Au fil de la plume, entre Nohant et Croisset
Yvette AURIAC



L’artiste est un explorateur que rien ne doit arrêter et qui ne fait ni bien ni mal de marcher à droite ou à gauche, son but sanctifie tout.
G. Sand à Flaubert lettre du 21-9-66.

1 Sa sœur Caroline lui parle de l’intérêt qu’elle a trouvé à lire Consuelo mais sans grand écho. Plus tard le nom de Sand apparaît dans ses lettres mais avec des appréciations plutôt négatives. Il dira même à son ami Bouilhet que la lecture quotidienne de l’Histoire de ma vie l’" indigne régulièrement ".

2 La correspondance Sand-Flaubert a été publiée chez Flammarion par Alfred Jacobs (1981) ; on la trouve également dans l’édition de la Pléiade : Correspondance de Flaubert (4 tomes déjà publiés). On ne peut pas ne pas citer George Lubin à propos de la correspondance de G. Sand. Voici ce qu’en dit A. M. de Brem dans George Sand, un diable de femme (Découvertes Gallimard) p. 82 ; " L’édition de la correspondance de G. Sand compte aujourd’hui 26 tomes. Cette monumentale entreprise est le fruit du travail persévérant de G. Lubin qui lui a consacré sa vie. Depuis 1964, il a retrouvé 20000 lettres et les a présentées et annotées avec une exigence et une sensibilité exemplaires ".

3 Voir, à ce propos, l’article de R. Cuby.

J’ai le cœur faible, moi, il y a toujours une femme dans la peau du vieux troubadour. Cette boucherie humaine met mon cœur en loques.
G. Sand à Flaubert lettre du 15-8-70.

 

Je vous ai dit (…) que j’avais relu Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt (…) Nous en causerons très longuement quand vous voudrez. Pourquoi suis-je " amoureux " de Liverani ? C’est que j’ai les deux sexes peut-être ?
Flaubert à G. Sand lettre du 12-1-67.

 

 Lorsque Flaubert, adolescent puis jeune homme, découvre la littérature, Sand est déjà un auteur reconnu. Cependant, une fois sa "crise romantique" passée, Flaubert ne semble pas accorder un grand intérêt aux ouvrages sandiens et Shakespeare, Voltaire ou Cervantès l’intéressent davantage (1). La première rencontre Sand-Flaubert a lieu en avril 1857 à l’Odéon, la deuxième deux ans plus tard. Mais il faudra attendre 1863 pour que le commerce épistolaire entre eux s’amorce, et 1866 pour qu’il prenne sa vitesse de croisière (2).

Premiers pas

C’est à l’occasion de la parution de Salammbô que Sand et Flaubert commencent à s’écrire. Elle a publié dans la presse un article favorable au livre, et aux remerciements de Flaubert, Sand répond : "Mon cher Frère, il ne faut pas me savoir gré d’avoir rempli un devoir. Toutes les fois que la critique fera le sien je me tairai, parce que j’aime mieux produire que juger. Mais tout ce que j’avais lu sur Salammbô avant de lire Salammbô était injuste ou insuffisant" (lettre du 28-1-63).

Les deux écrivains se connaissent peu mais très vite le ton va devenir plus chaleureux : "La bonté de votre cœur m’a attendri et votre sympathie m’a rendu fier" (Flaubert à Sand le 31-1-63). Et le "Chère Madame" d’abord employé fait bientôt place à un "Cher Maître" puis "Chère Maître" ou "Chère Maître adoré" (3).

