Le sonnet de lhumoriste Georges Fourest intitulé "Le Cid" ne se rapporte
pas à une scène précise de la tragédie de Corneille, malgré la citation placée en
exergue.
En revanche, il est possible de repérer
des affinités certaines entre le sonnet de Tristan Corbière "Sonnet à sir
Bob" et celui de Ronsard intitulé "Rossignol mon mignon", bien que
Corbière ny fasse aucune référence explicite.
Enfin, bien que le film de Gérard Oury La
Folie des grandeurs sinspire évidemment du drame romantique Ruy Blas, il
nest pas très aisé dy repérer des scènes exploitables.
Méthode:
Si lon veut procéder sans a
priori, il est difficile, au moins au départ, de faire léconomie dun
travail en deux temps: observation du texte de référence à la fois dans son contenu
(notamment les valeurs défendues) et dans son fonctionnement; puis comparaison avec le
texte parodique: trouver les points communs indispensables qui relient les deux textes,
puis dégager ce qui fait leurs différences, le décalage critique introduit par la
parodie, au niveau du sens et de lexpression.
Chaque parodie induit une dégradation
qui débouche sur une remise en cause des valeurs propres du texte initial. En effet, il
semble que la parodie sexerce sur des textes porteurs de valeurs fortes,
universelles telles que foi religieuse, honneur, amour,
Cette remise en cause est
elle-même liée au rire.
À lissue du travail effectué sur
les différents textes, il est utile de faire des travaux de synthèse sur ces points: les
processus de dégradation, les valeurs remises en cause, les origines du rire.
Exemples:
1. "Pater noster", prière
de LEvangile de Saint Matthieu et poème de Jacques Prévert.
Points communs: le titre et la première
ligne sont identiques; le ciel et la terre désignent les domaines de Dieu et des hommes;
le bien et le mal délimitent chacun une des parties du texte; les textes sont formés de
"vers libres" et utilisent des anaphores qui les rythment et leur donnent une
tonalité insistante.
Différences: le texte de Prévert
rejette Dieu alors que la prière le supplie.Le ciel et la terre ne sont plus le domaine
de Dieu, les hommes sont maîtres de la terre. Le bonheur et le malheur proviennent de
lhomme et de la nature, non de forces transcendantes, un dieu ou un tentateur. La
religion et lEglise sont évoquées de façon négative, associées à
labsurdité des doctrines et à lexploitation du peuple. La construction du
poème, plus long que la prière, se fait par juxtaposition et accumulation de visions
dabord positives puis négatives: cela suggère la diversité et peut-être
labsurdité du monde.
La dégradation se fait par cette
construction. Le vocabulaire moral est remplacé par un vocabulaire descriptif courant,
appréciatif et dépréciatif, comportant des jeux de mots. Le principe de soumission à
un être supérieur est remplacé par un rapport déquivalence entre des réalités
multiples.
Ainsi sont remises en cause les valeurs
religieuses: lidée de transcendance; de la faiblesse de lhomme par rapport à
Dieu. La terre est à la fois merveilleuse et horrible, mais on ne peut la changer, un
simple constat aux vers 20-21 et 32-34 résume les deux parties.
Le rire de la parodie est ici discret. Il
provient de la provocation délibérée envers un texte vénéré par des millions de
croyants. Les jeux de mots sont amusants. Globalement, cest le rire contestataire,
qui remet en cause les valeurs établies: la religion, larmée, les vieillards
Même si certaines évocations sont tragiques, le ton reste plutôt léger.
2. Le sonnet élégiaque:
"Rossignol mon mignon" de Ronsard et "Sonnet à sir Bob" de Corbière.
Points communs: le titre du recueil (Les
Amours, Les Amours jaunes); la forme du sonnet, qui de plus oppose quatrains et
tercets, les premiers étant plutôt positifs et les seconds constituant une chute, qui
correspond à la position du poète vis-à-vis de la femme aimée; la femme est difficile
daccès et cruelle, le poète souligne linutilité de son chant; la
comparaison entre le poète et lanimal.
