentrant, dentendre chanter les grives et gronder la rivière. (...) Le
soleil se couchait sur notre droite, les bois de châtaigniers et de hêtres étaient
comme en feu, les prés en étaient rouges, et quand nous découvrîmes la vue de la
rivière, elle paraissait tout en or. C'était la première fois que je faisais attention
à ces choses, et je dis au petit frère que tout me paraissait drôle".
Pédagogie et
République
Nanon appartient
à la période de sa vie où Sand a écrit le plus de textes pédagogiques : le début de
la Troisième République. Ce roman, qui conte le retentissement de la Révolution dans
une région très enclavée du centre de la France - à peu près la même que dans Jeanne
-, peut être considéré comme un roman de pédagogie nationale, qui sefforce
de fonder une nation républicaine et réconciliée après la tempête de la Commune par
un récit de lhistoire nationale ; on peut le comparer, en cela, au Quatre-vingt
treize de Victor Hugo ; il sinspire de lHistoire dun paysan
dErckmann-Chatrian (1868) qui avait beaucoup touché George Sand : Nanon est
aussi lhistoire racontée par elle-même, dune paysanne pendant la
Révolution, et un roman qui mène à bien lunion dune jeune fille issue du
peuple et dun jeune noble, union qui échouait dans André sur labsence
dénergie du jeune homme face à la violente résistance de son père ; à la fin de
Nanon, deux mésalliances, inégalement heureuses, mais toutes deux fécondes,
marient une paysanne et un jeune noble, un bourgeois à une jeune noble. Toujours au
lendemain de la Commune, Sand fait paraître dans Le Temps, Les Idées dun
maître décole, où elle expose avec précision la méthode de lecture
utilisée, des décennies auparavant, avec ses enfants, en méditant de façon cursive sur
la meilleure manière dutiliser, en vue de leur instruction, les aptitudes, les
penchants, et les réticences des très jeunes enfants. Et cest toujours à des
enfants quelle sadresse avec les treize Contes dune grandmère,
écrits dabord pour ses petites-filles Aurore (née en 1866) et Gabrielle (1868). |
|
|
Les merveilles de la nature
Ces contes insistent
sur limportance de la nature ; nourris des amples lectures et observations
scientifiques opérées par Sand, surtout depuis le Second Empire, vécu comme un exil
intérieur, ils constituent, souvent, une pédagogie de la nature, par la nature ; bien
que le genre exclue lexposé dogmatique, lensemble des contes rend sensible la
pensée, toujours unitaire, et résolument évolutionniste de Sand, pensée quelle
expose comme programme pédagogique, dans les Idées
"je commencerai
par la géologie, létude du sol, lapparition de la vie, ses remaniements
successifs, ses effondrements avec ceux du globe, ses reprises de possession, ses
successions mystérieuses et ses enchaînements multiples. Nous aurons ainsi
lhistoire de la terre et la géographie en sera le couronnement".
Elle fait de la nature,
des métamorphoses de la nature, la source et le moteur essentiel de lunivers et de
lactivité de lhomme : cest par lobservation attentive de son
environnement proche que le héros, dans les plus élaborés de ces contes, véritables
petits romans dapprentissage, réussit à survivre dans un cadre sauvage : la
robinsonnade (elle disait robinsonnage) épisode obligé de bien des romans de Sand, prend
ici plus de prix encore - on se rappelle combien la lecture, cest-à-dire
lexemple de Robinson Crusoë est jugé fondateur dautonomie par Rousseau -;
ces moments mettent en scène une nature mystérieuse et violente mais aussi apprivoisée
par lenfant ; lexactitude et la précision concrète des descriptions de
nature répond à lavance aux exigences des leçons de choses quinstaurera
Jules Ferry, en même temps quà celles de lécriture du fantastique : "Il
écouta avant de bouger et fut très effrayé dun bruit singulier. Il simagina
que cétait le terrible pas du tailleur qui faisait crier le sable au-dessous de lui
; et puis, comme cela ressemblait par moments à une étoffe quon déchire, il pensa
encore au tailleur déchirant les étoffes avant dy mettre ses terribles ciseaux.
