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Geneviève Deleuze |
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Ce quon connaît de George Sand nest trop souvent que clichés, voire images
pieuses, légende dorée un peu sulfureuse il est vrai : vitrail ou photo-roman
dune femme tellement libérée quelle en était devenue homme et
conduisant comme tel(le) ses frasques amoureuses, mais tout de même mère jusque dans
lesdites frasques: Nohant, la pipe, Maurice et Solange, Marie Dorval, Mérimée et tant
dautres, Venise et Musset
et Frédéric Chopin, évidemment.
Parler de musique à
propos de Sand, cest immédiatement faire surgir du magasin des accessoires du grand
théâtre romantique, Majorque noyée de pluie, les gouttes deau tambourinant sur le
toit de la chartreuse de Valdemosa où les amants ont trouvé refuge et inspirant à
léternel exilé un de ses plus beaux préludes tandis que rôde autour de lui le
spectre de la phtisie. George Sand na pas peu contribué elle-même à diffuser ce
conte noir :
"Le cloître
était pour lui plein de terreurs et de fantômes, écrit-elle dans Histoire de ma
Vie
Cest là quil a composé les plus belles de ces courtes pages
quil intitulait modestement des préludes.Ce sont des chefs-duvre.
Plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et laudition
des chants funèbres qui lassiégeaient ; dautres sont mélancoliques et
suaves ; ils lui venaient aux heures de soleil et de santé, au bruit du rire des enfants
sous la fenêtre, au chant des oiseaux sous la feuillée humide
Dautres encore
sont dune tristesse morne et, en vous charmant loreille, vous navrent le
cur. Il y en a un qui lui vint par une soirée de pluie lugubre et qui jette dans
lâme un abattement effroyable".
On notera au passage que
les enfants évoqués dans ce texte comme lantithèse en quelque sorte des visions
ténébreuses de Frédéric, sont Maurice et Solange, que George Sand avait emmenés à
Majorque avec son amant, dont elle fait ici une figure fantomatique et géniale ("Ah,
frappe-toi le cur
" Certes ! Mais la "longue patience"? Les
manuscrits de Chopin témoignent dun travail méticuleux et acharné sur le texte
musical).
"Au retour de mes
explorations nocturnes dans les ruines avec mes enfants (Ô, Ann Radcliffe !), je
le trouvais à dix heures du soir, pâle devant son piano, les yeux hagards et les cheveux
comme dressés sur la tête. Il lui fallait quelques instants pour nous reconnaître. Il
faisait ensuite un effort pour rire et il nous jouait des choses sublimes quil
venait de composer ou, pour mieux dire, des idées terribles ou déchirantes qui venaient
de semparer de lui, comme à son insu, dans cette heure de solitude, de tristesse et
deffroi." |
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Il sagit donc des Préludes qui sont, dans la recherche de Chopin, quelque
chose comme lArt de la Fugue pour Bach ou les Variations Diabelli pour
Beethoven, et quelque admiration que lon ait pour le talent littéraire de George
Sand, on ne peut quaccueillir avec une extrême prudence sa tentative de description
du processus de la création musicale. Avec une honnêteté quil faut saluer, elle
relève dailleurs lespèce dirritation que provoquait chez le musicien
lui-même cette "littérarisation" de sa musique.
"Il se voyait
noyé dans un lac ; des gouttes deau pesantes et glacées lui tombaient en mesure
sur la poitrine, et quand je lui fis écouter le bruit de ces gouttes deau qui
tombaient en effet en mesure sur le toit, il nia les avoir entendues. Il se fâcha même
de ce que je traduisais par le mot dharmonie imitative".
Réaction qui révèle le
refus de Chopin dune interprétation trop anecdotique et dautant plus
aventurée que lidentification du fameux prélude "de la goutte deau"
demeure incertaine, trois dentre eux utilisant la technique de la note répétée.
Telle quelle,
lanecdote toutefois et il en est dautres auxquelles il serait fâcheux
de sen tenir révélatrice de ce que George Sand avait compris de
lexceptionnelle qualité poétique de ces pages, lest aussi dune
sensibilité musicale hors normes, éveillée, cultivée dès sa petite enfance. Car, plus
complexes que ce quen a retenu la légende, les rapports de Sand avec la musique
sont aussi plus intéressants.
En visite, tout enfant,
dans un village des environs de Paris, elle raconte avoir été fascinée par le son
dun flageolet venant dune mansarde et que sa mère entendait à peine. Ce
flageolet et cette mansarde relèvent certes dune mythologie de lenfance et du
peuple que lon trouve partout à luvre dans limaginaire de Sand.
