1 Sa sur Caroline lui parle de lintérêt quelle a
trouvé à lire Consuelo mais sans grand écho. Plus tard le nom de Sand apparaît dans
ses lettres mais avec des appréciations plutôt négatives. Il dira même à son ami
Bouilhet que la lecture quotidienne de lHistoire de ma vie l" indigne
régulièrement ".
2 La correspondance Sand-Flaubert a été
publiée chez Flammarion par Alfred Jacobs (1981) ; on la trouve également dans
lédition de la Pléiade : Correspondance de Flaubert (4 tomes déjà publiés). On
ne peut pas ne pas citer George Lubin à propos de la correspondance de G. Sand. Voici ce
quen dit A. M. de Brem dans George Sand, un diable de femme (Découvertes Gallimard)
p. 82 ; " Lédition de la correspondance de G. Sand compte aujourdhui 26
tomes. Cette monumentale entreprise est le fruit du travail persévérant de G. Lubin qui
lui a consacré sa vie. Depuis 1964, il a retrouvé 20000 lettres et les a présentées et
annotées avec une exigence et une sensibilité exemplaires ".
3 Voir, à ce propos, larticle de
R. Cuby.
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Lorsque Flaubert,
adolescent puis jeune homme, découvre la littérature, Sand est déjà un auteur reconnu.
Cependant, une fois sa "crise romantique" passée, Flaubert ne semble pas
accorder un grand intérêt aux ouvrages sandiens et Shakespeare, Voltaire ou Cervantès
lintéressent davantage (1). La première rencontre Sand-Flaubert a lieu en
avril 1857 à lOdéon, la deuxième deux ans plus tard. Mais il faudra attendre 1863
pour que le commerce épistolaire entre eux samorce, et 1866 pour quil prenne
sa vitesse de croisière (2).
Premiers pas
Cest à
loccasion de la parution de Salammbô que Sand et Flaubert commencent à
sécrire. Elle a publié dans la presse un article favorable au livre, et aux
remerciements de Flaubert, Sand répond : "Mon cher Frère, il ne faut pas me
savoir gré davoir rempli un devoir. Toutes les fois que la critique fera le sien je
me tairai, parce que jaime mieux produire que juger. Mais tout ce que javais
lu sur Salammbô avant de lire Salammbô était injuste ou insuffisant"
(lettre du 28-1-63).
Les deux écrivains se
connaissent peu mais très vite le ton va devenir plus chaleureux : "La bonté de
votre cur ma attendri et votre sympathie ma rendu fier"
(Flaubert à Sand le 31-1-63). Et le "Chère Madame" dabord
employé fait bientôt place à un "Cher Maître" puis "Chère
Maître" ou "Chère Maître adoré" (3).
Un échange de plus en
plus amical
Si la formule adoptée
par Flaubert instaure entre eux une certaine distance, du côté de Nohant se manifeste
assez rapidement une familiarité de plus en plus nette, où perce parfois un sentiment
quasi maternel. Du "Cher Flaubert" de mars 64 on passe à "Mon
brave et cher camarade" (juillet 66) ou à "Mon bon camarade et ami"
(août 66). En décembre ce sera "Cher ami frère"; à cette époque Sand
est passée du "Vous" au "Tu", mais Flaubert ne la
suivra pas sur ce terrain. Constatant quelle avait été reçue à Croisset comme si
elle était "de la famille", elle marque son affection pour Gustave : "Et
puis, toi, tu es un brave et bon garçon, tout grand homme que tu es et je taime de
tout mon cur". Sand est manifestement conquise par le "bon
géant": "Je ne peux aller pioncer sans tembrasser aussi, mon grand
ami et mon gros enfant chéri" (1-1-69). Le "Cher ami de mon
cur" devient parfois "Mon cher vieux", bien quil ait
lâge de Maurice
, ou encore "Mon pauvre" et même "un
gros fanfan à moi" (septembre 69). Cependant la formule qui restera la plus
célèbre et que tous deux emploient, cest "Mon vieux troubadour".
Flaubert commente dailleurs, tardivement, la formule en juin 74 : "Vous avez
bien raison de vous appeler un troubadour ! Ma sur Jeanne en est une preuve.
Tout le problème est là. Être troubadour sans être bête. Faire beau tout en restant
vrai".
