Faux et usage du faux dans La Chartreuse de Parme
Catherine JORGENSEN
(1) Les références des pages renvoient à l’édition du Livre de Poche.

 


Si le roman est, comme l’écrit Stendhal: "un miroir qu’on promène le long d’un chemin", La Chartreuse de Parme qui joue avec des faussaires, des faux cheveux, des idées fausses, des faux dévots, des faux pas, des fausses alertes et des situations fausses ressemble à un miroir aux alouettes. L’œuvre étant conseillée aux élèves de première, accepter de faire fausse route peut permettre de s’écarter des chemins trop "balisés".

Un héros faussaire:

Si l’on demande aux élèves de relever des passages dans lesquels Fabrice del Dongo prend une fausse identité, ils remarquent que se faire passer pour son frère: (ch. X) "mon nom: Ascagne del Dongo", pour sa victime (Giletti), ou pour d’autres, sauve le héros de bien des déboires et fait de La Chartreuse un roman d’aventure. Mais, dans le roman, l’utilisation du faux nom est plus complexe, car (ch. VIII): "Fabrice prend un faux nom" pour séduire Marietta, (ch. XXIII) et rêve ainsi la fin de sa vie "j’ôterai à l’église un mauvais prêtre, sous un nom supposé j’irai me réfugier dans quelque chartreuse". Aucun jugement moral ne vient sanctionner ces mensonges alors que le héros rejette "les artifices et la comédie" ce qui permet aux élèves de repérer la complicité du narrateur avec ces faux.

Si on cherche ensuite les passages dans lesquels il se déguise, on trouve à la fin du chapitre XIII: "Fabrice déguisé en paysan", plus tard lors du retour à Parme, après l’évasion: "il passait sa vie déguisé en paysan"

Lors de son histoire d’amour avec la Fausta, il n’hésite pas à arborer des postiches: (ch. 13): "Fabrice avait arboré (ch. XIII) des moustaches et des favoris". Ne peut-on pas considérer qu’il utilise son habit religieux comme un déguisement pour attirer Clélia? Or le récit se moque des perruques poudrées (ch. II et ch. VI), symboles d’hypocrisie et de tristesse.

Fabrice del Dongo use du faux pour se tirer de situations délicates, mais aussi par jeu:

p. 293: "Fabrice écrit à l’archevêque (…) mais pour que sa belle lettre en italien ne fût pas perdue, Fabrice y fit quelques changements nécessaires et l’adressa au Comte Mosca".(1)

Ludovic écrit à sa place et la lettre à Conti est une lettre d’amour déguisée pour Clélia.


Les fausses lettres sont présentées comme une spécialité familiale puisque les lettres du Marquis (père de Fabrice) "d’ailleurs ridicules ont le mérite d’en démentir de plus vraies". C’est une fausse lettre de la Raversi, ennemie jurée de Mosca et de la duchesse qui conduit à l’arrestation du héros.

Un pouvoir "faussaire":

On peut demander aux élèves de repérer les faux pratiqués par les hommes ou les femmes de pouvoir.

Une courtisane comme La Raversi a son faussaire attitré et attire Fabrice dans un piège en imitant l’écriture de la Sanseverina. Elle se charge de fabriquer un faux témoignage pour accabler le héros lors du meurtre de Giletti: "la marquise avait acheté le vetturino qui conduisait la voiture et qui faisait maintenant une déposition abominable" (p. 289), elle suborne des témoins: "pour gagner des écus, ils se laissent aller à altérer la vérité" (p. 291). Le pouvoir peut transformer un événement: "le meurtre de Giletti était une bagatelle et l’intrigue seule était parvenue à en faire quelque chose."

Le roi prend plaisir à répandre le faux bruit de la mort de Fabrice à la fin du chapitre XIX: "nous allons préparer un échafaud, la duchesse ne manquera pas de croire qu’il est destiné au petit del Dongo". Mosca lui-même n’hésite pas à fabriquer un faux coupable et à le faire mettre en prison pour protéger le héros (ch. XIII).

Si l’on fait étudier aux élèves l’intervention suivante du narrateur (ch. XX). "C’est ainsi que les petits despotismes réduisent à rien la valeur de l’opinion", ils découvrent que les faux pratiqués par le pouvoir nourrissent la portée satirique du texte et donnent une leçon de vigilance critique au lecteur. Là le narrateur intervient négativement.

Un héros qui se débarrasse de ses idées fausses:

Si on considère La Chartreuse de Parme comme un roman d’apprentissage, on découvre que chaque épreuve permet au héros de renoncer à une illusion cf. p. 82: "la guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de la gloire qu’il s’était figuré". Le narrateur intervient dans le récit pour souligner comment le héros parvient à discerner le vrai du faux: "Fabrice qui entrevoyait pour la première fois le véritable état des choses", "Fabrice tombait de haut" (ch. XII), "les écailles tombaient des yeux de Fabrice". Le vrai se révèle, se bâtit pour le héros comme pour le lecteur grâce aux interventions du narrateur. Le rôle du point de vue de la narration prend ici tout son intérêt et les élèves découvrent ainsi que le narrateur corrige le point de vue du personnage. Il permet de découvrir que le héros est dans une situation fausse (p. 35): "Fabrice plus ignorant que jamais à la fin de l’année obtint cinq premiers prix" ou dans le faux triangle amoureux avec la duchesse et le Comte. Mais parfois le narrateur joue à ne pas tout savoir (p. 47); "je ne sais si elle se trompait". Si on étudie les différentes versions du meurtre de Giletti, on ne sait plus discerner le vrai du faux. En effet la première version est racontée du point de vue de l’assassin: Fabrice présente un duel, mais "toute la ville de Parme croyait que Fabrice s’était fait aider par vingt ou trente paysans pour assommer un mauvais comédien"; pour le prince il s’agit d’un meurtre épouvantable, la lettre de l’archevêque précise: "tout le monde croit que vous vous êtes donné le plaisir de tuer l’histrion Giletti, ce n’est pas l’affreux péché du meurtre que le public blâme en vous, c’est uniquement la maladresse ou plutôt l’insolence de ne pas avoir daigné recourir à un bulo"; pour la duchesse "c’est un petit assassinat comme on en compte cent par an" et même "son neveu avait plus ou moins tué Giletti". Les lettres contribuent à créer un vertige entre vrai et faux.

La Chartreuse de Parme montre ainsi que chacun a sa vérité, comme le dit Gina; "si ce n’est la vérité c’est du moins ce que j’en vois". Demander alors aux élèves qui est le narrateur dans le roman conduit à l’étude de l’avant-propos et à une mise en abyme: qui est le vrai narrateur, celui qui reçoit le témoignage du lieutenant Robert au chapitre I? le neveu qui raconte cette chronique italienne à un voyageur? Il devient intéressant de faire des recherches sur l’auteur, ses pseudonymes, ses manies. Enfin vérifier la citation de Ronsard au chapitre II conduit à des surprises puisque Stendhal change les vers 5 et 6 du sonnet pour Hélène. Faire usage de faux c’est donc aussi un clin d’œil aux lecteurs, ces "happy few" capables de distinguer les véritables œuvres d’art.

Le faux est présent dans tout le roman, il aide le héros à triompher des obstacles, même s’il condamne l’artifice et cherche sa vérité, il permet au narrateur de prendre de la distance vis à vis des personnages et de les mettre en situation d’apprentissage, mais la multiplication des faux, fait de la vérité un jeu de reflets et du roman un miroir à multiples facettes. Montrer aux élèves comment un récit construit le vrai et le faux n’est-ce pas les mettre sur le bon chemin?