La parodie
Marie-Noëlle VERAN
 

 

 

(1) Voir le texte en annexe.


Le procédé de la parodie fait partie de l’expérience familière des élèves. Le comique qu’ils apprécient est bien souvent fondé sur lui. Rappelons le succès du groupe Les Inconnus qui l’utilisaient dans la plupart de leurs sketches: parodie des émissions de télévisions, de films, de vedettes, etc. Bon nombre de films comiques parodient d’autres films, comme ceux qui prétendent dénoncer l’extrême violence par exemple. Il peut donc paraître utile de comprendre l’objectif et le fonctionnement de ce genre particulier qui s’attaque à tous les autres genres en imitant leur contenu et leur technique. Par là même, on est conduit justement à s’interroger sur les genres en question. Ce travail est fort productif pour acquérir des notions de critique littéraire et des méthodes de travail.

Définition

Tout travail méthodique doit définir son champ d’exercice. Il convient de préciser tout d’abord ce qu’on entend par la parodie. Le grand Larousse Encyclopédique la définit ainsi: "Imitation satirique d’un ouvrage sérieux dont on transpose comiquement le sujet ou les procédés d’expression. La parodie cherche ses effets dans la transposition burlesque d’ouvrages sérieux familiers au public".

La définition utilise deux termes utiles: satire et burlesque. La satire s’attaque à quelque chose ou à quelqu’un en se moquant. Le burlesque au départ se moque de l’épopée en embourgeoisant les personnages et les situations. Par la suite, le mot désigne un comique extravagant et déroutant.

Il convient aussi de distinguer la parodie de genres proches mais différents: l’imitation reprend des techniques mises en œuvre dans un texte reconnu pour sa qualité. Le plagiat est un emprunt inavoué présenté comme authentique. Le pastiche est une imitation avouée d’un texte connu dans une intention plaisante en général; le système d’énonciation est maintenu, mais il n’y a pas d’intention critique.

On retiendra donc ces points essentiels pour délimiter la parodie: référence à un texte connu, ou du moins à un genre bien repérable; imitation critique; comique appuyé; utilisation du sujet et/ou des procédés.

Choix des textes

On peut partir du principe qu’il est intéressant de varier les genres et les époques. Ainsi, notre étude propose des situations assez variées:

"Pater noster", extrait de Paroles de Prévert, se présente explicitement comme la parodie de la célèbre prière, mais ses liens avec elles sont assez lâches, au moins en apparence.

L’incipit de Candide de Voltaire peut être considéré comme la parodie d’un conte de fées. Nous avons trouvé des points de rencontre avec La Belle aux cheveux d’or de la comtesse d’Aulnoy, mais bien d’autres contes pourraient faire l’affaire.(1)


Le sonnet de l’humoriste Georges Fourest intitulé "Le Cid" ne se rapporte pas à une scène précise de la tragédie de Corneille, malgré la citation placée en exergue.

En revanche, il est possible de repérer des affinités certaines entre le sonnet de Tristan Corbière "Sonnet à sir Bob" et celui de Ronsard intitulé "Rossignol mon mignon", bien que Corbière n’y fasse aucune référence explicite.

Enfin, bien que le film de Gérard Oury La Folie des grandeurs s’inspire évidemment du drame romantique Ruy Blas, il n’est pas très aisé d’y repérer des scènes exploitables.

Méthode:

Si l’on veut procéder sans a priori, il est difficile, au moins au départ, de faire l’économie d’un travail en deux temps: observation du texte de référence à la fois dans son contenu (notamment les valeurs défendues) et dans son fonctionnement; puis comparaison avec le texte parodique: trouver les points communs indispensables qui relient les deux textes, puis dégager ce qui fait leurs différences, le décalage critique introduit par la parodie, au niveau du sens et de l’expression.

Chaque parodie induit une dégradation qui débouche sur une remise en cause des valeurs propres du texte initial. En effet, il semble que la parodie s’exerce sur des textes porteurs de valeurs fortes, universelles telles que foi religieuse, honneur, amour,… Cette remise en cause est elle-même liée au rire.

À l’issue du travail effectué sur les différents textes, il est utile de faire des travaux de synthèse sur ces points: les processus de dégradation, les valeurs remises en cause, les origines du rire. 

Exemples:

1. "Pater noster", prière de L’Evangile de Saint Matthieu et poème de Jacques Prévert.

Points communs: le titre et la première ligne sont identiques; le ciel et la terre désignent les domaines de Dieu et des hommes; le bien et le mal délimitent chacun une des parties du texte; les textes sont formés de "vers libres" et utilisent des anaphores qui les rythment et leur donnent une tonalité insistante.

