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Bruno Viard |
1 Nous avons voulu contribuer à la redécouverte de Leroux en réalisant une Anthologie
de lensemble de son uvre, A la source perdue du socialisme français, Desclée
de Brouwer, 1998. Les références à Leroux seront faites à partir de cet ouvrage.
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Les amours de G. Sand
sont fameuses. Fondée sur une admiration mutuelle, son amitié avec Pierre Leroux
correspond au grand tournant que connut son inspiration, marquée jusquà Lélia
par le désenchantement. Mais qui fut vraiment Pierre Leroux ? Il a fallu, pour quon
commence à redécouvrir ce philosophe oublié depuis un siècle et demi (1), que le modèle dun socialisme autoritaire et centralisé
sefface de notre horizon politique.
Luvre de
lhomme qui fut peut-être le plus grand penseur européen du XIXe siècle reste
entièrement à revisiter, en évitant soigneusement les stéréotypes sentimentalistes
accolés à son nom aux temps du scientisme. Lami de Sand fut au contraire un
penseur de première force. Sand fit la connaissance de Leroux en juin 1835. Il a alors 38
ans, séprend delle, mais réussit à sublimer sa passion. "Il était,
rappelle-t-elle dans Histoire de ma vie, le plus grand critique dans la
philosophie de lhistoire ; il faisait apparaître le passé dans une si vive
lumière et il en promettait une si belle sur les chemins de lavenir quon se
sentait arracher le bandeau des yeux comme avec la main". Leroux, qui fut aussi
critique littéraire, salua lauthenticité du cri de douleur quon appelle
romantisme devant la société glacée qui prévalait désormais selon les critères de
léconomie politique. À la liste des romans dont le titre est un prénom, Werther,
René, Obermann, Manfred, Adolphe, Joseph Delorme, il ajouta en 1837 luvre
Lélia d"une femme de génie", mais précisa que cette
culture du suicide ne saurait être le dernier mot de lart. |
| 2 Jean-Pierre Lacassagne,
Histoire dune amitié, Klincksieck, 1973. |
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Nous touchons ici à un point décisif dans lhistoire morale du XIXe siècle, à
savoir le divorce entre lart et la politique, surtout après les déceptions de 1830
et de 1848. Romantisme et socialisme sont deux phénomènes à peu près contemporains
fondés lun et lautre sur un vif refus du monde nouveau. Mais tandis que les
poètes romantiques saménagent un monde parallèle où se réfugier, les
socialistes luttent ici-bas pour restaurer lassociation face à
lindividualisme prégnant. Leroux na pas pris son parti de cette dichotomie.
Il combattit lart pour lart autant que lart engagé. Sand est
lécrivain qui la le mieux compris.
Elle fut une lectrice
passionnée de lEncyclopédie nouvelle où Leroux exposa lessentiel de
sa doctrine, et infléchit sa création sous linfluence de Leroux, allant
jusquà dire, non sans un excès de modestie, à propos de son chef
duvre, Consuelo :"Je ne suis que [son] vulgarisateur à la
plume diligente" (Lacassagne, p. 49) (2). En 1841, Leroux
fonda La Revue indépendante pour donner lhospitalité à Horace
refusé par la Revue des deux mondes. En 1845, il choisit Boussac proche de Nohant
pour fonder une colonie socialiste. |
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Qui était donc Pierre Leroux ? Ce fils du peuple a été logiquement libéral sous la
Restauration, dabord dans la Charbonnerie, puis en fondant Le Globe.
Immédiatement déçu par 1830, il adhère au mouvement saint-simonien, première
tentative méthodique de refonder la religion, la société et léconomie sur un
modèle centralisé; nouvelle désillusion de Leroux qui crée le néologisme "socialisme"
pour désigner lécueil dune société liberticide face à lécueil de
lindividualisme propre à la jeune "société" de marché : "Carybde
et Scylla". Tel est le premier apport de Leroux, exprimé dans un texte
prophétique de 1834 : "De lindividualisme et du socialisme" (Anthologie,
p. 156 à 166). Ayant été successivement libéral puis "socialiste", il
a acquis une vision binoculaire du lien social qui lui permet dapercevoir que ce
dernier nest pas exposé à une mais à deux formes de corruption, selon que le
principe de liberté prend le pas sur le principe dassociation, ou quau
contraire lassociation (ou légalité) étouffe la liberté. Leroux avait donc
établi dès 1834 ce que deux siècles dhistoire se sont chargés de confirmer
expérimentalement, cest-à-dire en le gravant dans la chair même des hommes :
1- Léconomie
politique et sa prétention dharmoniser le lien social et déliminer la
violence grâce à la main invisible du marché nest quune utopie, révélée
dès la révolte des canuts de 1831.
