Le revers de la médaille
Jacques Chantelot, Nicole Gourgaud


Introduite depuis une large décennie dans le champ d’enseignement du professeur de lettres au collège, l’étude de l’image a peu à peu gagné en importance quantitative quant à la part et à la place qui lui sont réservées. Un peu déroutés à l’origine, les enseignants ne s’en sont pas moins, dans leur majorité, lancés dans "l’aventure".

L’image a progressivement acquis droit de cité dans les cours de français. D’abord quand fut précisé qu’une telle tâche ne requérait aucunement une formation de spécialiste, telle que peuvent la posséder nos collègues d’Arts Plastiques. Un métalangage de base, au demeurant réduit, suffit amplement. Ensuite, quand il fut souligné que l’étude de l’image est indissociable de celle des textes, et que certaines entrées d’analyse sont communes à l’une et à l’autre, comme, par exemple, celle de dénotation et de connotation, l’examen de la situation d’énonciation: qui s’adresse à qui? où et quand? et surtout dans quelle(s) intention(s)? Tel est bien le but de l’enseignement du français: amener progressivement l’élève à prendre un recul critique face aux textes, face à l’image, en un mot, à être autonomes.

C’est dans cette optique que se situe dans un premier temps l’étude de la photographie de Luc Olivier dont nous présentons le plan de façon succincte.

L’observation guidée du document vise à mieux éduquer le regard des élèves.

Etude de la photographie

"Nous remercions le photographe LUC OLIVIER qui nous à autorisés à utiliser et exploiter cette image."
 

 

(1) C’est nous qui soulignons.

 

 

 

 

 

 

Le professeur distribue la photocopie de la partie droite de la photographie et demande de légender le document. Puis, il procède de façon identique avec la partie gauche. Les réponses attendues sont, par exemple, pour le document 1: "étreinte", "embrassade" ou "accolade"; pour le document 2: "la petite fille au coussin".
On distribue ensuite la photographie complète et on demande de lui donner un titre.

On confronte les réponses des élèves à la légende attribuée par Luc Olivier.

On peut alors faire procéder à une description organisée en fonction des différents plans. Tout en précisant aux élèves, qu’il convient de justifier toute proposition, on leur demande de situer la scène, de préciser quand elle se passe, de repérer les personnages en présence et de formuler des hypothèses quant à la nature de l’événement fixé par l’objectif.

Quelques éléments de réponse…

Le lieu

Après observation, on peut dire que la scène se déroule dans un petit bourg.

On devine à l’arrière-plan une église romane (on distingue l’arc roman au-dessus des têtes de l’assistance)

La place où se déroule la cérémonie est en terre; il s’agit probablement d’une place de village.

On invite les élèves à rechercher dans un dictionnaire des renseignements sur le nom de lieu précisé au dos de la carte. S’ils ne trouvent pas trace de Saint-Santin-d’Aveyron, ils pourront en déduire qu’il s’agit effectivement d’un petit bourg. On les invitera toutefois à localiser l’Aveyron: département de la région Midi-Pyrénées sur la bordure méridionale du Massif-Central, limitrophe du Gard et de l’Hérault.

L’époque

Cette scène a probablement lieu un jour de printemps: les participants sont vêtus légèrement. Il fait sec, l’arbre est verdoyant.

Les personnages

On distingue trois groupes de personnages regroupés de la façon suivante:

- Au premier plan, à gauche, une petite fille tient un coussin.

- À sa droite, un homme étreint un individu. L’homme est malentendant (il porte un appareil auditif). Les deux personnages sont vêtus avec élégance. Tous deux portent des vestes en tissus d’armure croisée.

On peut demander si le second personnage est un homme ou une femme; interroger sur son âge. En effet, ce personnage dont le visage est caché porte des cheveux courts. Les cheveux blonds et fournis, les ongles, les bijoux – bague et bracelet – indiquent qu’il s’agit d’une femme.

Dans l’impossibilité de distinguer leur visage, on ne peut identifier ces deux personnes.