Un échange de plus en plus amical

Si la formule adoptée par Flaubert instaure entre eux une certaine distance, du côté de Nohant se manifeste assez rapidement une familiarité de plus en plus nette, où perce parfois un sentiment quasi maternel. Du "Cher Flaubert" de mars 64 on passe à "Mon brave et cher camarade" (juillet 66) ou à "Mon bon camarade et ami" (août 66). En décembre ce sera "Cher ami frère"; à cette époque Sand est passée du "Vous" au "Tu", mais Flaubert ne la suivra pas sur ce terrain. Constatant qu’elle avait été reçue à Croisset comme si elle était "de la famille", elle marque son affection pour Gustave : "Et puis, toi, tu es un brave et bon garçon, tout grand homme que tu es et je t’aime de tout mon cœur". Sand est manifestement conquise par le "bon géant": "Je ne peux aller pioncer sans t’embrasser aussi, mon grand ami et mon gros enfant chéri" (1-1-69). Le "Cher ami de mon cœur" devient parfois "Mon cher vieux", bien qu’il ait l’âge de Maurice…, ou encore "Mon pauvre" et même "un gros fanfan à moi" (septembre 69). Cependant la formule qui restera la plus célèbre et que tous deux emploient, c’est "Mon vieux troubadour". Flaubert commente d’ailleurs, tardivement, la formule en juin 74 : "Vous avez bien raison de vous appeler un troubadour ! Ma sœur Jeanne en est une preuve. Tout le problème est là. Être troubadour sans être bête. Faire beau tout en restant vrai".

Une correspondance régulière

De longueur très inégale les lettres qu’échangent Sand et Flaubert sont cependant assez régulières. On peut donner une idée de leur fréquence : bon an mal an c’est souvent entre 20 et 30 lettres que chacun envoie ou reçoit. Celles-ci parfois se croisent et ils s’en amusent. Les fluctuations de l’échange sont liées, bien entendu, aux événements tragiques que traverse la France (à peine une quinzaine de lettres pour chacun en 1871), aux drames personnels qui les touchent, mais aussi aux visites qu’ils se rendent : à Paris, où ils se retrouvent soit chez Magny soit chez des amis communs, ou encore à Nohant et à Croisset.

 Mais de quoi parlent-ils ?

De leurs œuvres respectives, bien sûr ; de livres prêtés, de théâtre, souvent (Flaubert assiste à la première de Villemer et par la suite il commentera les réactions du public à telle ou telle pièce de Sand). C’est la lettre du 16 mai 1866 qui marque de la part de Sand le désir d’échanger, de vive voix si possible, leurs idées littéraires. Elle propose en effet à Flaubert un rendez-vous à Palaiseau pour parler, livre en main, de Monsieur Sylvestre que Flaubert vient de lire et a "orné de notes marginales". La rencontre n’aura pas lieu au jour dit mais ils se verront chez Magny. George argumente de la façon suivante : "ça me sera très bon, on devrait faire cela les uns pour les autres comme nous faisions Balzac et moi. ça ne fait pas qu’on se change l’un l’autre, au contraire (…). Mais, en s’obstinant dans son moi, on le complète, on l’explique mieux."

Cette critique mutuelle est donc, bien naturellement, le leitmotiv de leur correspondance, ce qui n’exclut pas, nous le verrons, d’autres préoccupations.

 


Parlant de sa famille, après une " angyne coineuse " (sic) de Maurice : " Nous nous aimons passionnément nous cinq et la sacro sainte littérature, comme tu l’appelles n’est que secondaire pour moi dans la vie ".
G. Sand à Flaubert lettre du 28-2-72.

Moi je n’ai pas de théories. Je passe ma vie à poser des questions et à les entendre résoudre dans un sens ou dans l’autre, sans qu’une conclusion victorieuse et sans réplique m’ait été jamais donnée.
G. Sand à Flaubert lettre du 29-11-66.

J’ai déjà combattu ton hérésie favorite, qui est que l’on écrit pour vingt personnes intelligentes et qu’on se fiche du reste. Ce n’est pas vrai puisque l’absence du succès t’irrite et t’affecte. (…) Donc, il ne faut pas plus écrire pour vingt personnes que pour trois ou pour cent mille. Il faut écrire pour tous ceux qui ont soif de lire et qui peuvent profiter d’une bonne lecture.
G. Sand à Flaubert lettre du 12-1-76.

En général je crois que nous avons des joies et des peines trop intenses, nous qui travaillons du cerveau. Le paysan qui fait nuit et jour une rude besogne avec la terre et avec sa femme, n’est pas une nature puissante. Son cerveau est des plus faibles.
G. Sand à Flaubert lettre du 30-11-66.