2- Le remède
collectiviste est encore pire que le mal.
Il nest pas
possible de développer davantage ici ces idées. Quil suffise dindiquer que
la critique du capitalisme qui passe paresseusement pour une idée marxiste était déjà
acquise dans les milieux républicains et saint-simoniens autour des années 1830, mais
quen plus, les impasses contenues dans le scientisme, la dictature du prolétariat,
léconomie dirigée, le culte de la personnalité et le mépris des droits formels
avaient été méthodiquement analysées par Leroux dans les années 1830.
Le problème des temps
modernes était donc pour Leroux, et telles sont les bases fondamentales sur lesquelles
sest réalisée son entente avec Sand, de trouver un équilibre, toujours instable,
entre les deux valeurs incontournables que sont la liberté et légalité, ou si on
préfère, le marché et lÉtat. Leroux revendiqua finalement pour son compte le mot
socialisme pour désigner "la doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la
formule liberté-fraternité-égalité". Lanthropologie leroussienne,
plaçant la fraternité au centre, cherche à réaliser la réconciliation de la liberté
et de légalité sous la forme de lamitié à échelle psychologique et sous
la forme de lassociation à échelle sociologique. Dans lamitié et dans
lassociation, liberté et égalité cessent de sentre-dévorer.
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3 Spiridion, " Les introuvables ", Éditions daujourdhui, 1976. |
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Le cas
de Spiridion
Loin de se cantonner au
champ politico-social, luvre encyclopédique de Leroux touche aussi à la
philosophie au sens le plus large du terme et à la religion. Spiridion (3) est lun des romans de Sand qui, avec Consuelo, doit le plus
à Leroux, auquel il est dailleurs adressé : "A. M. P. L., ami et frère
par les années, père et maître par la vertu et la science". En dépit de ses
longueurs et de ses discours, Spiridion est animé dun grandiose souffle
historique. La technique de fond est la même que celle de Consuelo et de Mauprat
: située avant ou pendant la Révolution, mais en réalité très loin delle, dans
un couvent de Bénédictins du fond de lItalie en proie à toutes les formes de
sclérose et de dégénérescence, laction est éclairée par la lumière venue de
France selon un puissant effet de contre-plongée. Ainsi, parmi les passagers dun
navire se dirigeant vers la France, échoué près du monastère, apparaît fugitivement "un
jeune Corse aux traits austères et au regard profond" qui inspire au moine
Alexis "un élan de sympathie extraordinaire" en même temps quune "crainte
glaçante" (p. 209). Leroux déjà reconnaissait "deux hommes en
Bonaparte", et relevait la contradiction dun "homme qui continue la
Révolution tout en rétablissant à certains égards lempire de Charlemagne"
(Anthologie, p. 68). À la dernière page de Spiridion, des soldats
français forcent le couvent, violent le tabernacle, fracassent la statue du Christ et
percent dun coup de baïonnette la poitrine du moine Alexis en qui ils croient voir
lInquisition. Alexis meurt plein despoir, non pour lautre monde, mais
pour la liberté, sans indignation envers lattentat, car il a compris que ce sont
seulement les symboles apparents de limposture qui ont été frappés. |
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La beauté du roman de Sand est dabord dans ce dénouement tragique qui correspond
à une renaissance de lEurope sous le signe de la liberté. Sand et Leroux ne
cèdent rien à Voltaire sur le chapitre de la vigueur anticléricale, mais ne partagent
pas son aveuglement face à la question religieuse. Jésus est vraiment "un homme
divin", car à la liberté, invention des Grecs, il a ajouté la fraternité,
avant que Rousseau najoute légalité : comme on le voit, la religion est
chose progressive et solidaire de la politique. Sand témoigne que cest Leroux qui
lui a appris cette hauteur de vue qui seule permet de décloisonner les disciplines et de
se détacher des étiquetages partisans pour apprécier la vie dans son dynamisme profond.
Avant de se transformer en une insupportable théocratie, lÉglise, avec ses
monastères, a été pendant des siècles le lieu de la résistance à lesclavage et
au système de castes propre à la cité antique.