- À l’arrière-plan, un groupe de personnes, d’un âge avancé dans l’ensemble, constitue l’assistance.

L’événement

Il s’agit sans doute d’une remise de médaille ou de décoration mais la médaille n’existe pas sur la photographie.

On invite les élèves à faire la liste de tout ce qui dénote la cérémonie. Ce qui se passe au premier plan n’est qu’un élément de réponse. Il convient d’être sensible à l’aspect endimanché des personnes de l’assistance, à leur attitude convenue (regards convergents vers le couple qui se donne l’accolade, mains croisées pour les hommes en costume-cravate; attitude figée, attentive; on devine à la position de certaines mains de femmes que les applaudissements sont sur le point de retentir…)

Intérêt de la photographie

L’intérêt de cette photographie réalisée par un journaliste-photographe de presse et aussi photographe d’art, c’est de nous permettre de voir… le revers de la médaille.

On assiste ici à la fois à une scène éminemment authentique et à une scène donnée à voir comme dérisoire. La photographie montre la petite histoire au sein de la Grande Histoire. S’il s’agit du grand jour pour la personne qui reçoit la médaille, c’est aussi le cas pour la communauté rassemblée et notamment pour la petite fille, une petite fille qui a verni ses ongles pour l’occasion et dont on peut se demander si l’image ne la laisse pas voir comme l’héroïne du jour.

Tout concourt ici à révéler ce qui est normalement secondaire ou absent dans une photographie officielle.

En effet, l’image ne montre pas la remise de la médaille (on ignore de quelle médaille, de quelle décoration il s’agit; on ignore le visage et l’identité de la médaillée…) et contredit la légende. La médaille enlevée, le clinquant de la cérémonie disparaît.

La photographie, sans mise en scène artificielle, ne présente pas une réalité ordonnée; elle nous présente la vérité de ce jour, mais une vérité décentrée par rapport au titre déclaré.

En fait, c’est bien, un déclic trop tard, une photographie détournée de sa fonction, une photographie qui immortalise le regard de ceux qui assistent à la cérémonie.

Au-delà du premier plan déceptif qui ne montre pas vraiment celui qui remet la médaille, ni celui qui la reçoit, l’objectif du photographe s’intéresse au public. C’est dans le regard convergent des spectateurs que nous allons chercher ce qui nous est dérobé.

À ce point de l’observation, on peut demander aux élèves lequel (ou lesquels) des personnages présents sur la photographie aimerait, selon eux, recevoir ce cliché pour le conserver en souvenir.

La véritable héroïne de cette scène, n’est-ce pas la petite fille, seul personnage jeune ici présent? Trois autres éléments font qu’elle occupe une place à part. Elle est seule, de face, au premier plan.

On peut se demander comment interpréter son sourire de Joconde. Ce sourire à peine ébauché montre assez combien elle se sent investie en ce jour de la solennité de sa tâche… Mais les élèves interpréteront peut-être différemment son sourire. On les invitera à s’interroger sur les sentiments que ressentent les personnages…

En prolongement à ce travail de lecture de l’image, nous suggérons de faire ajouter sur la photographie, en respectant les conventions de la bande dessinée ou du roman photo, les pensées de quelques personnages: le donneur de médaille, le médaillé, la petite fille, une personne de l’assistance. Ainsi fait-on appel à la créativité de l’élève; en l’invitant à intervenir sur la photographie, on lui permet de recourir à des formes scénarisées qui lui sont souvent familières.

Enfin, après avoir précisé à la classe que le photographe a choisi de faire de sa photographie une carte postale, on demande à quelle occasion on pourrait utiliser cette carte si l’on devait l’envoyer à quelqu’un?