Une correspondance
régulière
De longueur très
inégale les lettres quéchangent Sand et Flaubert sont cependant assez
régulières. On peut donner une idée de leur fréquence : bon an mal an cest
souvent entre 20 et 30 lettres que chacun envoie ou reçoit. Celles-ci parfois se croisent
et ils sen amusent. Les fluctuations de léchange sont liées, bien entendu,
aux événements tragiques que traverse la France (à peine une quinzaine de lettres pour
chacun en 1871), aux drames personnels qui les touchent, mais aussi aux visites
quils se rendent : à Paris, où ils se retrouvent soit chez Magny soit chez des
amis communs, ou encore à Nohant et à Croisset.
Mais de quoi
parlent-ils ?
De leurs uvres
respectives, bien sûr ; de livres prêtés, de théâtre, souvent (Flaubert assiste à la
première de Villemer et par la suite il commentera les réactions du public à
telle ou telle pièce de Sand). Cest la lettre du 16 mai 1866 qui marque de la part
de Sand le désir déchanger, de vive voix si possible, leurs idées littéraires.
Elle propose en effet à Flaubert un rendez-vous à Palaiseau pour parler, livre en main,
de Monsieur Sylvestre que Flaubert vient de lire et a "orné de notes
marginales". La rencontre naura pas lieu au jour dit mais ils se verront
chez Magny. George argumente de la façon suivante : "ça me sera très bon, on
devrait faire cela les uns pour les autres comme nous faisions Balzac et moi. ça ne fait
pas quon se change lun lautre, au contraire (
). Mais, en
sobstinant dans son moi, on le complète, on lexplique mieux."
Cette critique mutuelle
est donc, bien naturellement, le leitmotiv de leur correspondance, ce qui
nexclut pas, nous le verrons, dautres préoccupations.
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4 Sand fait allusion à un article sur
LÉducation sentimentale publié en décembre dans La Liberté de Girardin.
5 Flaubert attend des précisions sur les
faïences, sur Barbès, sur le roman dun Jésuite etc. Sand réclame quelques
renseignements sur la Normandie pour Mademoiselle Merquem, par exemple.
6 Sand interviendra auprès de léditeur Lévy pour que Flaubert touche son dû, le
cas échéant.
7 On peut noter au passage que le problème des représentations théâtrales (report de
dates, annulations, échecs
) est assez accaparant pour tous deux.
8 Mireille Bossis, dans un article
consacré à G. Sand et son temps (in Hommage à Anna-Rosa Poli. I. Spatkine éd.) évoque
ce " décalage spatio-temporel obligé de lécriture épistolaire (qui) laisse
aussi la place et le temps pour le calcul et la mise en scène du dire et du dit ". Et
Alfred Jacobs fait remarquer que le jugement apparemment favorable de Flaubert sur la
pièce de Sand Le mariage de Victoire (" Votre pièce ma charmé et fait pleurer
comme une bête ", 8-3-76) est démenti dans un courrier adressé à Mme Roger des
Genettes : " Quelle littérature ! Quel poncif ! Quelle amusette ".
9 Correspondance Sand-Flaubert. Flammarion éd. p. 515.
10 Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, 17 juin 1876. |
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Deux
écrivains bien différents.
Au fil des lettres, Sand
est frappée par la manière douloureuse dont Flaubert accouche de ses livres. Il faut
dire que les plaintes de Flaubert à ce sujet sont nombreuses. Aussi Sand est-elle prête
à le consoler, elle qui écrit avec abondance et donne limpression de produire avec
facilité : "Je viens de courir pendant 12 jours avec mes enfants (
). Et
toi, mon bénédictin tu es tout seul, dans ta ravissante chartreuse, travaillant et ne
sortant jamais ?" (lettre du 21-9-1866). Elle lui reproche souvent de
senfermer, de se "brûler le sang" alors quelle-même avoue "ne
pas (s)être enterrée dans la littérature" (21-12-68). "Vous
métonnez toujours, lui dit-elle, avec votre travail pénible. Est-ce une
coquetterie ? ça paraît si peu ! ce que je trouve difficile, moi, cest de choisir
entre les mille combinaisons de laction scénique qui peuvent varier à
linfini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas brutale ou forcée. Quant
au style, jen fais meilleur marché que vous" (novembre 66).
Alors que Flaubert peine
sur lÉducation sentimentale, sur Saint Antoine puis plus tard sur Bouvard
et Pécuchet, Sand souligne avec une certaine malice quelle "fai(t)
(s)on petit roman de tous les ans", quand elle a "une heure ou deux par
jour pour (s)y remettre" (janvier 69). "Nous sommes, je crois, les
deux travailleurs les plus différents qui existent", ajoute-t-elle.