Luvre de
Leroux est traversée par un intérêt passionné, servi par une grande érudition, pour
les hérésies qui, des siècles durant, ont résisté à lInquisition et à la
théocratie, et ont fini par triompher à travers Luther, lui-même continué par les
Lumières. "Nous sommes sortis du christianisme ; nous sommes à lépoque
prescrite par Amaury, par labbé Joachim, par Jean de Parme, par les Franciscains,
par Valdo, par Wiclef et Jean Huss". (Anthologie, p. 338) Jean Huss, le
réformateur tchèque brûlé vif par le concile de Constance en 1415, est le héros
favori de Leroux avant doccuper une position centrale dans Consuelo et La
Comtesse de Rudolstadt. À lintérieur de Spiridion, la tradition
hérétique est passée du fondateur de la communauté, Spiridion, au moine Fulgence qui
la transmise à Alexis, lui-même continué par Angel, lequel quittera le cloître
et rentrera dans la vie commune. Tous se réclament du joachimisme, croyance exprimée par
Joachim de Flore et son disciple Jean de Parme, selon laquelle après la religion du père
(le judaïsme), puis la religion du fils (le christianisme), allait advenir une troisième
religion, celle de lEsprit. Il faut dire un mot ici de lontologie ternaire de
Leroux. Loin dêtre divisible en une âme et un corps, lhomme est
indivisiblement sensation-sentiment-connaissance, mais une qualité prédomine toujours
sur les autres, ce qui fait écrire à Sand : "Plus nous arriverons à nous
manifester simultanément sous ces trois faces de notre humanité, plus nous approcherons
de la perfection divine". (p. 259) La vie monastique est triplement fautive,
puisque les vux de pauvreté, de chasteté et dobéissance brident
respectivement la sensation, lintelligence et laffectivité. Par exemple, le
moine Ambroise, ayant desséché sa vie dans les jeûnes et les macérations, na
donné à la terre "ni le fruit dune intelligence productive, ni le service
grossier dun bras robuste, ni la sympathie dun cur tendre" (p.
229).
Triadique,
lontologie de Pierre et de George est aussi moniste : ce qui est perdu pour la terre
nest pas gagné pour on ne sait quel ciel séparé du monde. Lhomme est triple
et un. Dieu, cest-à-dire la Vie universelle, est lui aussi triple et un,
indivisiblement matière, amour et intelligence. Si lhomme perd sa peine à
investir, comme le moine Ambroise, dans un autre monde chimérique, de même, les
chrétiens se sont trompés en concevant "lidée idolâtrique de faire de
Jésus-Christ un Dieu tout puissant ; [...] Lhomme est Dieu aussi" (Spiridion,
p. 253).
Aux yeux de Leroux, -cest sa
philosophie de la vie-, les ruptures absolues nexistent pas plus que
limmobilité. Linnovation absolue est donc aussi fautive que la fixation au
passé. Les générations se nourrissent les unes les autres. Au plan biologique
dabord, les carnivores se repaissent des végétaux qui salimentent des
dépouilles de tous les êtres vivants antérieurs : Leroux nommait circulus cette
loi agronomique. Il en va de même de la vie morale, constituée par la transformation du
patrimoine culturel accumulé par les hommes depuis le commencement du monde. Cette idée
se trouve dans notre Anthologie (p. 207 sqq) et dans Spiridion : "Angel,
les morts ne quittent pas le sanctuaire de la tombe pour venir, sous forme sensible, nous
instruire ou nous reprendre, mais ils vivent en nous". (p. 266) Cest en ce
sens quil faut prendre lidée de métempsycose. Les religions et les cultures,
de même, sengendrent les unes les autres, même si le sophisme de
léphémère pousse chacune à sabsolutiser. Spiridion a donc abjuré le
judaïsme, "religion faite pour un seul peuple" (p. 65) avant
dabjurer le christianisme (p. 72). LInde nétait pas moins éclairée
que la Judée, et cest lerreur du catholicisme de sêtre isolé de la
tradition humaine sauf juive, sur "une île escarpée", considérant le
monde comme une conquête réservée à ses missionnaires (p. 119 sqq). Saint-Simon
lavait déjà écrit avant de mourir, et en cela, Leroux lui est fidèle :
lavenir a besoin dune nouvelle religion. On prête à Malraux une idée
semblable. Lindividualisme est morbide (et le goulag encore plus). Lécologie
redécouvre la notion leroussienne de vie universelle. La nouvelle religion devrait
repousser toutes les erreurs du christianisme, mais conserver son message de fraternité,
ainsi que le meilleur de toutes les autres traditions humaines. Le XXIe siècle approche.
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