Quelle leçon reçoivent les peuples qui veulent des maîtres absolus ! France et Prusse s’égorgeant pour des questions qu’elles ne comprennent pas ! Nous voilà dans les grands désastres, et que de larmes au bout de tout cela, quand même nous serions vainqueurs !
G. Sand à Flaubert lettre du 7-8-70.


4 Sand fait allusion à un article sur L’Éducation sentimentale publié en décembre dans La Liberté de Girardin.

5 Flaubert attend des précisions sur les faïences, sur Barbès, sur le roman d’un Jésuite etc. Sand réclame quelques renseignements sur la Normandie pour Mademoiselle Merquem, par exemple.

6 Sand interviendra auprès de l’éditeur Lévy pour que Flaubert touche son dû, le cas échéant.

7 On peut noter au passage que le problème des représentations théâtrales (report de dates, annulations, échecs…) est assez accaparant pour tous deux.


Où es-tu, mon cher vieux troubadour ? Je ne t’écris pas, je suis toute troublée dans le fond de l’âme. ça passera j’espère, mais je suis malade du mal de ma nation et de ma race.
G. Sand à Flaubert lettre du 6-9-71.

Ne sont-ce pas les gens sans goût et sans idéal qui s’ennuient, ne jouissent de rien et ne servent à rien ? Il faut se laisser abîmer, railler et méconnaître par eux, c’est inévitable. Mais il ne faut pas les abandonner, et toujours il faut leur jeter du bon pain, qu’ils préfèrent ou non la m...
G. Sand à Flaubert lettre du 1-10-66.

 

8 Mireille Bossis, dans un article consacré à G. Sand et son temps (in Hommage à Anna-Rosa Poli. I. Spatkine éd.) évoque ce " décalage spatio-temporel obligé de l’écriture épistolaire (qui) laisse aussi la place et le temps pour le calcul et la mise en scène du dire et du dit ". Et Alfred Jacobs fait remarquer que le jugement apparemment favorable de Flaubert sur la pièce de Sand Le mariage de Victoire (" Votre pièce m’a charmé et fait pleurer comme une bête ", 8-3-76) est démenti dans un courrier adressé à Mme Roger des Genettes : " Quelle littérature ! Quel poncif ! Quelle amusette ".

9 Correspondance Sand-Flaubert. Flammarion éd. p. 515.


10 Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, 17 juin 1876.

Deux écrivains bien différents.

Au fil des lettres, Sand est frappée par la manière douloureuse dont Flaubert accouche de ses livres. Il faut dire que les plaintes de Flaubert à ce sujet sont nombreuses. Aussi Sand est-elle prête à le consoler, elle qui écrit avec abondance et donne l’impression de produire avec facilité : "Je viens de courir pendant 12 jours avec mes enfants (…). Et toi, mon bénédictin tu es tout seul, dans ta ravissante chartreuse, travaillant et ne sortant jamais ?" (lettre du 21-9-1866). Elle lui reproche souvent de s’enfermer, de se "brûler le sang" alors qu’elle-même avoue "ne pas (s)’être enterrée dans la littérature" (21-12-68). "Vous m’étonnez toujours, lui dit-elle, avec votre travail pénible. Est-ce une coquetterie ? ça paraît si peu ! ce que je trouve difficile, moi, c’est de choisir entre les mille combinaisons de l’action scénique qui peuvent varier à l’infini, la situation nette et saisissante qui ne soit pas brutale ou forcée. Quant au style, j’en fais meilleur marché que vous" (novembre 66).

Alors que Flaubert peine sur l’Éducation sentimentale, sur Saint Antoine puis plus tard sur Bouvard et Pécuchet, Sand souligne avec une certaine malice qu’elle "fai(t) (s)on petit roman de tous les ans", quand elle a "une heure ou deux par jour pour (s)’y remettre" (janvier 69). "Nous sommes, je crois, les deux travailleurs les plus différents qui existent", ajoute-t-elle.

Autre sujet de discussion: "Faut-il mettre un peu ou beaucoup de nous en [nos personnages]?" demande Sand dans sa lettre du 29 novembre 66. "Moi je suis ma vieille pente, je me mets dans la peau de mes bonshommes. On me le reproche, ça ne fait rien. Vous, je ne sais pas bien si, par procédé ou par instinct, vous suivez une autre route".

