Du vrai de la maxime au faux de la parodie
Création/récréation ou l’argumentation revisitée
Catherine DUPUY
 

(1) Pierre Dac, Les Pensées.Le Cherche Midi éditeur - 1972

 


EXPOSÉ DES MOTIFS DE LA SÉQUENCE

"Rien n’est faux tout est faux, rien n’est vrai tout est vrai".

Un relativisme post-moderne a contribué peut-être à ce que la recherche en didactique sur l’argumentation se développe.

Quels sont les mécanismes fonctionnels, rhétoriques et logiques qui permettent à un locuteur de communiquer, persuader et convaincre?

Le discours argumentatif doit être lu au collège, mais aussi mis en situation dans un espace d’expression de soi, de ses opinions en interactions avec autrui. Autrui, entendu comme étant les camarades de la classe, aussi bien que les auteurs des textes.

On a alors une didactique des Lettres "citoyenne", prenant en compte les pratiques sociales de la communication qu’il s’agit de faire observer par les élèves, afin qu’ils s’y exercent délibérément.

ÉLABORATION DU PROJET

Il a paru intéressant de veiller dans cette séquence à développer les capacités d’analyse et d’esprit critique sur les textes.

Traquer le vrai sous le faux.

On a voulu instaurer un mouvement de balancier: valorisation d’objets littéraires, dévalorisés par d’autres textes parodiques. La Rochefoucauld, La Bruyère, contre Pierre Dac.

Pour cela, le professeur a mis en place une variété d’activités autour de la lecture/écriture (débat oral, lecture, écriture-imitation, écriture-expansion) mettant l’élève dans des situations d’apprentissage diverses. Ces activités sont dépendantes et complémentaires.

DESCRIPTION DU PROJET DE LECTURE

L’étude du discours à visée argumentative, en classe de troisième, devrait s’articuler avec les compétences acquises des élèves.

Celles-ci s’étendent plutôt aux activités langagières socialisées: conversations et conflits dans la cour de récréation, auto-justifications improvisées (mais souvent pertinentes) devant le professeur réclamant un travail non fait. Le sujet de réflexion du brevet peut aussi constituer un objectif d’apprentissage argumentatif.

Mais nous pensons que les consignes d’écriture du devoir "d’idées" de l’examen de fin de collège, n’offrent guère d’autres possibilités de structuration de textes que la fameuse dialectique limitée, de la thèse - antithèse - synthèse à laquelle les élèves se raccrochent (mais qui leur a appris cette démarche?)

Le sujet de réflexion, en effet, ne développe qu’une illustration descriptive d’expériences fictives et non fictionnelles que le candidat doit livrer. Personne n’est dupe, ni l’élève ni le correcteur qui se désolent de subir les contraintes de stéréotypes scolaires.

Par contre, nous croyons que l’argumentation, la réflexion argumentative, donnent la possibilité à une authentique situation d’apprentissage si le cadre didactique est explicitement posé.

Cette contribution voudrait être une modeste "Défense et Illustration de l’art argumentatif par l’exercice de la parodie".

La maxime: un bon genre à tout faire

Il a paru utile de construire un groupement de textes à partir de la maxime classique (La Rochefoucaud, La Bruyère), se prêtant à l’approche plurielle de la lecture et de l’écriture.

La forme brève contient l’essence de l’argumentation, une opinion qui s’énonce dans une formule frappante, noyau de l’art du paradoxe qui déjoue les topoï, les valeurs communément admises, pour les mettre en tension.

La maxime engage aussi la réception du lecteur, alerté par son énoncé antithétique car elle plonge "l’éthique dans le règne du soupçon" (Barthes).

La maxime recèle en elle le principe de la démystification en levant le voile sur les mœurs des hommes. La maxime lutte contre le faux d’une réalité sociale consensuelle. Elle cherche à débusquer le "vrai", la vérité démystifiée.

Le professeur a guidé la classe pour faire découvrir les présupposés, l’implicite des maximes de La Rochefoucaud et La Bruyère.