Mais le commentaire quelle fait de ce souvenir (à demi rêvé ?) vaut dêtre
cité :
"Pour moi, dont
louïe était apparemment plus libre et plus sensible à cette époque, je ne
perdais pas une seule modulation de ce petit instrument, si aigu de près, si doux à
distance, et jen étais charmée. Il me semblait lentendre dans un rêve. Le
ciel était pur et dun bleu étincelant et ces délicates mélodies semblaient
planer sur les toits et se perdre dans le ciel même".
Le souvenir musical
apparaît ici comme doublement nostalgique : nostalgie de lenfance, nostalgie de la
mère, en même temps quouverture vers un monde idéal et mystérieux. À
limage de la mère est dailleurs liée celle de loiseau, dont elle
possède à la fois le charme, la fugacité et la voix : elle était fille doiseleur
! Et "elle marchait toujours dans notre jardin, écrit la fille de cette Sido,
accompagnée de pierrots effrontés, de fauvettes agiles et de pinsons babillards
vivant sur les arbres en pleine liberté mais venant becqueter avec confiance les mains
qui les avaient toujours nourris".
Et cette mère chantait.
Les premiers vers quAurore dit avoir entendus sont ceux dune chanson que sa
mère lui chantait "de la voix la plus fraîche et la plus douce qui se puisse
entendre :
Allons dans la grange
Voir la poule blanche
Qui pond un uf dargent
Pour ce cher petit enfant"
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La grand-mère paternelle aussi chantait, dont la musique toutefois était
un peu plus savante :
"Elle chantait
encore admirablement et les deux ou trois accords quelle pouvait faire pour
saccompagner étaient dune harmonie si heureuse et si large que quand elle
senfermait dans sa chambre pour relire quelque opéra à la dérobée et
quelle me permettait de rester auprès delle, jétais dans une
véritable extase".
Contraste entre la
modicité des moyens et lampleur de lexpérience musicale : la voix est
chevrotante, lépinette criarde et pourtant, "jai bien entendu,
écrit-elle, chanter depuis, et avec des moyens magnifiques ; mais si jai entendu
quelque chose de plus, je puis dire que ce na jamais été quelque chose de mieux".
Cest dit avec assez
de clarté et, tout en faisant la part de lenjolivement littéraire du souvenir, on
ne peut que prêter une oreille attentive à ce qui nous est révélé dun trésor
denfance de celle qui était alors prénommée Aurore et dont la grand-mère pouvait
bien chanter des fragments de Léonardo Léo, de Johann Adolf Hasse et de Francesco
Durante: la romancière George Sand ne les a "jamais entendus chanter quà
elle".
À lentendre parler
ainsi de cette musique denfance, Rousseau nest jamais bien loin, ni non plus
le Nerval des Promenades et Souvenirs, des Souvenirs du Valois et de Sylvie
(ces voix chevrotantes
). Et comme eux, elle oppose un sentiment musical
"naturel" et les dégâts causés par une science de la musique enseignée trop
durement :
"La preuve que
javais un bon sentiment musical, cest que je discernais fort bien de moi-même
ce qui valait la peine dêtre étudié et jy portais un certain sentiment
naïf qui plaisait à la grand-mère mais dont M. Gayard ne me tenait aucun compte. Il
frappait fort et jouait carrément, sans nuances, sans couleur et sans cur."
On népinglera pas
ici la naïveté de ce terme, "naïf", quon naurait aucune peine à
retrouver, tout aussi suspect, chez nombre de ses contemporains ; à peine rappellera-t-on
le mot cruel de Rivarol disant que "le naïf qui se dégrade tombe dans le niais";
on soulignera surtout quà travers lHistoire de ma Vie circule cette
idée (naïve): jétais née musicienne mais ces dons nont pu être
développés parce que
M. Gayard était un âne, Deschartres ny comprenait
rien et on a prétendu me faire jouer du clavecin quand on aurait dû me faire chanter (et
je serais devenue peut-être une autre Viardot) :
"Javais
presque oublié que jétais née musicienne aussi (souligné par moi
G.D.) et que je pouvais sentir et comprendre ce que les autres peuvent exprimer et
produire".
Ira-t-on ici
jusquà hasarder lidée dun véritable transfert de cette musique
refusée vers lécriture, la prose, la musicalité de la phrase chargée de
remplacer cette impossible musique que lécrivain a possédée en elle, mais
quelle na jamais pu exprimer ?
Habitée dun tel
regret de musique quand compositeurs et création musicale occupaient une telle place dans
le paysage culturel ("romantique") européen, nul étonnement de la voir
accueillir à Nohant Liszt, Chopin bien sûr, faire de la critique musicale, jouer parfois
les égéries. Avec aussi, quelles que soient ses réserves, une formation musicale
beaucoup plus solide que celle dautres écrivains de son temps et même de beaucoup
de critiques, elle se montre, sa correspondance en témoigne, attentive à toute musique
rencontrée. Si au plan purement informatif cette correspondance est loin de présenter un
tableau exhaustif de la vie musicale de son temps (en raison des longues périodes
passées à Nohant et de son désir de ne point sexténuer à aller tous les soirs
au spectacle quand elle est à Paris), elle nous révèle une George Sand toujours
passionnée et nhésitant pas, dans ses jugements, à sengager avec feu.