Une admiration réciproque ?

Dès 1863 Sand montre, on l’a vu, son admiration pour Salammbô. En mai 66 elle dédie Le dernier amour à Flaubert "son ami". En octobre de la même année elle lui reproche d’être trop modeste à propos de ses productions: "Tout ce qui est d’un maître est enseignement".

De son côté Flaubert se dit "charmé" de relire Consuelo : "quel talent, nom de Dieu ! Quel talent ! C’est le cri que je pousse par intervalles "dans le silence du cabinet" (…). Je ne peux mieux vous comparer qu’à un grand fleuve d’Amérique. Énormité et Douceur" (27-12-66). Cette comparaison qui sert de sous-titre au livre de Béatrice Didier George Sand écrivain, Sand ne la commentera pas. Malade, elle attendra le 9 janvier 67 pour répondre à Flaubert qui entre-temps s’inquiète. Peu après il réitère son admiration : "Vous vivrez vieille et très vieille, comme vivent les géants, puisque vous êtes de cette race-là. Seulement il faut se reposer. Une chose m’étonne, c’est que vous ne soyez pas morte vingt fois, ayant tant pensé, tant écrit et tant souffert" (12-1-67). Pourtant les lectures de Flaubert concernant Sand tiennent peu de place dans sa correspondance avec ses amis.

A l’inverse Sand lit et relit Salammbô, plus tard L’Éducation sentimentale ; elle fait lire ce livre à sa famille : "Nous sommes tous du même avis que c’est un beau livre, de la force des meilleurs de Balzac et plus réel, c’est-à-dire plus fidèle à la vérité d’un bout à l’autre" (30-11-69). Et l’on sent que Flaubert, éreinté assez régulièrement par la critique, est touché chaque fois que Sand lui parle - chaleureusement ou admirativement - d’une de ses œuvres. Pour autant George ne dissimule pas ses désaccords : "L’impersonnalité absolue est discutable, et je ne l’accepte pas absolument" (14-12-69). Elle se dépense sans compter, cependant, pour défendre les livres de son ami: "J’ai insisté sur le dessin de ton livre. C’est ce que l’on comprend le moins et c’est ce qu’il y a de plus fort" (10/11-12-69) (4).

Certes Flaubert affirme en septembre 66 avoir lu d’une traite Histoire de ma vie (le livre a été publié plus de 10 ans auparavant); il marque de l’enthousiasme à la lecture de Cadio : "Peu de livres m’ont plus empoigné que Cadio" (5-6-68). Une scène de ce roman dialogué lui rappelle même Shakespeare. Mais on sent que, plus qu’à l’œuvre, l’admiration de Flaubert va à la personne de Sand : "On ne tient pas contre l’irrésistible et involontaire séduction de votre personne" (1-9-66). Et plus tard : "Votre Force me charme et me stupéfie. Je dis la Force de toute la personne, pas celle du cerveau, seulement" (2-2-69). A celle dont il apprécie le bon cœur et le courage, il déclare : "Quelle bonne femme vous faites et quel brave homme" (10-12-69). Peu avant il avait même osé : "‘ vous qui êtes du troisième sexe".

Un peu de tout…

Mais Sand et Flaubert ne parlent-ils que de littérature en général ou de leurs œuvres en particulier ? Certainement pas. On trouve, et c’est bien normal, un peu de tout dans cette correspondance : des renseignements pour étoffer un chapitre (5); des nouvelles de la vie familiale (du côté de Sand surtout, mais pas uniquement); la perte d’un être cher (et il y en eut beaucoup) les pousse à parler de deuil et de mort ; leur santé les préoccupe passablement et chacun y va de ses conseils. Sand, toujours maternelle, conseille à Flaubert de bouger, de penser à la vie du corps. Et Flaubert de s’exécuter : "J’ai fait de l’exercice !!! Suis-je Beau, hein ?".

Maladies de l’âme, maladies du corps, plaies d’argent… autre antienne. A tour de rôle l’un et l’autre font assaut de générosité pour aider l’ami(e), mais ils tirent souvent le diable par la queue (6).