MANIPULATIONS EN TOUT GENRE

On donne à lire un autre groupement de textes de Pierre Dac issus des Pensées (1) les élèves notent le détournement humoristique de ces réflexions. La structure symétrique et antithétique de la maxime classique est conservée. La dévalorisation s’exerce sur la description dégradée de sentiments nobles comme l’Amour.


La dimension sémantique et phonique des mots est mise en jeu.

Les valeurs pessimistes et déceptives énoncées par la maxime classique sont contestées par un bon sens populaire. La parodie montre sa force contestatrice par rapport à une vérité sentencieuse.

Qui parle?

La classe a réfléchi à la figure de l’argumentateur, c’est-à-dire au sujet d’énonciation de la maxime.

Qui est celui qui énonce ces vérités morales et générales, au nom de qui? Mais aussi quel est le statut d’une vérité qui s’exprime sous le couvert de l’impersonnalité (la 3e personne)

Des données d’histoire littéraire ont fourni des éclaircissements sur le contexte socio-culturel dans lequel La Rochefoucauld s’exprimait. Dans le groupement de textes de Pierre Dac, on a relevé la problématique distinction du locuteur et de l’énonciateur. Ainsi l’auteur des Pensées met au jour une position distanciée par l’ironie. Deux voix coexistent illustrant le dialogisme bakhtinien. La référence explicite aux Pensées de Pascal a aussi livré un élément d’intertexualité.

DESCRIPTION DU PROJET DE LECTURE/ECRITURE

Du rififi dans la maxime ou comment la parodie détruit.

La saisie du fonctionnement langagier des textes lus, devrait être investie dans une programmation des travaux d’écriture. Il a fallu repérer avec la classe les éléments constitutifs des maximes classiques ou parodiques.

La séquence a insisté également sur la prédominance de la forme brève dans les discours sociaux: le slogan publicitaire, qui constitue un avatar de la maxime.

Le débat avec les élèves a porté sur la nature littéraire ou non des trouvailles langagières des publicitaires. En tout cas, la classe a été étonnée de retrouver des éléments formels de la maxime dans ces messages.

Le tableau en annexe permet d’observer le fonctionnement textuel des trois formes brèves.

Les élèves se sont emparés de la consigne d’écriture, écrire des parodies de maximes en suivant les consignes de réalisation:

- adopter la structure de la forme brève
- construire un système d’antithèse
- exploiter la polysémie des mots, la paronymie.

les textes produits ont exploité la thématique de la politique, fer de lance des adolescents, répercutant les discours désabusés de leurs aînés. L’amour a été évoqué à travers les stéréotypes hommes/femmes tels qu’ils persistent encore dans les jeunes mentalités.

Le professeur a invité les élèves à écrire les parodies à deux, afin que chacun argumente ses trouvailles personnelles et les ajuste à l’interlocuteur-scripteur, dans un souci d’échanges.

CONCLUSION

L’étude de la maxime a permis d’aborder l’argumentation en 3e dans la spécificité argumentative de cette forme brève: le versant expositif.

Les élèves n’ont pas eu à examiner le circuit argumentatif, réservé dans la progression de la séquence, à un deuxième temps: la lecture de l’œuvre intégrale du Dernier jour d’un condamné de V. Hugo.

Cependant comme on l’a vu, la maxime, classique ou parodique, offrait des indices textuels de l’argumentation assez riche. De plus l’exercice de la parodie visait à faire entendre et à faire écrire une autre voix contradictoire, délimitant l’espace argumentatif, la voix singulière de l’élève qui s’essayait à frotter sa pensée à celle, sérieuse, de La Rochefoucauld et celle, ludique, de P. Dac.

La polyphonie des expressions dans la classe n’a pas entraîné de cacophonie mais la mise en situation d’un espace d’expression.

