Parfum de femme (George Sand inspiratrice de Balzac : Béatrix)
Pierre NICQ
 

Qui, venant de lire Béatrix, arrive par un après-midi de printemps à Guérande et précipite ses pas entre ville et marais salants espérant les mettre dans ceux du beau Calyste du Guénic est cruellement déçu : il erre dans une sorte de galerie des glaces où se répète à l’infini la "maison des Touches" dans sa version de l’an 2000, blanche avec colonnade néo-classique, péristyle, piscine bleue, clôture verte, portail magique qui s’ouvre de lui-même quand une automobile se présente. Multiplié, le satellite vénéneux de la vieille cité bretonne s’est également aseptisé; quelle Félicité des Touches (alias Camille Maupin), personnage bifide, entièrement tendu vers une improbable unité de son être, peut-on imaginer là régnant de toute sa forte intelligence ? Et quelle Béatrix de Roche(per)fide y débarquant un matin, toute blondeur, avec son bagage de vamp, d’un taxi Mercédès, pour séduire et corrompre le cœur d’un jeune, noble et beau puceau breton de vingt ans ? Intra muros ce n’est pas mieux : de dix heures à dix-huit heures le badaud pullule, le plus souvent en essaims familiaux lourds d’ennui culturel ; la porte Saint-Michel (le Château) est musée folklorique; une maison sur deux fait commerce de son histoire et de celle de la cité; et le sel de Guérande est un produit de luxe qui se vend par cinq cents grammes en sachets de plastique ou, plus chers, de jute. C’est ainsi. Le pays a changé, le paysage aussi, fait de signes indéchiffrables selon la grille balzacienne : Claude Chabrol y serait sans doute aujourd’hui plus utile pour aider à voir, ou Eric Rohmer.

Guérande pouvait certes dans les années 1830 sembler figée dans une sorte d’éternité légendaire, étant de ces "quelques villes complètement en dehors du mouvement social qui donnent au dix-neuvième siècle sa physionomie". Mais Balzac, moins que quiconque, n’ignorait que rien n’échappe au temps, à l’histoire, que tout change, concluant par cet oracle la première page de Béatrix : "Encore quelques années, ces cités originales seront transformées et ne se verront plus que dans cette iconographie littéraire". Il prévoyait que l’industrie ferait de leurs monuments "des carrières de moellons, des mines à salpêtre ou des magasins à coton", n’allant pas jusqu’à imaginer le tourisme culturel de masse ni la standardisation résidentielle. La singulière magie qui devait sourdre encore en son temps de ce pays perdu entre mer et marais et que le voyageur moderne ne retrouve plus guère, comme vague souvenir, qu’à la tombée de la nuit, on en peut percevoir l’écho vibrant dans ce qui est, selon sa démarche lente et pesante de promeneur attentif à qui n’échappe aucune des manifestations de l’esprit du lieu, l’ouverture de roman la plus somptueusement balzacienne qui soit.

C’est d’abord un vaste panoramique sur la cité et ses environs, puis un long cheminement à la découverte d’un lieu "extra-ordinaire", fossile d’une France apparemment non révolutionnée, encore féodale. Le champ se refermant peu à peu, on se glisse, voyeur, jusqu’au bout "d’une ruelle silencieuse, humide et sombre", on parvient ainsi à l’hôtel du Guénic, on y entre à pas feutrés, on s’y faufile, on le visite avec cette volupté de lecture des êtres et des choses que Balzac, comme nul autre, sait communiquer, et on découvre enfin cet étonnant musée de cires autour desquelles on tourne dans la pénombre, amusé et surpris : la famille du Guénic que viennent rejoindre un à un, sortant de leur ombre propre, quelques familiers décharnés. Ils viennent là pour une partie d’un "jeu de mouche" dont aucune finesse ne nous est épargnée mais qui est à la roulette où Raphaël de Valentin va perdre sa dernière tune ce qu’une promenade à cheval dans la campagne guérandaise est au grand steeple-chase d’Auteuil, un jeu innocent où il n’y va jamais, grand Dieu ! de la vie de quiconque.

" J’ai abordé le château de Nohant, le samedi gras, vers sept heures et demie du soir, et j’ai trouvé la camarade Sand dans sa robe de chambre, fumant un cigare après le dîner, au coin du feu, dans une immense chambre solitaire (…) Elle est garçon, elle est artiste, elle est grande, généreuse, dévouée, chaste ; elle a les traits de l’homme : ergo, elle n’est pas femme. Je ne me suis pas plus senti qu’autrefois, auprès d’elle, en causant pendant trois jours à cœur ouvert, atteint de cette galanterie d’épiderme que l’on doit déployer en France et en Pologne pour toute espèce de femme. "
Balzac à Madame Hanska.
Janvier 1838.