Le photographe déclare qu’il a choisi, lui, d’en faire une carte de vœux…

Etude du texte de Flaubert

Alors on vit s’avancer sur l’estrade une petite vieille femme de maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres vêtements. Elle avait aux pieds de grosses galoches de bois, et, le long des hanches un grand tablier bleu. Son visage maigre, entouré d’un béguin sans bordure, était plus plissé de rides qu’une pomme de reinette flétrie, et des manches de sa camisole rouge dépassaient deux longues mains à articulations noueuses. La poussière des granges, la potasse des lessives et le suint des laines les avaient si bien encroûtées, éraillées, durcies, qu’elles semblaient sales quoiqu’elles fussent rincées d’eau claire; et, à force d’avoir servi, elles restaient entrouvertes, comme pour présenter d’elles-mêmes l’humble témoignage de tant de souffrances subies. Quelque chose d’une rigidité monacale relevait l’expression de sa figure. Rien de triste ou d’attendri n’amollissait ce regard pâle. Dans la fréquentation des animaux, elle avait pris leur mutisme et leur placidité. C’était la première fois qu’elle se voyait au milieu d’une compagnie si nombreuse; et, intérieurement effarouchée par les drapeaux, par les tambours, par les messieurs en habit noir et par la croix d’honneur du conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachant s’il fallait s’avancer ou s’enfuir, ni pourquoi la foule la poussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servitude.

Flaubert, Madame Bovary, II, 8

Les objectifs

C’est aussi dans l’optique mentionnée en introduction que l’étude du fameux extrait des "Comices" de Madame Bovary de Flaubert (2e partie, chapitre 8) nous a semblé devoir s’insérer dans une perspective de confrontation avec le document iconographique proposé: thématique commune - une remise de décoration à une femme - et, dans le détail, points de convergence, par exemple en ce qui concerne la place réservée aux mains: premier plan sur la photographie de Luc Olivier, huit lignes dans le texte de Flaubert.

Ici se posait de toute évidence le problème qui est au cœur de la didactique de l’enseignement des lettres, l’articulation lecture/écriture, l’interaction entre ces deux pôles étant une nécessité. Et comment insérer l’étude de la langue, depuis des années remise en question, qui doit être envisagée – les dernières Instructions Officielles de 1995 y invitent expressément – comme un "outil au service de la lecture, de l’écriture et de l’oral"?

Nous fondant sur les Instructions qui régissent l’actuel brevet des collèges, qui stipulent que les questions de grammaire, de vocabulaire, posées sur le texte doivent conduire autant que faire se peut à la compréhension (et, si possible, à l’expression écrite), il nous a paru intéressant de construire un questionnaire de lecture méthodique sur l’extrait de Flaubert, qui déboucherait sur un pastiche (À la manière de Flaubert, décrire la remise de médaille fixée par la photographie). Pourquoi un pastiche? Sans insister sur les rapprochements déjà mis en évidence, nous pouvons penser que l’élève sera moins désarmé s’il est muni de consignes précises – les grilles de ce type ont fait leur apparition depuis longtemps et s’avèrent un guide précieux quand on veut faire progresser l’expression écrite. Mais aussi, et là nous nous référons aux I.O. pour la classe de Troisième (B.O. hors-série N° 10 du 15.10.98) Objectifs: "La deuxième direction concerne l’expression de soi (…) Celle-ci peut se manifester (…) dans la distanciation et le détachement (objectivité, distance critique, humour)" (1) "Lecture et expression sont toujours liées".

L’humour est une dimension capitale de notre enseignement: si son identification est capitale dans les textes, il constitue une attitude fondamentale, moralement et socialement, pour qui veut accéder, au-delà de la maîtrise des discours, à celle des événements et à celle de soi. Et nous appuyant sur notre expérience d’enseignants, force est de constater que si les élèves y sont souvent sensibles dans le quotidien des situations, plus délicate est sa perception dans les textes (cf. Voltaire), encore plus délicate son expression dans des écrits personnels, dans lesquels il est souvent confondu avec la grossièreté.