Différences: le texte de Prévert rejette Dieu alors que la prière le supplie.Le ciel et la terre ne sont plus le domaine de Dieu, les hommes sont maîtres de la terre. Le bonheur et le malheur proviennent de l’homme et de la nature, non de forces transcendantes, un dieu ou un tentateur. La religion et l’Eglise sont évoquées de façon négative, associées à l’absurdité des doctrines et à l’exploitation du peuple. La construction du poème, plus long que la prière, se fait par juxtaposition et accumulation de visions d’abord positives puis négatives: cela suggère la diversité et peut-être l’absurdité du monde.

La dégradation se fait par cette construction. Le vocabulaire moral est remplacé par un vocabulaire descriptif courant, appréciatif et dépréciatif, comportant des jeux de mots. Le principe de soumission à un être supérieur est remplacé par un rapport d’équivalence entre des réalités multiples.

Ainsi sont remises en cause les valeurs religieuses: l’idée de transcendance; de la faiblesse de l’homme par rapport à Dieu. La terre est à la fois merveilleuse et horrible, mais on ne peut la changer, un simple constat aux vers 20-21 et 32-34 résume les deux parties.

Le rire de la parodie est ici discret. Il provient de la provocation délibérée envers un texte vénéré par des millions de croyants. Les jeux de mots sont amusants. Globalement, c’est le rire contestataire, qui remet en cause les valeurs établies: la religion, l’armée, les vieillards… Même si certaines évocations sont tragiques, le ton reste plutôt léger.

2. Le sonnet élégiaque: "Rossignol mon mignon" de Ronsard et "Sonnet à sir Bob" de Corbière.

Points communs: le titre du recueil (Les Amours, Les Amours jaunes); la forme du sonnet, qui de plus oppose quatrains et tercets, les premiers étant plutôt positifs et les seconds constituant une chute, qui correspond à la position du poète vis-à-vis de la femme aimée; la femme est difficile d’accès et cruelle, le poète souligne l’inutilité de son chant; la comparaison entre le poète et l’animal.

Différences: le titre de Corbière (Les Amours jaunes) joue sur le "jaune" (rire jaune) qui traduit l’ironie amère. L’animal n’est pas un rossignol mais un chien: au lieu de chanter, il adopte une position servile. Le poète n’a même plus accès auprès de la femme aimée et accepte de se ridiculiser. La forme évolue: les rimes sont croisées, la ponctuation souligne les ruptures de rythme.

La dégradation est donc évidente, le chant du poète devient grinçant et désarticulé; la syntaxe, elliptique, le vocabulaire prosaïque. L’ironie, "le rire jaune", remplacent l’élégie.

Ainsi sont dénoncées les valeurs, propres à cette dernière: la femme inaccessible devient grotesque (elle risque de mordre), le poète n’a aucune confiance dans sa valeur.

3. Le conte de fées: incipit de La Fille aux cheveux d’or de Mme d’Aulnoy et de Candide de Voltaire.

Points communs: le lieu (le château, un royaume), le temps mythique ("il y avait"), les personnages. Le récit: situation initiale positive, possibilité d’amour mais obstacles. Le style: formule initiale magique du conte; "un jour" indique l’élément perturbateur de la situation initiale; emploi de l’hyperbole. Noms symboliques.

Différences: dans Candide, le château n’est en fait qu’une grosse ferme; les qualités des personnages sont très réduites. Les noms ont un sens ridicule. L’entourage est peu brillant.

La dégradation s’opère en reprenant les stéréotypes pour les rabaisser. Le style hyperbolique devient parfois antiphrase.

Le modèle de société idéale offert par le conte (richesse, beauté, bravoure) est réduit à un microcosme prétentieux où règne le faux-semblant. Voltaire ridiculise la société de l’Ancien Régime, en particulier les petits nobles de province.

Le rire est satirique: il repose sur le repérage de tous les clins d’œil qui truffent le texte, l’ironie et le ridicule du petit monde des nobliaux.

4. Le Cid, tragédie de Corneille, et sonnet de Georges Fourest.

On peut utiliser le texte de Corneille dont est extraite la citation en exergue ("Va, je ne te hais point" III 4), mais le sonnet évoque une scène qui n’existe pas dans la tragédie.

Points communs: le titre; la citation en exergue qui fait référence à la fameuse situation cornélienne dans laquelle on aime celui qu’on devrait haïr; l’emploi de l’alexandrin qui donne un ton noble; le style précieux avec l’emploi de l’apposition et du rejet, de l’euphémisme de bienséance, les longues phrases…; la position figée des personnages.