Différences: le titre de Corbière (Les
Amours jaunes) joue sur le "jaune" (rire jaune) qui traduit lironie
amère. Lanimal nest pas un rossignol mais un chien: au lieu de chanter, il
adopte une position servile. Le poète na même plus accès auprès de la femme
aimée et accepte de se ridiculiser. La forme évolue: les rimes sont croisées, la
ponctuation souligne les ruptures de rythme.
La dégradation est donc évidente, le
chant du poète devient grinçant et désarticulé; la syntaxe, elliptique, le vocabulaire
prosaïque. Lironie, "le rire jaune", remplacent lélégie.
Ainsi sont dénoncées les valeurs,
propres à cette dernière: la femme inaccessible devient grotesque (elle risque de
mordre), le poète na aucune confiance dans sa valeur.
3. Le conte de fées: incipit de La
Fille aux cheveux dor de Mme dAulnoy et de Candide de Voltaire.
Points communs: le lieu (le château, un
royaume), le temps mythique ("il y avait"), les personnages. Le récit:
situation initiale positive, possibilité damour mais obstacles. Le style: formule
initiale magique du conte; "un jour" indique lélément perturbateur de la
situation initiale; emploi de lhyperbole. Noms symboliques.
Différences: dans Candide, le
château nest en fait quune grosse ferme; les qualités des personnages sont
très réduites. Les noms ont un sens ridicule. Lentourage est peu brillant.
La dégradation sopère en
reprenant les stéréotypes pour les rabaisser. Le style hyperbolique devient parfois
antiphrase.
Le modèle de société idéale offert
par le conte (richesse, beauté, bravoure) est réduit à un microcosme prétentieux où
règne le faux-semblant. Voltaire ridiculise la société de lAncien Régime, en
particulier les petits nobles de province.
Le rire est satirique: il repose sur le
repérage de tous les clins dil qui truffent le texte, lironie et le
ridicule du petit monde des nobliaux.
4. Le Cid, tragédie de
Corneille, et sonnet de Georges Fourest.
On peut utiliser le texte de Corneille
dont est extraite la citation en exergue ("Va, je ne te hais point" III 4), mais
le sonnet évoque une scène qui nexiste pas dans la tragédie.
Points communs: le titre; la citation en
exergue qui fait référence à la fameuse situation cornélienne dans laquelle on aime
celui quon devrait haïr; lemploi de lalexandrin qui donne un ton noble;
le style précieux avec lemploi de lapposition et du rejet, de
leuphémisme de bienséance, les longues phrases
; la position figée des
personnages.
Différencescar Fourest utilise un
sonnet, ce qui réduit notablement le texte (mais celui-ci reste conventionnel à
dessein)car lhumour doit agir rapidement dans le sketch. Le dialogue entre Rodrigue
et Chimène est absent. Le style est excessif, labus de termes espagnols avertit
quil sagit dune satire de lhonneur chatouilleux; la chute du
sonnet confirme la prétention de celui-ci: en fait, la situation de Chimène est
triviale.
Lhonneur qui apparaît exigeant et
sacré chez Corneille, est réduit à des attitudes de façade. Les sentiments hors du
commun sont rabaissés à lattirance physique banale.
Le rire est progressif: il
sesquisse sur les stéréotypes des attitudes, puis éclate au dernier vers. Il y a
aussi le rire de connivence fondé sur la désacralisation dune uvre célèbre
et unanimement respectée, très souvent étudiée en classe (du moins à lépoque
de Fourest).
5. Le drame romantique: Ruy Blas
de Victor Hugo et le film La Folie des grandeurs de Gérard Oury. Scènes finales.
Points communs: le sujet le piège
se referme sur la reine. Laction: Salluste accueille la reine (non montré dans la
pièce), Ruy Blas est confronté à la reine et affronte Salluste. Le lieu: la maison de
Salluste. Les personnages: la reine Marie de Neubourg aimée du valet Blas (Ruy, prénom
noble, a disparu dans le film) transformé en seigneur par Salluste.