Or, par un coup du génie romanesque de Balzac, tous ces fantômes d’un passé ailleurs révolu ne sont là réunis qu’autour d’une absence que le texte va creuser progressivement, celle du seul enfant qu’a pu produire encore cette vieille matrice et que ne pourront retenir les fils exténués du réseau familial : le fils du vieux baron légitimiste et de sa chaste épouse irlandaise est allé, lui, mettre en jeu sa jeune vie ailleurs, et cet ailleurs est, dans la lande, la maison des Touches dont la maîtresse est une singulière personne sur laquelle il court des "monstruosités": une comédienne, voyez-vous, femme de lettres et qui fume, le cigare et le houka qui est une sorte de narguilé. Pour faire pièce à cette Bretonne parisianisée, insinuatrice d’idées et de désirs, il n’y aurait qu’un seul recours, "établir" Calyste. Trouver un aliment de substitution aux passions qui risquent de détruire cet innocent aux ailes encore fragiles et aux désirs d’envol imprévisibles, cet impératif, avec tout ce qu’il nécessite d’intrigues et de dépenses – car c’est, bien sûr, affaire d’argent – sera d’ailleurs l’alpha et l’oméga de tout ce roman : c’est Guérande d’abord qui suscite un substitut breton et sage en la personne d’une lointaine nièce un peu noiraude mais dotée que le jeune homme, ayant perçu d’autres parfums, ne pourra que dédaigner ; ce sera la dame des Touches elle-même, à la fin qui recrutera et maquillera comme un personnage d’une comédie qu’elle aurait elle-même écrite, un substitut parisien et mondain en la personne de la charmante et émouvante Sabine de Grandlieu que sa fortune lui aura permis d’acheter. Car rien n’est moral chez Balzac et surtout pas le mariage que, dans un autre roman, bizarre et mal fichu, mais passionnant, Julie d’Aiglemont, la femme de trente ans, dénonce à son confesseur, le curé de Saint-Lange en Touraine, comme une prostitution légale après l’avoir, assise sombre et rêveuse dans le lit conjugal, quand vient d’être consommé l’acte qui l’accomplit et que le mari dort, taxé in petto de "douloureuse prostitution": le style de Balzac a aussi de ces directs du gauche. Entre-temps, entre l’hirsute Charlotte de Kergarouët et la suave Sabine, sera apparue aux yeux d’un Calyste médusé puis lui aura été sèchement reprise par un de ces coups que le Malin, dans les romans qu’il invente, joue à ceux qui doivent souffrir, la Femme Fatale, Béatrix de Rochefide.


1 Rendant hommage à Balzac dans un très beau texte, G. Sand écrivait, avec quelque humour elle aussi : " Quand il trouvait une curiosité égale à la sienne, il exploitait cette mine d’observations avec un cynisme de confesseur : c’est ainsi qu’il s’exprimait sur ce chapitre. Mais quand il rencontrait la santé de l’esprit et du corps, je répète son langage, il se trouvait heureux comme un enfant de pouvoir parler de l’amour vrai et de s’élever dans les hautes régions du sentiment ".

2 Guy de Pourtalès écrit dans sa Vie de Franz Liszt : " L’amour n’est plus dans les sens de l’amant mais il est installé comme une maladie dans le cerveau de la maîtresse. Un immense orgueil l’y tient comprimé ". La comtesse d’Agoult notait dans son journal, à la date du 22 juin 1837 où elle était à Nohant avec Franz : " Pourquoi la grive va-t-elle chercher pour sa nourriture quotidienne la graine amère du genévrier ? Comme elle mon âme ne se nourrit que de pensers amers. "


La chronique veut que Béatrix soit né d’une visite que Balzac rendit à la fin de l‘hiver de 1838 à George Sand, en Berry et que le récit qu’elle lui fit des tribulations du couple orageux de "galériens de l’amour" que formaient Franz Liszt et la comtesse d’Agoult, récemment hébergés à Nohant, ait échauffé l’imagination du romancier à qui il n’en fallait pas tant et qui rendit compte à Madame Hanska de leurs conversations en termes colorés d’autant d’humour que d’enthousiasme : "Nous avons discuté avec un sérieux, une bonne foi, une candeur, une conscience dignes des grands bergers qui mènent les troupeaux d’hommes, les grandes questions du mariage et de la liberté. Car, comme elle le disait avec une grande fierté (je n’aurais osé le penser moi-même), puisque par nos écrits nous préparons une révolution pour les mœurs futures, je suis non moins frappée des inconvénients de l’un que de l’autre"
(1). Le grand virtuose à la mode et la jeune et aristocratique mère de trois enfants nés d’un mariage de convenances offraient l’image très romanesque d’un couple en rupture de ban, à qui cette rupture même imposait de s’aimer à la face du monde (2). Quelques mois plus tard, Marie d’Agoult sera devenue la blonde Béatrix de Rochefide, mariée à un sot qui l’a crue frigide parce qu’il ne savait pas l’aimer et dont Félicité aura la charge, avant qu’elle n’arrive, de tracer pour Calyste un portait assez acide et suggestif pour solliciter les sens du jeune apprenti breton et pour le préparer à éprouver à première vue une dévorante passion ; elle sera la maîtresse d’un Gennaro Conti, compositeur célèbre mais génie de carton-pâte à qui ne sera finalement réservé qu’un rôle épisodique, quoique dramatiquement essentiel puisque c’est lui qui, par vanité, reprenant Béatrix la soustrait aux désirs du jeune homme et ouvre ainsi devant lui l’enfer de la passion frustrée.