Différencescar Fourest utilise un sonnet, ce qui réduit notablement le texte (mais celui-ci reste conventionnel à dessein)car l’humour doit agir rapidement dans le sketch. Le dialogue entre Rodrigue et Chimène est absent. Le style est excessif, l’abus de termes espagnols avertit qu’il s’agit d’une satire de l’honneur chatouilleux; la chute du sonnet confirme la prétention de celui-ci: en fait, la situation de Chimène est triviale.

L’honneur qui apparaît exigeant et sacré chez Corneille, est réduit à des attitudes de façade. Les sentiments hors du commun sont rabaissés à l’attirance physique banale.

Le rire est progressif: il s’esquisse sur les stéréotypes des attitudes, puis éclate au dernier vers. Il y a aussi le rire de connivence fondé sur la désacralisation d’une œuvre célèbre et unanimement respectée, très souvent étudiée en classe (du moins à l’époque de Fourest).

5. Le drame romantique: Ruy Blas de Victor Hugo et le film La Folie des grandeurs de Gérard Oury. Scènes finales.

Points communs: le sujet – le piège se referme sur la reine. L’action: Salluste accueille la reine (non montré dans la pièce), Ruy Blas est confronté à la reine et affronte Salluste. Le lieu: la maison de Salluste. Les personnages: la reine Marie de Neubourg aimée du valet Blas (Ruy, prénom noble, a disparu dans le film) transformé en seigneur par Salluste.

Différences: le lieu du film est plus ouvert et démultiplié sur plusieurs pièces, ce qui permet des actions parallèles et diverses. Les deux amants ne discutent pas, la reine étant inconsciente, ils échangent un baiser. Au lieu d’affronter la réprobation tragique de la reine, Ruy Blas concentre son action sur Salluste, sur le mode de la ruse. Les personnages ne sont pas tragiques. La reine continue d’ignorer l’identité véritable de Blas. Le langage est simplifié, sans rien de noble, proche de la farce.

La dégradation est énorme: le coup de théâtre tragique de la réapparition de Salluste est remplacé par un jeu de substitutions burlesque. Le face à face en huis clos se transforme en une action échevelée dans plusieurs pièces. Le personnage malfaisant est ridicule; le personnage sublime est devenu sympathique et efficace. La réprobation douloureuse de la reine est remplacée par le désir d’un baiser. Le langage et les valeurs sont banals.

Les valeurs de Ruy Blas étaient élevées: recherche de l’identité, supériorité de l’amour sur le rang social, valeur personnelle supérieure au rang social; mais elles étaient présentées comme une revendication (romantique) impossible. Le film leur substitue des valeurs de western ou de roman de cape et d’épée: ruse et inventivité du héros lui permettent de déjouer les plans du méchant. Le film peut fonctionner dans l’ignorance de la pièce.

Le rire est omniprésent, on est de plain-pied dans la comédie.

Synthèses

Elles permettent de faire le bilan sur trois points qui ont servi de fil conducteur: la remise en cause des valeurs, la dégradation et la nature du rire, à partir des textes étudiés.

1. Le plus évident concerne la remise en cause des valeurs. Les textes parodiés sont des textes sérieux, "nobles", d’un style soutenu. Ils font référence aux valeurs élevées de l’humanité, la parodie les conteste et fait de leurs adeptes des personnages ordinaires.

"Pater noster" est une prière qui constitue la base de l’attitude chrétienne devant Dieu, considéré comme un père bon et tout puissant auquel l’homme se confie, se soumet et remet son domaine. Prévert refuse cette conception, rejette la transcendance, restitue la terre aux hommes sans perdre de vue que celle-ci n’est pas un paradis.

"Rossignol mon mignon" s’efforce de donner une image élevée du poète, de son chant; la femme ne le comprend pas, la souffrance de l’homme éconduit est pathétique. Corbière ridiculise le poète, son chant n’a guère de valeur et sa souffrance provoque gêne et moquerie.

Le Cid présente des personnages hors du commun qui rivalisent d’honneur et de sacrifice, pour lesquels honneur et amour sont étroitement associés. Fourest réduit ces sentiments à une attitude prétentieuse qui cache en fait des désirs ordinaires.

Le conte de fées fait pénétrer le lecteur dans un monde imaginaire où des personnages stéréotypés atteignent le bonheur au terme d’une série d’épreuves. Le conte voltairien montre que cet univers n’est dans la réalité qu’apparence et prétention. L’aristocratie occupe une position dominante injustifiée.