Différences: le lieu du film est plus
ouvert et démultiplié sur plusieurs pièces, ce qui permet des actions parallèles et
diverses. Les deux amants ne discutent pas, la reine étant inconsciente, ils échangent
un baiser. Au lieu daffronter la réprobation tragique de la reine, Ruy Blas
concentre son action sur Salluste, sur le mode de la ruse. Les personnages ne sont pas
tragiques. La reine continue dignorer lidentité véritable de Blas. Le
langage est simplifié, sans rien de noble, proche de la farce.
La dégradation est énorme: le coup de
théâtre tragique de la réapparition de Salluste est remplacé par un jeu de
substitutions burlesque. Le face à face en huis clos se transforme en une action
échevelée dans plusieurs pièces. Le personnage malfaisant est ridicule; le personnage
sublime est devenu sympathique et efficace. La réprobation douloureuse de la reine est
remplacée par le désir dun baiser. Le langage et les valeurs sont banals.
Les valeurs de Ruy Blas étaient
élevées: recherche de lidentité, supériorité de lamour sur le rang
social, valeur personnelle supérieure au rang social; mais elles étaient présentées
comme une revendication (romantique) impossible. Le film leur substitue des valeurs de
western ou de roman de cape et dépée: ruse et inventivité du héros lui
permettent de déjouer les plans du méchant. Le film peut fonctionner dans
lignorance de la pièce.
Le rire est omniprésent, on est de
plain-pied dans la comédie.
Synthèses
Elles permettent de faire le bilan sur
trois points qui ont servi de fil conducteur: la remise en cause des valeurs, la
dégradation et la nature du rire, à partir des textes étudiés.
1. Le plus évident concerne la remise en
cause des valeurs. Les textes parodiés sont des textes sérieux, "nobles",
dun style soutenu. Ils font référence aux valeurs élevées de lhumanité,
la parodie les conteste et fait de leurs adeptes des personnages ordinaires.
"Pater noster" est une prière
qui constitue la base de lattitude chrétienne devant Dieu, considéré comme un
père bon et tout puissant auquel lhomme se confie, se soumet et remet son domaine.
Prévert refuse cette conception, rejette la transcendance, restitue la terre aux hommes
sans perdre de vue que celle-ci nest pas un paradis.
"Rossignol mon mignon"
sefforce de donner une image élevée du poète, de son chant; la femme ne le
comprend pas, la souffrance de lhomme éconduit est pathétique. Corbière
ridiculise le poète, son chant na guère de valeur et sa souffrance provoque gêne
et moquerie.
Le Cid présente des personnages
hors du commun qui rivalisent dhonneur et de sacrifice, pour lesquels honneur et
amour sont étroitement associés. Fourest réduit ces sentiments à une attitude
prétentieuse qui cache en fait des désirs ordinaires.
Le conte de fées fait pénétrer le
lecteur dans un monde imaginaire où des personnages stéréotypés atteignent le bonheur
au terme dune série dépreuves. Le conte voltairien montre que cet univers
nest dans la réalité quapparence et prétention. Laristocratie occupe
une position dominante injustifiée.
Le drame romantique reprend sur le mode
tragique cette situation injuste: le valet est le véritable noble, ses qualités
personnelles devraient lui permettre daccéder à des fonctions élevées et à un
amour hors du commun. Mais la réalité du pouvoir appartient aux aristocrates sans
scrupules. La pièce exalte le sublime et critique la malfaisance des hommes de pouvoir.
Le film de Oury annule la critique sociale et politique en nutilisant que les
données personnelles de la situation et en inventant une fin heureuse invraisemblable.
Les personnages nont que des motivations assez banales.
Le titre du film est significatif:
"la folie des grandeurs" désigne lexcès dans la recherche de
largent, des honneurs, de lamour impossible. Il peut à lui seul résumer
lesprit de la parodie en général.