Au moment de l’écriture, l’intérêt s’est déplacé et il ne reste plus, dans Béatrix, du roman des "galériens" que le récit qu’en fait Félicité et, dans la lettre par laquelle Madame de Rochefide répond à la déclaration enflammée de son jeune amant, cet argument de convenances qui semble justifier un apparent refus : "j’ai préféré l’éclat d’un malheur irréparable à la honte d’une constante tromperie, ma propre perte à celle de la probité ; mais aux yeux de beaucoup de personnes à l’estime desquelles je tiens, je suis encore grande : en changeant je tomberais de quelques degrés de plus". Ce roman est largement supplanté par celui de la lutte sourde qui oppose la femme de quarante ans à celle de trente, la brune à la blonde, l’amante maternelle à la fille du feu. C’est la raison pour laquelle les hommes sont si rapidement écartés, laissant place sur le terrain à ces deux femmes et à celui qui, entre elles, est moins sujet de son désir qu’objet de leurs manigances. Tous les hommes rencontrés y sont ou usés ou falots (même le trop beau et trop naïf "héros") ou joueurs et il y flotte un entêtant parfum de femme que tous vont humant ; et c’est, dans son émouvante et parfois nostalgique maturité, la dame des Touches qui y règne en maîtresse, fascinante figure à la fois aimante et dominatrice, sorte de Vautrin féminin en qui Balzac peint son égale en esprit, qui, refusant de se soumettre à aucune tutelle, a quitté son nom de Félicité ("deuil éclatant du bonheur"!) et son état de comédienne pour s’affirmer sujet, elle, de sa propre histoire en devenant Camille Maupin, auteur(e) dramatique et romancier(e), qui se fait, par amour, comme Vautrin de Lucien de Rubempré, tutrice d’un jeune homme que plus de vingt ans séparent d’elle et qui, seule ici capable de maîtriser héroïquement son destin, finit par renoncer pour s’enfermer dans un couvent, à Nantes, c’est-à-dire par choisir la plus haute solitude.

" George Sand a eu, toute sa vie, à combattre le préjugé ; et il est curieux de suivre dans ses lettres ses luttes continuelles contre ses plus fidèles amis, qui ne pouvaient s’accoutumer aux allures libres, à la large indépendance d’esprit et de mœurs, de cette femme en qui la nature s’était trompée. "
Guy de Maupassant, Le Gaulois,13 mai 1882.


Car la perfection du bonheur à laquelle seule devait, selon Saint-Just, s’arrêter la révolution et à laquelle aspire ardemment la jeunesse de Calyste (ainsi que celle de Julie d’Aiglemont s’écriant devant celui que les hasards contrariants de la vie et ses devoirs de mère opportunément rappelés empêcheront de devenir son amant : "connaître le bonheur et mourir (…). Eh! bien, oui !", cette perfection ne saurait être de l’ordre de l’existence au monde où tout est compromis, contrats (de mariage…) mais de l’ordre de la rupture et du renoncement. Ou de la fiction. C’est ce que dit aussi, à sa façon, l’étonnant épisode de La Femme de trente ans où la fille de cette Julie qu’on aura vue au début du roman sombrer par déception conjugale dans la dépression, soigner son mal au laudanum et dormir pour oublier la vie, la jeune Hélène d’Aiglemont rompt dans des circonstances complètement rocambolesques avec sa famille, c’est-à-dire avec l’ordre qui produit tout cela, pour s’enfuir avec un hors-la-loi auprès de qui elle connaîtra le bonheur parfait, dans cet improbable Eldorado que constitue son bateau pirate : impossibilité pour Balzac, sensible à l’oppression que subissent les femmes dans la société qui est la sienne au point de l’exprimer en des termes d’une crudité parfois surprenante, de penser leur liberté, leur accomplissement humain, ailleurs que dans un ailleurs, c’est-à-dire hors-champ, hors-temps.