Le drame romantique reprend sur le mode tragique cette situation injuste: le valet est le véritable noble, ses qualités personnelles devraient lui permettre d’accéder à des fonctions élevées et à un amour hors du commun. Mais la réalité du pouvoir appartient aux aristocrates sans scrupules. La pièce exalte le sublime et critique la malfaisance des hommes de pouvoir. Le film de Oury annule la critique sociale et politique en n’utilisant que les données personnelles de la situation et en inventant une fin heureuse invraisemblable. Les personnages n’ont que des motivations assez banales.

Le titre du film est significatif: "la folie des grandeurs" désigne l’excès dans la recherche de l’argent, des honneurs, de l’amour impossible. Il peut à lui seul résumer l’esprit de la parodie en général.

2. On peut donc parler d’une "dégradation" des textes initiaux, tant sur le plan du fond que de la forme.

Prévert fait redescendre l’homme sur terre et l’oblige à assumer ses merveilles et ses turpitudes. Le vocabulaire devient familier, la forme adopte l’accumulation et la juxtaposition.

Corbière donne du poète une image dégradante. L’alexandrin est détruit par l’accumulation des tirets, points de suspension, incises; la syntaxe devient familière et elliptique ("Prends ton sonnet, moi ta sonnette"); le vocabulaire est prosaïque et joue sur les mots.

Fourest ridiculise la prétention espagnole, rabaisse l’amour de Chimène à un désir physique. L’abus des termes espagnols, des mots inusités et des expressions convenues souligne le caractère dépassé de la situation; la chute du sonnet est aussi celle de Chimène révélée dans tout son prosaïsme.

Voltaire dégrade l’univers aristocratique méthodiquement, lieux et personnages. L’antiphrase constitue l’outil idéal de cette négation.

Oury fait éclater le cadre du drame, ridiculise le personnage odieux, supprime le sublime du héros et la déception pathétique de la reine. Les dialogues sont simplifiés à l’extrême, tandis que l’action s’accélère.

On remarque que la parodie ne respecte pas forcément le genre initial. Seul le sonnet élégiaque et le conte sont repris sous cette forme. Dans ce cas, la parodie joue sur les codes du genre. Dans tous les cas, elle utilise un langage plus familier. Les situations et les personnages hors du commun sont ramenés à des expériences communes.

3. La parodie provoque le rire. C’est lui qui met définitivement à distance les valeurs élevées, les personnages hors du commun, la dégradation.

Le jeu de mots est fréquent et favorise la dégradation. Ainsi, chez Prévert, il associe de façon satirique des termes qui devraient être opposés: "maîtres, prêtres, traîtres, reîtres".

L’antiphrase dans Candide peut être aussi considérée comme un jeu sur les mots.

Un autre procédé courant est l’exagération: exagération de l’humiliation du poète qui veut devenir un chien, exagération de la prétention des aristocrates chez Voltaire, exagération de l’attitude hiératique de Chimène et de l’attitude hautaine de Rodrigue, exagération de la perversité de Salluste et des substitutions de personnes…

Le contraste est volontiers utilisé: contrastes entre merveilles et horreurs de la terre, (cf. les jeux de mots chez Prévert); contraste entre la situation du chien aimé de sa maîtresse et celle du poète maudit chez Corbière; contraste entre l’attitude hautaine et les sentiments réels chez la Chimène de Fourest; contrastes entre les mots et la réalité de la situation des aristocrates chez Voltaire.

Globalement, le rire provient de la remise en cause des valeurs présentées comme admirables, c’est un rire iconoclaste, satirique. Il provient aussi du plaisir qui consiste à reconnaître un texte ou type de texte connu et en même temps la dégradation qui s’opère à son propos, rire de connivence. Il y a un bien-être aussi dans le fait d’être ramené à sa dimension humaine, de savoir que même les héros sont fatigués…

Conclusion

À l’issue d’un tel travail, on s’aperçoit de sa productivité pour acquérir une culture organisée (à propos des genres) et des méthodes rigoureuses: observation, comparaison, synthèse, à la fois sur le fond et sur la forme.

Il peut être utilisé en classe de seconde pour mettre en place la connaissance des genres et le travail méthodique d’étude littéraire, ou en classe de première comme groupement de textes.

N. B: On ne donnera pas ici le texte de Prévert, fort connu et disponible en Folio; connu aussi mais moins facile à trouver, le texte de G. Fourest figure page 64 de la revue, celui de Mme d’Aulnoy en annexe II, et celui de T. Corbière figure page 66 de la revue.

