À propos de Encyclopédie des morts, de Danilo Kis
Entretien avec Thierry Bédard
Propos recueillis par Anne MILLAT
 

 

N. B: On peut ajouter aux propos de T. Bédard, que non seulement les Protocoles sont un faux mais qu’ils sont aussi un plagiat.C’est ce que rappelle P.A.Taguieff en citant dans Les Protocoles des Sages de Sion: un faux et ses usages dans le siècle (Berg international éditeur, 1992) l’article de Pierre Charles (1938) (1) démontrant que les concepteurs des Protocoles n’ont fait qu’adapter un pamphlet de Maurice Joly intitulé Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu, publié à Bruxelles en 1864 et dirigé contre "l’autocrate" Napoléon III.En tout cas cet exemple montre comment une falsification textuelle prépare le passage à l’acte, le grand massacre des juifs de sinistre mémoire.

(1) l'extrait réduit du texte de Pierre Charles figure page 88 de la revue.


Comment est composé votre spectacle?

Il est construit à partir d’une nouvelle de Danilo Kis Le livre des rois et des sots qui appartient au recueil Encyclopédie des morts. Cette nouvelle raconte l'origine des Protocoles des Sages de Sion, ce faux politique qui a fondé, en partie, l’antisémitisme moderne. "Mon intention, écrit-il, était de retracer en bref l’histoire véridique et fantastique, "incroyablement fantastique" de la naissance des Protocoles des Sages de Sion, de leur influence démente sur des générations de lecteurs et des conséquences tragiques qu’ils eurent".

Danilo Kis est un créateur yougoslave, d’origine juive hongroise par son père et serbe orthodoxe du Montenegro par sa mère, qui a reçu une éducation russe! Il écrit en serbocroate. Il est mort à Paris en 1989.

Parlez-nous de ces Protocoles.

Il s’agit d’un supposé plan secret de juifs conjurés ayant pour but de dominer le monde et de ruiner l’univers qui se présente sous forme de lois, sentences, dialogues philosophiques… Ce document a été l’un des plus gros tirages de l’entre-deux guerres en France.

Il s’agit d’un faux fabriqué à Paris à la fin du XIXe siècle par la police tsariste pour excuser, entre autres, les pogromes russes et encourager l’antisémitisme politique montant (cf. l’affaire Dreyfus). Après la première guerre mondiale ce faux devient une des pièces maîtresses des idéologies d’extrême droite. C’est un véritable délire antisémite.

Et les Protocoles aujourd’hui?

Les Protocoles sont à la base de ce concept de "complot juif mondial" et sont toujours largement diffusés, d’une manière plus ou moins discrète, malgré les interdits.

Ils sont distribués massivement dans les ex-républiques du bloc soviétique et par les fanatiques islamistes qui s’en servent comme ouvrage de combat contre le sionisme.

Comment avez-vous été amené à vous intéresser à ces Protocoles?

Je m’intéresse à la question de la violence et du mensonge politique donc à des analyses -philosophiques, historiques, artistiques- sur des sociétés totalitaires effrayantes bâties sur des discours et des pratiques innommables.

Dans votre spectacle vous mêlez la réalité et la fiction, la nouvelle de Danilo Kis et des extraits des Protocoles eux-mêmes. Quel effet attendez-vous de ce décalage? Quel problème particulier pour les acteurs?

Danilo Kis a inséré dans sa nouvelle des vrais extraits des Protocoles des Sages de Sion, et ce mécanisme provoque un effet de réel brutal: les Protocoles dans l’histoire ont deux fonctions, d’une part, ils servent de justification à l’antisémitisme et d’autre part, ils sont le référent des dictateurs modernes (Staline, Hitler etc.).

La difficulté pour les acteurs est de jouer sans cesse entre le discours très au présent qui traite de l’histoire des Protocoles et le jeu de fiction qui met en scène les différents protagonistes de l’affaire - un mystique russe, un officier de l’armée blanche, un théologien français pas très catholique, "l’auteur de Mein Kampf" etc.-.

Parler d’un faux, n’est ce pas lui donner de l’audience, faire le jeu des faussaires? Jouer avec le feu?

Le texte de Kis démonte et combat la stupidité de l’antisémitisme… Parler des Protocoles, c’est parler du danger des idéologies d’extrême droite.

Comment espérer qu’une prise de conscience de la vérité vienne par un art qui est un art du faux semblant: le théâtre?

Je ne crois pas que notre travail soit de l’ordre du faux semblant mais plutôt de l’ordre du faux assumé, distancié, révélé.

Votre spectacle est-il une entreprise essentiellement militante contre le racisme, contre le mensonge?

J’ai une réponse citoyenne contre la montée de l’extrême-droite mais il me semble nécessaire d’avoir aussi une réponse artistique.

Pouvez-vous préciser pourquoi le cycle en cours de Notoire a été baptisé: "notoire/argument du menteur"?

Notoire construit des spectacles - souvent drôles - autour de thèmes liés à la violence sociale et à la violence politique sous forme de spectacles "grand public" (Guerre au troisième étage de Pavel Kohout), de spectacle de recherches, d’intervention ou de spectacles pour les enfants.

Notoire/argument du menteur, c’est l’idée de singer la fausseté pour mieux faire entendre la vérité!