Autre sujet de
discussion: "Faut-il mettre un peu ou beaucoup de nous en [nos personnages]?"
demande Sand dans sa lettre du 29 novembre 66. "Moi je suis ma vieille pente, je
me mets dans la peau de mes bonshommes. On me le reproche, ça ne fait rien. Vous, je ne
sais pas bien si, par procédé ou par instinct, vous suivez une autre route".
Une admiration
réciproque ?
Dès 1863 Sand montre, on
la vu, son admiration pour Salammbô. En mai 66 elle dédie Le dernier
amour à Flaubert "son ami". En octobre de la même année elle lui
reproche dêtre trop modeste à propos de ses productions: "Tout ce qui est
dun maître est enseignement".
De son côté Flaubert se
dit "charmé" de relire Consuelo : "quel talent, nom de
Dieu ! Quel talent ! Cest le cri que je pousse par intervalles "dans le silence
du cabinet" (
). Je ne peux mieux vous comparer quà un grand
fleuve dAmérique. Énormité et Douceur" (27-12-66). Cette comparaison qui
sert de sous-titre au livre de Béatrice Didier George Sand écrivain, Sand ne la
commentera pas. Malade, elle attendra le 9 janvier 67 pour répondre à Flaubert qui
entre-temps sinquiète. Peu après il réitère son admiration : "Vous
vivrez vieille et très vieille, comme vivent les géants, puisque vous êtes de cette
race-là. Seulement il faut se reposer. Une chose métonne, cest que vous ne
soyez pas morte vingt fois, ayant tant pensé, tant écrit et tant souffert"
(12-1-67). Pourtant les lectures de Flaubert concernant Sand tiennent peu de place dans sa
correspondance avec ses amis.
A linverse Sand lit
et relit Salammbô, plus tard LÉducation sentimentale ; elle fait
lire ce livre à sa famille : "Nous sommes tous du même avis que cest un
beau livre, de la force des meilleurs de Balzac et plus réel, cest-à-dire plus
fidèle à la vérité dun bout à lautre" (30-11-69). Et lon
sent que Flaubert, éreinté assez régulièrement par la critique, est touché chaque
fois que Sand lui parle - chaleureusement ou admirativement - dune de ses
uvres. Pour autant George ne dissimule pas ses désaccords : "Limpersonnalité
absolue est discutable, et je ne laccepte pas absolument" (14-12-69). Elle
se dépense sans compter, cependant, pour défendre les livres de son ami: "Jai
insisté sur le dessin de ton livre. Cest ce que lon comprend le moins et
cest ce quil y a de plus fort" (10/11-12-69) (4).
Certes Flaubert affirme
en septembre 66 avoir lu dune traite Histoire de ma vie (le livre a été
publié plus de 10 ans auparavant); il marque de lenthousiasme à la lecture de Cadio
: "Peu de livres mont plus empoigné que Cadio" (5-6-68).
Une scène de ce roman dialogué lui rappelle même Shakespeare. Mais on sent que, plus
quà luvre, ladmiration de Flaubert va à la personne de Sand : "On
ne tient pas contre lirrésistible et involontaire séduction de votre
personne" (1-9-66). Et plus tard : "Votre Force me charme et me
stupéfie. Je dis la Force de toute la personne, pas celle du cerveau, seulement"
(2-2-69). A celle dont il apprécie le bon cur et le courage, il déclare : "Quelle
bonne femme vous faites et quel brave homme" (10-12-69). Peu avant il avait même
osé : " vous qui êtes du troisième sexe".
Un peu de tout
Mais Sand et Flaubert
ne parlent-ils que de littérature en général ou de leurs uvres en particulier ?
Certainement pas. On trouve, et cest bien normal, un peu de tout dans cette
correspondance : des renseignements pour étoffer un chapitre (5); des
nouvelles de la vie familiale (du côté de Sand surtout, mais pas uniquement); la perte
dun être cher (et il y en eut beaucoup) les pousse à parler de deuil et de mort ;
leur santé les préoccupe passablement et chacun y va de ses conseils. Sand, toujours
maternelle, conseille à Flaubert de bouger, de penser à la vie du corps. Et Flaubert de
sexécuter : "Jai fait de lexercice !!! Suis-je Beau, hein
?".
Maladies de lâme,
maladies du corps, plaies dargent
autre antienne. A tour de rôle lun et
lautre font assaut de générosité pour aider lami(e), mais ils tirent
souvent le diable par la queue (6).
