L’espace et son double (1)
Laurent Grison


En cet empire, l'Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la Carte d'une seule Province occupait toute une Ville et la Carte de l'Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l'Empire, qui avait le Format de l'Empire et qui coïncidait avec lui, point par point. Moins passionnées pour l'Étude de la Cartographie, les Générations Suivantes réfléchirent que cette Carte Dilatée était inutile et, non sans impiété, elles l'abandonnèrent à l'Inclémence du Soleil et des Hivers. Dans les Déserts de l'Ouest, subsistent des Ruines très abîmées de la Carte. Des Animaux et des Mendiants les habitent. Dans tout le Pays, il n'y a plus d'autre trace des Disciplines Géographiques.

Suarez Miranda, Viajes de Varones Prudentes,

Lib. IV, Cap. XIV, Lerida, 1658

(1) Article paru dans Mappemonde (Belin-Reclus), nº 52, décembre 1998.

(2) Borges J.-L., 1994, (première édition française, 1951), Histoire universelle de l’infamie/Histoire de l’éternité, Paris, Union générale d’éditions, collection 10/18. page 107. Le texte, cité ici en entier, s’intitule "De la rigueur de la science".

 

Ce texte a été écrit par Borges(2) qui prétendit l’avoir trouvé dans un livre publié au XVIIe siècle à Lerida, en Catalogne, et l’attribua, avec espièglerie littéraire, à un auteur fictif du XVIIe siècle, Suarez Miranda. Il s’agit d’une courte et remarquable réflexion en forme de parabole sur la cartographie, ses ambitions et ses limites. Destin étrange que celui de cette "Carte de l’Empire", représentation exacte de la réalité, à l’échelle 1/1, produit de l’ambition ultime de "l’Art de la Cartographie" à la recherche de la "Perfection".

Cartographie/Copie

Les cartographes produisent des "Cartes Démesurées" qui donnent satisfaction aux habitants de l’Empire et à ceux qui les dirigent. Fabricants d’images, ils reproduisent l’espace à l’identique. L’homme engendre, grâce à une mesure méthodique de l’espace, des images démesurées, c’est-à-dire dépassant la mesure ordinaire, immenses et, de fait, excessives. Il est maître universel de la figure de la Terre qui coïncide "point par point" avec l’espace réel. Dieux créateurs de cartes si minutieuses qu’elles sont autant d’espaces finis, les Cartographes de l’Empire veulent donner le privilège de la vie à ce qui n’est qu’une ombre, et du néant de la fiction faire sortir le miracle de l’existence. Cette cartographie/copie tient assurément de l’utopie, celle de la maîtrise absolue de l’espace et du réel.

"La Gomme est douce et mystérieuse, à consistance d’athlète. C’est assez dire sa souple force".
Régine Detambel Graveurs d’enfance.


Illusion d’espace

La "Carte de l’Empire" est illusion d’espace. Écriture hyperréaliste, elle est non-sens, impasse scientifique car vide de toute interprétation du réel. Apprentis-sorciers, les cartographes dessinent des espaces virtuels, des trompe-l’œil, qui n’ont pour seul but que de contrefaire la nature. La carte réalisée, carte absolue, est intrinsèquement inutile, inconsistante et sans valeur car elle a l’aspect et la taille de l’espace réel sans en avoir les avantages pour l’homme. Objet d’une piété désuète, elle devient "Carte dilatée", objet à perdre puis perdu. Elle connaît, comme la Terre qu’elle imite, le temps qui passe. Elle subit "l’Inclémence du Soleil et des Hivers". Et c’est alors que le double, écriture fictive de l’espace, figure imaginaire, trouve une utilité réelle, sinon réaliste, qui n’est pas celle que l’on pouvait attendre. La carte devient humaine et humanisée. Ses "Ruines", matérialisation du vieillissement, sont habitées. Elles subsistent dans le désert, espace du vide par excellence. Ce qui reste de la carte devient ainsi un territoire, un espace approprié par les ermites, les mendiants et les animaux. L’image parfaite du monde est devenue le lieu même de l’antimonde. Le reflet est miroir déformant.

 

 

 

(3) Umberto Eco, prenant le texte de Borges au pied de la lettre ou plutôt au pied de la carte, a écrit dans les années 1960 un pastiche délicieux dans lequel il énumère avec une feinte science qui tourne à l’absurde les difficultés de réalisation de la Carte de l’Empire. Il est intéressant de constater que, dans une mise en abîme subtile, Eco écrit un faux (son propre texte) sur une carte en trompe-l’œil (la Carte de l’Empire) décrite dans un autre faux (le texte de Borges) qui cite un faux (le texte de Suarez Miranda)! Lire Eco U., 1988, Pastiches et postiches, (édition française), Paris, Editions Messidor. Réédition collection 10/18, n° 2772, repris dans Comment voyager avec un saumon, Paris: Grasset, 1998.


Esthétique de l’apocryphe

Dans ce court texte, quelques motifs et ressorts borgésiens essentiels sont présents: la réflexion sur les rapports entre l’espace et le temps, l’image, la mémoire, le goût de la métaphore et du mythe, l’allégorie. On peut aussi y déceler une esthétique de l’apocryphe dans le lien entre la "Carte de l’Empire", faux chimérique, et le texte de Suarez Miranda, faux littéraire. Jeu de miroir, ombre dénaturée, dilatée, défigurée, extrapolation littéraire et scientifique. Pour Borges, le monde est un comble chaotique qui est inintelligible, indicible. Il souligne à plusieurs reprises dans son œuvre l’impossibilité de proposer une véritable image du monde, avec une réelle portée. En quelques lignes, il dévoile ici une part de ses interrogations fondamentales sur le monde et le rôle de l’homme dans celui-ci. Il rappelle aussi que la démesure est aussi humaine que la mesure.

De l’iconolâtrie à l’iconoclasme

Ce texte de Borges, qui ressemble fort à un conte voltairien, est imprégné de philosophie, notamment aristotélicienne. Il illustre une réflexion très ancienne sur la mimésis, l’imitation de la nature. L’auteur montre, dans un style métaphorique qu’il affectionne, que la prétention d’imiter la nature à l’identique est vaine. En filigrane, apparaît un thème essentiel qui croise la littérature, l’art et… la géographie: écrire le monde, le peindre, le cartographier, en donner une image n’est pas seulement le reproduire mais l’interpréter. La fin de la "Carte de l’Empire" coïncide avec la mort des "Disciplines Géographiques". L’espace réel se suffit à lui-même, il se présente sans être représenté. Disparaissent icônes et cartes, comme toute science de la représentation. Ainsi, l’Empire passe d’un excès à l’autre, de la production iconolâtre de "Cartes Démesurées" à la négation de l’idée même de cartographier, voire à l’iconoclasme.(3)