 

ANNEXE II

la belle aux cheveux d’or

Il y avait une fois la fille d’un roi qui était si belle qu’il n’y avait rien de si beau dans le monde; et à cause qu’elle était si belle on la nommait la Belle aux cheveux d’or: car ses cheveux étaient plus fins que de l’or, et blonds par merveille, tout frisés, qui lui tombaient jusque sur les pieds.

Elle allait toujours couverte de ses cheveux bouclés, avec une couronne de fleurs sur la tête, et des habits brodés de diamants et de perles: tant y a qu’on ne pouvait la voir sans l’aimer.

Il y avait un jeune roi de ses voisins qui n’était point marié, et qui était bien fait et riche. Quand il eut appris tout ce qu’on disait de la Belle aux cheveux d’or, bien qu’il ne l’eût point encore vue, il se prit à l’aimer si fort qu’il en perdait le boire et le manger, et il se résolut de lui envoyer un ambassadeur pour la demander en mariage. Il fit faire un carrosse magnifique à son ambassadeur, il lui donna plus de cent chevaux et de cent laquais, et lui recommanda bien de lui amener la princesse.

Quand il eut pris congé du roi et qu’il fut parti, toute la cour ne parlait d’autre chose; et le roi, que ne doutait pas que la Belle aux cheveux d’or ne consentît à ce qu’il souhaitait, lui faisait déjà faire de belles robes et meubles admirables. Pendant que les ouvriers étaient occupés à travailler, l’ambassadeur, arrivé chez la Belle aux cheveux d’or, lui fit son petit message; mais soit qu’elle ne fût pas ce jour-là de bonne humeur, ou que le compliment ne lui semblât pas à son gré, elle répondit à l’ambassadeur qu’elle remerciait le roi, et qu’elle n’avait point envie de se marier.

L’ambassadeur partit de la cour de cette princesse, bien triste de ne la pas amener avec lui; il rapporta tous les présents qu’il lui avait portés de la part du roi, car elle était fort sage et savait bien qu’il ne faut pas que les filles reçoivent rien des garçons: aussi elle ne voulut jamais accepter les beaux diamants et le reste; et pour ne pas mécontenter le roi, elle prit seulement un quarteron d’épingles d’Angleterre.

Quand l’ambassadeur arriva à la grande ville du roi où il était attendu si impatiemment, chacun s’affligea de ce qu’il n’amenait point la Belle aux cheveux d’or, et le roi se prit à pleurer comme un enfant; on le consolait sans en pouvoir venir à bout.

Il y avait un jeune garçon à la cour qui était beau comme le soleil et le mieux fait de tout le royaume: à cause de sa bonne grâce et de son esprit, on le nommait Avenant. Tout le monde l’aimait, hors les envieux qui étaient fâchés que le roi lui fît du bien et qu’il lui confiât tous les jours ses affaires.

Avenant se trouva avec des personnes qui parlaient du retour de l’ambassadeur, et qui disaient qu’il n’avait rien fait qui vaille; il leur dit, sans y prendre trop garde:

- Si le roi m’avait envoyé vers la Belle aux cheveux d’or, je suis certain qu’elle serait venue avec moi.

Tout aussitôt ces méchantes gens vont dire au roi:

- Sire, vous ne savez pas ce que dit Avenant? Que si vous l’aviez envoyé chez la Belle aux cheveux d’or, il l’aurait ramenée. Considérez bien sa malice: il prétend être plus beau que vous, et qu’elle l’aurait tant aimé qu’elle l’aurait suivi partout.

Voilà le roi qui se met en colère, en colère tant et tant, qu’il était hors de lui.

- Ha, ha, dit-il, ce joli mignon se moque de mon malheur et il se prise plus que moi; allons, qu’on le mette dans ma grosse tour, et qu’il y meure de faim.

Les gardes du roi furent chez Avenant, qui ne pensait plus à ce qu’il avait dit; ils le traînèrent en prison et lui firent mille maux. Ce pauvre garçon n’avait qu’un peu de paille pour se coucher, et il serait mort, sans une petite fontaine qui coulait dans le pied de la tour, dont il buvait un peu pour se rafraîchir, car la faim lui avait bien séché la bouche.

Un jour qu’il n’en pouvait plus, il disait en soupirant:

- De quoi se plaint le roi? Il n’a point de sujet qui lui soit plus fidèle que moi; je ne l’ai jamais offensé.

Comtesse d’Aulnoy- 1698