Quelques exemples. À Marie dAgoult : "Hier ils mont assassinée en me
faisant entendre Guillaume Tell abominablement écorché et massacré." Ou
encore, sagissant dune rivale de son amie Pauline Viardot, la Grisi : "Jai
vu le Matrimonio (le Mariage Secret de Cimarosa), elle voulait faire la
gentille, elle y était tout bonnement ignoble, et il ne lui manquait que de sentir
loignon pour être une véritable cuisinière." Pour cette Pauline
dailleurs ladmiration ne faiblit jamais : "Jai vu Le
Prophète de Meyerbeer à lopéra. Cest fort beau [
] Mais ce
quil y a dadmirable cest Pauline. Elle est plus belle tragédienne que
Rachel et elle chante comme on na jamais chanté, pas même sa sur ni Madame
Pasta". Autre détail entre mille : elle possède dès 1832 un recueil des Irish
Mélodies de Moore quun jeune musicien davant-garde, Hector Berlioz, avait
mises en musique. Elle va dailleurs très souvent assister à ses concerts. Elle est
à la première de Benvenuto Cellini. |
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On sait aussi son intérêt pour la musique populaire. Elle en retrouve une
"mine" dans le sieur Jean Chauvet, maçon venu réparer un calorifère. Elle
écoute sur la route un pifferaro, joueur de fifre napolitain, et elle commente :
"Ce nétait pas un fameux maître-sonneur, mais sa musette est bien
autrement belle que les nôtres et il jouait des airs qui avaient beaucoup de caractère."
À partir de 1850, les lettres se multiplient qui rendent compte de concerts improvisés
de musique berrichonne quelle peut entendre dans la campagne de Nohant. Et son
vocabulaire se fait plus technique et plus précis que lorsquelle parlait de la
musique de Chopin ou de Liszt. Par exemple : "Il ny a guère que deux
(mouvements) pour les paysans : un andante très lent pour les complaintes ou
ballades, un allegro un peu lâche pour les danses et bourrées." Et ceci
qui explique son scepticisme devant les tentatives faites dans la seconde moitié du
siècle pour fixer cette tradition orale : "Ce nest pas seulement
lharmonie qui échappe aux lois de la musique moderne, cest le plus souvent la
tonalité
Il faudrait léclosion dun génie musical de premier ordre qui
se tournerait vers ce sauvage horizon, nouveau à lart en général. Ce génie
éclora-t-il avant que la musique populaire soit tout à fait morte ?".
Elle fait aussi des
recommandations pour la musique de scène de ses uvres champêtres : "Lharmonie
la plus élémentaire, les moyens les plus simples, les sutures les moins sensibles, enfin
linstrumentation la moins chargée, seront ce quil y aura de meilleur".
Au moment de sa
maturité, dans le calme relatif de Nohant, George Sand décidait de reprendre sa
formation musicale. Elle travaillait régulièrement. Elle se découvrait alors une
créativité proprement musicale. Dabord dans ces étranges pantomimes de Nohant :
"Tous les soirs jai un ballet à composer et à écrire
Je suis
lorchestre qui conduit la pantomime au piano".
Ou encore elle en vient
à rêver de compositions beaucoup plus vastes : "Cest dans cette
langue-là, la plus parfaite de toutes, que je voudrais exprimer mes sentiments et mes
émotions. Je voudrais faire les paroles et la musique en même temps. Mais cest un
rêve comme celui que lon ferait dune île enchantée au moment où la mer va
vous avaler à tout jamais".
Mais elle neut que
les mots, dans lesquels elle parvint parfois à faire entendre sa musique. Je nen
citerai pour exemple que cette sorte de poème en prose inspiré des musiques entendues à
Venise : "Lharmonie glissait mollement avec la brise et le hautbois
soupirait si doucement que chacun retenait sa respiration de peur dinterrompre les
plaintes de son amour. Le violon se mit à pleurer dune voix si triste et avec un
frémissement tellement sympathique que je laissai tomber ma pipe et que jenfonçai
ma casquette jusquà mes yeux. La harpe fit entendre deux ou trois gammes de sons
harmonieux qui semblaient descendre du ciel et promettre aux âmes souffrantes sur la
Terre les consolations et les caresses des anges".
Il fallait, à
lauteur de Consuelo cette sensibilité pour quelle imaginât la plus
belle phrase jamais écrite sur Frédéric Chopin: "Il a fait parler à un seul
instrument la langue de linfini"
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