2. On peut donc parler dune
"dégradation" des textes initiaux, tant sur le plan du fond que de la forme.
Prévert fait redescendre lhomme
sur terre et loblige à assumer ses merveilles et ses turpitudes. Le vocabulaire
devient familier, la forme adopte laccumulation et la juxtaposition.
Corbière donne du poète une image
dégradante. Lalexandrin est détruit par laccumulation des tirets, points de
suspension, incises; la syntaxe devient familière et elliptique ("Prends ton sonnet,
moi ta sonnette"); le vocabulaire est prosaïque et joue sur les mots.
Fourest ridiculise la prétention
espagnole, rabaisse lamour de Chimène à un désir physique. Labus des termes
espagnols, des mots inusités et des expressions convenues souligne le caractère
dépassé de la situation; la chute du sonnet est aussi celle de Chimène révélée dans
tout son prosaïsme.
Voltaire dégrade lunivers
aristocratique méthodiquement, lieux et personnages. Lantiphrase constitue
loutil idéal de cette négation.
Oury fait éclater le cadre du drame,
ridiculise le personnage odieux, supprime le sublime du héros et la déception
pathétique de la reine. Les dialogues sont simplifiés à lextrême, tandis que
laction saccélère.
On remarque que la parodie ne respecte
pas forcément le genre initial. Seul le sonnet élégiaque et le conte sont repris sous
cette forme. Dans ce cas, la parodie joue sur les codes du genre. Dans tous les cas, elle
utilise un langage plus familier. Les situations et les personnages hors du commun sont
ramenés à des expériences communes.
3. La parodie provoque le rire.
Cest lui qui met définitivement à distance les valeurs élevées, les personnages
hors du commun, la dégradation.
Le jeu de mots est fréquent et favorise
la dégradation. Ainsi, chez Prévert, il associe de façon satirique des termes qui
devraient être opposés: "maîtres, prêtres, traîtres, reîtres".
Lantiphrase dans Candide
peut être aussi considérée comme un jeu sur les mots.
Un autre procédé courant est
lexagération: exagération de lhumiliation du poète qui veut devenir un
chien, exagération de la prétention des aristocrates chez Voltaire, exagération de
lattitude hiératique de Chimène et de lattitude hautaine de Rodrigue,
exagération de la perversité de Salluste et des substitutions de personnes
Le contraste est volontiers utilisé:
contrastes entre merveilles et horreurs de la terre, (cf. les jeux de mots chez Prévert);
contraste entre la situation du chien aimé de sa maîtresse et celle du poète maudit
chez Corbière; contraste entre lattitude hautaine et les sentiments réels chez la
Chimène de Fourest; contrastes entre les mots et la réalité de la situation des
aristocrates chez Voltaire.
Globalement, le rire provient de la
remise en cause des valeurs présentées comme admirables, cest un rire iconoclaste,
satirique. Il provient aussi du plaisir qui consiste à reconnaître un texte ou type de
texte connu et en même temps la dégradation qui sopère à son propos, rire de
connivence. Il y a un bien-être aussi dans le fait dêtre ramené à sa dimension
humaine, de savoir que même les héros sont fatigués
Conclusion
À lissue dun tel travail, on
saperçoit de sa productivité pour acquérir une culture organisée (à propos des
genres) et des méthodes rigoureuses: observation, comparaison, synthèse, à la fois sur
le fond et sur la forme.
Il peut être utilisé en classe de
seconde pour mettre en place la connaissance des genres et le travail méthodique
détude littéraire, ou en classe de première comme groupement de textes.
N. B: On ne donnera pas ici le
texte de Prévert, fort connu et disponible en Folio; connu aussi mais moins facile à
trouver, le texte de G. Fourest figure page 64 de la revue, celui de Mme dAulnoy en
annexe II, et celui de T. Corbière figure page 66 de la revue. |