Malgré tout, leurs
problèmes personnels noccultent pas ceux des autres : Flaubert raconte en détail
quel mal il se donne pour faire connaître luvre de Bouilhet et si une pièce
de lami disparu se trouve en concurrence avec une pièce de George, il en est navré.
(7)
Mais lun des
échanges les plus intéressants concerne la vie politique du temps. Flaubert, à son
habitude, ne cesse de pester contre les bourgeois et leur bêtise. La mort de Victor Noir
en janvier 70 déclenche chez lui une nouvelle crise de pessimisme : "Dans quelles
tristes murs nous sommes plongés ! Il y a tant de bêtise dans lair
quon devient féroce. Je suis moins indigné que dégoûté". En juillet de
la même année la colère de Sand éclate contre ce "temps maudit",
cette "guerre infâme" et ces hommes qui sont "des brutes
féroces et vaniteuses". Pourtant, généralement, elle montre plus de nuance que
Flaubert dans ses jugements. A son ami qui déplore que "les bêtises de la
République dépassent celles de lEmpire" (lettre du 11-10-70), elle
rétorque : "Ne désespérons pas de la France, elle subit une expiation de sa
démence, elle renaîtra, quoi quil arrive" (14-10-70). La Commune donne
lieu à des propos désabusés, mais si pour Flaubert "il est humiliant
dêtre homme" (31-3-71), Sand, pour sa part, refuse dêtre
découragée : "Je ne veux pas renier le passé et redouter lavenir ! Mais
cest ma volonté, cest mon raisonnement qui luttent contre une impression
profonde, insurmontable quant à présent" (28-4-71). "Je suis
écurée (
) sans pouvoir haïr ni le genre humain ni notre pauvre cher
pays" (8-9-71).
Mais on nen
finirait pas de relever tous leurs sujets de "conversations": il faudrait
évoquer Sand et ses remarques sur la nature, les plaisirs de la vie de famille (côté
Sand) et les déboires (côté Flaubert), les marionnettes de Nohant, les bains glacés de
George, la visite de Comédiens, le Carnaval
Dix ans damitié
sincère
Une fois la glace rompue,
on ne compte pas le nombre de fois où le verbe "aimer" revient sous leurs
plumes respectives entre 1866 et la mort de George, en 1876. Le besoin de
sépancher, de savoir ce que pense lautre, reste toujours aussi intense. Et
Béatrice Didier va même jusquà dire que si les rendez-vous sont parfois manqués
ou reportés, cest parce que cette relation épistolaire idéale "permet aux
deux vieux troubadours lexpression dun amour que la présence de leurs corps
gênerait." On a pu, par ailleurs, mettre en doute la sincérité de leur admiration
(et du côté de Flaubert cela paraît assez évident) (8). Mais il
semble bien difficile de douter de leur affection réciproque. Même sils ne sont
pas toujours daccord, le courant passe entre le vieux Cruchard et celle quil
appelle, avec ses amis, la "mère Sand"; et le lecteur, même le plus prévenu
ou le plus sceptique, ne peut manquer de le sentir. Le plaisir intense quils ont eu
à sécrire se communique aisément à celui qui pénètre, en quelque sorte, dans
leur intimité. A aucun moment lintérêt des lettres ne se dément. Dans une des
dernières quil lui envoie, Flaubert commente largement la lecture de Jack,
dA. Daudet et celles des "Rougon" de Zola. Et lon peut sans
mal, considérer la lettre de Sand datée du 12 janvier 76 comme "une profession
de foi, un véritable testament spirituel" (9) quil
faudrait citer en entier. "Je nai pas besoin dêtre certaine du salut
de la planète et de ses habitants pour croire à la nécessité du bien et du beau (
).
Mais, quant à moi, je veux graviter jusquà mon dernier souffle, non avec la
certitude ni lexigence de trouver ailleurs une "bonne place", mais parce
que ma seule jouissance est de me maintenir avec les miens dans le chemin qui monte. En
dautres termes, je fuis le cloaque et je cherche le sec et le propre".
Au lendemain de la mort
de Sand, Flaubert, qui na pas eu honte de pleurer à lenterrement, écrit à
une de ses correspondantes, elle-même fervente admiratrice de Sand : "Il fallait
la connaître comme je lai connue pour savoir tout ce quil y avait de féminin
dans ce grand homme, limmensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie"
(10). Peut-on rêver plus belle oraison ?
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