Mais cela recommençait toujours sans augmenter ni diminuer de force et de vitesse, sans
se rapprocher et sans jamais sarrêter. Cétait la mer brisant au bas de la
grève". Ici, la constance de lobservation fait disparaître
lexplication surnaturelle au profit de la naturelle.
"La question est de savoir
sil y a des fées, ou sil ny en a pas"
Mais le
surnaturel nest pas toujours redoutable, il peut être secourable et il nest
pas mauvais que lenfant croie au merveilleux, estime George Sand, et sa position,
parmi les pédagogues républicains, est en cela originale. Par gratitude envers
léducation de sa mère(?), elle se rappelle avec bonheur, dans Histoire de ma
vie, les contes de fées et les rêveries fantastiques de son enfance, "lédifice
enchanté de (s)on imagination"; par connaissance intuitive du développement du
psychisme(?), elle constate que cette croyance freine le sentiment de force orgueilleuse
qui toujours, même chez la douce Geneviève, accompagne le premier essor de lesprit
: "Quand on est encore très jeune, il vaut mieux croire à des divinités amies
que de trop croire à soi-même"; dans le même conte, la foi dêtre
lobjet de la sollicitude dune puissance surnaturelle - les esprits de la mer -
est un puissant réconfort pour le petit héros, et il la maintient, malgré les démentis
de la réalité, en la transformant, jusquau moment où elle devient abstraite, et
sefface, se réduisant à la métaphore, à la manière de dire qui lui avait donné
naissance : ainsi sincarnent et se réalisent, pour le petit Clopinet, les "ailes
de courage", et les "voix de la nature": longtemps, la voix
plaintive des courlis, invisibles dans leur vol nocturne, est interprétée comme parole
à lui spécialement destinée. Ici, labsence de pédagogue et dans dautres
contes, une pédagogie intelligente évitent le conflit de la raison et de la croyance,
qui se résorbe delle-même lorsquelle nest plus nécessaire.
Ainsi se trouve résolue
lantinomie entre le merveilleux et la raison, sur laquelle échouait
léducation de Jeanne; Histoire de ma vie indiquait déjà : "Retrancher
le merveilleux de la vie de lenfant, cest procéder contre les lois même de
la nature. (...)Tant quils ont besoin de merveilleux, il faut leur en donner. Quand
ils commencent à sen dégoûter, il faut bien se garder de prolonger lerreur
et dentraver le progrès naturel de leur raison".
Léducation
des filles
Sand a peu différencié
les idéaux éducatifs : à tous et à toutes sont demandés la même autonomie, le même
sens des responsabilités ; elle a plaidé, a aidé à léducation des plus démunis
: les filles, les enfants du peuple -ce sont eux, les petits héros des Contes
dune grandmère - qui, de manière révélatrice, ne mettent pas en scène
de jeune garçon riche. Mais elle ne sest pas enfermée dans la dénonciation de
linjustice ; elle a donné des pôles didentification, des exemples multiples,
déducations réussies, de Bernard de Mauprat à Nanon, dans le cadre dune
relation amoureuse et pédagogique à la fois, car lamour est éducation pour
lidéal ; ou dans le cadre de robinsonnades, avec la nécessité de survivre dans la
solitude, par lobservation de lenvironnement naturel.
A la fin de sa vie, sa
vision du monde, fondée sur des lectures scientifiques, à la fois unitaire et
spiritualiste, lidéal dautonomie et de responsabilité où elle veut amener
chaque enfant, la conception de la nature qui la guide, et même sa pédagogie de la
nation par lenseignement de lHistoire de la Révolution rejoignent ceux des
autres grands pédagogues de la République, Michelet, Hugo; mais son rôle dans la
propagation des valeurs de la République naissante est quelque peu oublié.
|
|  |