3 Cela commence par une remarquable suite de lettres par lesquelles Sabine informe sa mère du déroulement inattendu de sa " lune de miel " et de l’ouverture progressive d’horizons sensuels qu’elle aurait pu croire fermés. C’est que la demoiselle de Grandlieu n’est pas bégueule et a su éveiller l’intérêt de son époux. Il y aurait une étude à faire sur l’utilisation de la lettre, dans ce roman, comme outil dramatique, mais aussi comme lieu de l’expression de l’intime.



4 Citons entre cent autres le fait qu’il y a aux Touches un exemplaire d’Indiana que Calyste découvre et dévore avec passion. C’est le premier livre qui fut signé, en 1832, du nom de George Sand. Balzac en fit une critique élogieuse pour " La Caricature " sous le pseudonyme d’Eugène Morisseau. Quant au nom, " des Touches ", j’émets l’hypothèse qu’il renvoie à celui d’Henri de Latouche, que Balzac connaissait bien (pour affaires…) et qui fut le mentor des débuts littéraires de George Sand, dont il aurait même inventé le nom d’écrivain. (Le pseudonyme, lui, est clairement emprunté à un personnage androgyne célèbre dont Théophile Gautier avait fait le héros ambigu d’un roman : Mademoiselle de Maupin).


Notons qu’à ce jeu et par les effets d’une dialectique bien connue, les hommes ont aussi beaucoup à perdre. Ainsi voit-on Calyste du Guénic, sous le patronage sonnant et trébuchant de Félicité devenue nonne, faire une fin qui lui fait épouser un mannequin ; "… il comptait encore sur le dévouement de Félicité qu’il croyait à la recherche de Béatrix. En ce moment, et au milieu de la stupéfaction des deux familles, Sabine entra, vêtue de manière à rappeler, quoique brune (!) la marquise de Rochefide." Et il signe ! Il est vrai que la jeune femme lui apportait aussi de Félicité, réconciliée avec son nom de baptême, une lettre lui annonçant son entrée au couvent et l’adjurant d’être grand, d’immoler "(sa) fantaisie à (ses) devoirs de chef, d’époux et de père". L’auteur ne dit pas si Calyste s’est souvenu alors du "Personne de nous n’est libre" que lui disait naguère en confidence Gennaro Conti. Telle est bien en tout cas la morale de cette histoire et ce n’est pas la troisième partie, ajoutée par Balzac en 1844 qui la contredit, où l’on voit notre Breton, d’abord relativement heureux en ménage grâce aux efforts d’une épouse aimante
(3), il est si beau ! – retrouver l’objet de son ancienne passion et en devenir le jouet avant qu’il ne devienne celui d’une intrigue vaudevillesque ourdie par son influente et riche belle-mère avec l’aide du roué Maxime de Trailles pour le ramener bourgeoisement au foyer conjugal : "Trois jours après la duchesse de Grandlieu (…) survint un matin et trouva Calyste au bain, Sabine auprès de lui travaillait à des ornements nouveaux pour la nouvelle layette". Photo ! Ce doit être cela qu’on appelle parfois la vulgarité de Balzac…

En février 1840, après la sortie des deux premières parties, il écrivait à Madame Hanska : "… Oui, mademoiselle des Touches est George Sand ; oui, Béatrix est trop bien madame d’Agoult. George Sand est au comble de la joie ; elle prend là une petite revanche sur son amie. Sauf quelques variantes, l’histoire est vraie". A part l’excessive modestie de cette réserve, comment ne pas le croire ? Trop de traits de Félicité/Camille sont visiblement empruntés au personnage que jouait George Sand dans la société littéraire et mondaine de l’époque, trop d’allusions y sont faites au cours du roman (4) pour qu’on puisse douter un seul instant de leur parenté. Toutefois, ce que Balzac ne dit pas à madame Hanska, c’est que le cadre, ou plutôt le paysage, naturel et affectif, de Béatrix, ne fut trouvé que quelques mois après la visite à Nohant, lors d’une escapade en compagnie d’Hèlène de Valette dans le pays de Guérande (Batz, Le Croisic) qu’il avait déjà visité en 1830 avec madame de Berny. De celle-ci à lui la différence d’âge était la même que de Félicité à Calyste et son amour s’était fait lui aussi maternel et (très matériellement) protecteur. S. de Sacy peut écrire dans sa préface à La Femme de trente ans que les "amours (de Balzac) avec madame de Berny renferment en germe tout ce qu’il sait, tout ce qu’il sent de l’univers féminin : désormais et toujours il portera les couleurs de sa dame". Et il en a paré Félicité en qui se réunissent l’image récente et que je dirais "idéologique" de la châtelaine de Nohant et celle, plus profondément gravée, de la dame de cœur, "nunc et semper dilecta". N’est-ce pas aussi pourquoi, dès les premières pages de ce roman de femmes, Guérande s’en voit désigner comme le premier des personnages, "comme une femme divine que vous avez entrevue dans un pays étrange et qui s’est logée dans un coin du cœur"?