Toutefois si "rien n’est moins sûr que l’incertain,
rien n’est plus certain que ce qui est aussi sûr"

P. Dac

 Annexe I

STRUCTURATION DE LA PARODIE
PROCEDES DE DEVALORISATION DE LA MAXIME CLASSIQUE

Les indices textuels

1- Coexistence du générique et du particulier
2- Expansion de la forme brève
3- Lexique bas mais non vulgaire
4- Un mot pour un autre, "surprises" à la Jean Tardieu
5- Polysémie induite (veine corporelle et/ou sexuelle)
6- Personnalisation: un "je" émotif d’un individu "moyen"
un "je" émotif exprimant ses doutes, ses incertitudes.

 

  Annexe II

TABLEAU COMPARATIF

Traits linguistiques Maxime classique
La Rochefoucauld
Maxime parodique
P.Dac
Slogan publicitaire
Énonciation 3e personne                      ----> id.                      ---->
intrusion d’un "je" naïf populaire
3e personne
Temps des verbes Présent gnomique      ----> id.                        ----> id.Temps du discours
Éléments formels Antithèses
Système syntaxique d’opposition     ---->
id.                    ----> id.
Référents Désignations catégorisantes
Usage de pluriels collectifs de genres
Collectifs abstraits
Articles définis de notoriété           ---->
Représentation d’un monde idéalisé
contre le monde réel
id.                 ----> id.
Présupposés Nature humaine noble
intemporelle
Nature humaine
singulière
Consommateur défini par un ou deux traits caractérisants
Vision du monde Pessimiste               ----> id.
mais "débonnaire"
Optimiste, seule possibilité
pour déclencher l’achat
Éléments modaux Dissocier ce qui est communément associé et inversement
Le paradoxe: la formule close par sa brièveté                                      ---->
id.
+ expansion                          ---->
 
Pragmatique Visée didactique: lever le masque de la réalité
Visée de séduction
Distance: impersonnalité           ---->
id.
+ émotivité du locuteur   ---->
id.
Visée de persuasion
Affectivité
Tonalité Sérieux de l’énoncé didactique
Jubilation dans le trait d’esprit.
Mise à distance de l’énoncé
Ironie supérieure
Volonté de ne pas faire le bel esprit
Le bon sens distancié = tonalité populaire
ironie "débonnaire"
Variabilité
de la tonalité

Annexe III

Extraits de : Les pensées de Pierre DAC

Sur l’amour

L’adultère

Ce n’est pas parce qu’un amour est éperdu qu’il est perdu pour tout le monde.

Le célibat

L’amoureux solitaire est le plus souvent le naufragé d’un cœur involontaire.

L’attraction mutuelle et réciproque de deux êtres d’appartenance sexuelle différente est la résultante du passage de deux courants qui traversent leurs éléments de contact qu’ils soient alternatifs ou continus.

La déception amoureuse

L’amour est parfois une aventure dont certains n’en reviennent pas d’être revenus.

Si l’amour est une chanson de charme, il sait être aussi une chanson de gestes.

Sur la politique

Quand un parti politique bat de l’aile, il n’est pas loin de l’éclatement en vol, si plané soit-il.

Le véritable et habile homme d’état gouverne avec une main de fer dans un gant de velours et non avec une main de toilette dans un gant de crin.

Extraits de : Les pensées proverbiales de Pierre DAC

Les murs ont des oreilles dans la mesure où les cloisons sont nasales et les conduits acoustiques.

S’il faut tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler, combien de fois ne faut-il pas tourner autour d’un pâté de maisons pour trouver une place pour ranger sa voiture.

Un très ancien proverbe birman dit : "Rien ne sert de courir si on n’est pas pressé et rien ne sert de marcher si on n’est pas foutu de se tenir debout".

Un tout autre très ancien proverbe birman, plus ancien encore que les deux précédents dit je ne me rappelle pas trop quoi au juste tellement il est ancien.

Enfin le sarcastique et prophétique proverbe qui dit : "Rira bien qui rira bien le dernier" gagnerait à être ainsi modifié : "Quand celui qui rit le dernier a bien fini de rire, personne ne rigole plus".

(c) Avec l’aimable autorisation des éditions du Cherche Midi