Malgré tout, leurs problèmes personnels n’occultent pas ceux des autres : Flaubert raconte en détail quel mal il se donne pour faire connaître l’œuvre de Bouilhet et si une pièce de l’ami disparu se trouve en concurrence avec une pièce de George, il en est navré. (7)

Mais l’un des échanges les plus intéressants concerne la vie politique du temps. Flaubert, à son habitude, ne cesse de pester contre les bourgeois et leur bêtise. La mort de Victor Noir en janvier 70 déclenche chez lui une nouvelle crise de pessimisme : "Dans quelles tristes mœurs nous sommes plongés ! Il y a tant de bêtise dans l’air qu’on devient féroce. Je suis moins indigné que dégoûté". En juillet de la même année la colère de Sand éclate contre ce "temps maudit", cette "guerre infâme" et ces hommes qui sont "des brutes féroces et vaniteuses". Pourtant, généralement, elle montre plus de nuance que Flaubert dans ses jugements. A son ami qui déplore que "les bêtises de la République dépassent celles de l’Empire" (lettre du 11-10-70), elle rétorque : "Ne désespérons pas de la France, elle subit une expiation de sa démence, elle renaîtra, quoi qu’il arrive" (14-10-70). La Commune donne lieu à des propos désabusés, mais si pour Flaubert "il est humiliant d’être homme" (31-3-71), Sand, pour sa part, refuse d’être découragée : "Je ne veux pas renier le passé et redouter l’avenir ! Mais c’est ma volonté, c’est mon raisonnement qui luttent contre une impression profonde, insurmontable quant à présent" (28-4-71). "Je suis écœurée (…) sans pouvoir haïr ni le genre humain ni notre pauvre cher pays" (8-9-71).

Mais on n’en finirait pas de relever tous leurs sujets de "conversations": il faudrait évoquer Sand et ses remarques sur la nature, les plaisirs de la vie de famille (côté Sand) et les déboires (côté Flaubert), les marionnettes de Nohant, les bains glacés de George, la visite de Comédiens, le Carnaval…

Dix ans d’amitié sincère

Une fois la glace rompue, on ne compte pas le nombre de fois où le verbe "aimer" revient sous leurs plumes respectives entre 1866 et la mort de George, en 1876. Le besoin de s’épancher, de savoir ce que pense l’autre, reste toujours aussi intense. Et Béatrice Didier va même jusqu’à dire que si les rendez-vous sont parfois manqués ou reportés, c’est parce que cette relation épistolaire idéale "permet aux deux vieux troubadours l’expression d’un amour que la présence de leurs corps gênerait." On a pu, par ailleurs, mettre en doute la sincérité de leur admiration (et du côté de Flaubert cela paraît assez évident) (8). Mais il semble bien difficile de douter de leur affection réciproque. Même s’ils ne sont pas toujours d’accord, le courant passe entre le vieux Cruchard et celle qu’il appelle, avec ses amis, la "mère Sand"; et le lecteur, même le plus prévenu ou le plus sceptique, ne peut manquer de le sentir. Le plaisir intense qu’ils ont eu à s’écrire se communique aisément à celui qui pénètre, en quelque sorte, dans leur intimité. A aucun moment l’intérêt des lettres ne se dément. Dans une des dernières qu’il lui envoie, Flaubert commente largement la lecture de Jack, d’A. Daudet et celles des "Rougon" de Zola. Et l’on peut sans mal, considérer la lettre de Sand datée du 12 janvier 76 comme "une profession de foi, un véritable testament spirituel" (9) qu’il faudrait citer en entier. "Je n’ai pas besoin d’être certaine du salut de la planète et de ses habitants pour croire à la nécessité du bien et du beau (…). Mais, quant à moi, je veux graviter jusqu’à mon dernier souffle, non avec la certitude ni l’exigence de trouver ailleurs une "bonne place", mais parce que ma seule jouissance est de me maintenir avec les miens dans le chemin qui monte. En d’autres termes, je fuis le cloaque et je cherche le sec et le propre".

Au lendemain de la mort de Sand, Flaubert, qui n’a pas eu honte de pleurer à l’enterrement, écrit à une de ses correspondantes, elle-même fervente admiratrice de Sand : "Il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie" (10). Peut-on rêver plus belle oraison ?