Le questionnaire

Ces raisons conjointes nous ont conduits à élaborer le questionnaire suivant:

Une première question pourrait conduire à s’intéresser à la façon dont sont présentés les vêtements de la servante; le relevé des groupes nominaux ("pauvres vêtements", "grosses galoches de bois", "grand tablier bleu", "béguin sans bordure", "camisole rouge") conduit à mettre en évidence, dans l’identification des expansions du nom, l’importance des adjectifs qualitatifs (cinq). Dans ce corpus, il sera capital de mesurer la différence entre le premier "pauvres", subjectif, et qui trahit l’intervention du narrateur, et les quatre autres, objectifs.

Dans un second temps, l’on examinera les lignes consacrées à la description des mains: pourquoi une telle insistance sur cette partie du corps? Parce qu’elles sont emblématiques de la servante elle-même, parce qu’elles sont l’expression la plus évidente d’"une vie" (comment ne pas évoquer ici Maupassant?). Les procédés stylistiques peuvent être aisément identifiés, tant ils sont évidents: double construction ternaire, des groupes nominaux sujets, d’abord ("poussière des granges, la potasse des lessives et le suint des laines"), des participes passés ensuite ("encroûtées, éraillées, durcies"). Mais aussi la relation cause/conséquence, qui trouve une double expression grammaticale, en premier à travers la subordonnée consécutive "qu’elles semblaient sales", puis à travers le groupe prépositionnel à l’infinitif "à force d’avoir servi".

Cet examen juxtalinéaire conduit tout naturellement le bon lecteur et le prépare à un jugement sur le personnage de la servante: sa "placidité", son "mutisme", son effarouchement et son immobilité ne sont que la manifestation du déterminisme social qui domine tant de romans réalistes du XIXe siècle, de Flaubert à Maupassant, de Balzac à Hugo, l’expression, "devant ces bourgeois réjouis", d’"un demi-siècle de servitude". Là encore, nous souhaitons citer, dans les Objectifs de la classe de Troisième, l’expression "dimension sociale et culturelle" au sein de la "prise en compte d’autrui, troisième direction": il s’agit bien de comprendre comment, au siècle précédent, le statut social détermine l’individu, dans son physique, dans son comportement, et surtout dans son caractère, et de mesurer par quels procédés un auteur peut arriver à dénoncer ce déterminisme social des "pauvres gens"… ce qui constituera sans aucun doute une approche socio-culturelle indispensable pour des élèves de Troisième.

L’expression écrite

Le mouvement du texte dégagé - vêtements, mains, attitude et comportement "jugement" (ou impression) terminal-, le passage à l’écriture se trouvera facilité: ordre dans le portrait identique (sans oublier de préciser la nature de la décoration, le statut de la personnalité qui la reçoit, l’attitude du public – autres correspondances entre le texte et la photographie). Il s’agit maintenant de passer à l’écriture; une aide lexicale sera sans doute indispensable: adjectifs qualificatifs pour caractériser les vêtements, participes passés pour décrire les mains, termes dans leur prolongement sémantique pour présenter le comportement de façon à conduire le lecteur/spectateur à une impression d’ensemble précise et vigoureuse mais aussi un travail syntaxique sur l’expression de la relation cause-conséquence; et au-delà de cette aide lexico-syntaxique, il s’agira bien évidemment de faire appel à l’imagination pour créer tout ce que l’image ne dit pas et qui est indispensable à la complétude du texte produit, en particulier tout ce qui concerne le statut social de la médaillée et qui ressortit à sa personnalité, élément de base si l’on veut faire apparaître l’humour qui naîtra de la confrontation des deux textes - c’est le propre du pastiche- mais aussi du seul nouveau texte produit: c’est le but de l’expression écrite.

Ainsi donc, à travers ce travail qui associe lecture des textes/de l’image/expression écrite/étude de la langue, pensons-nous avoir essayé (nos collègues qui tenteront la mise en œuvre de cette séquence diront si nous y sommes parvenus…) de décloisonner notre enseignement en orientant les différentes activités qui la composent vers un but unique: un apprentissage à partir de supports à la fois culturel et littéraire d’une part, contemporain et photographique d’autre part, qui réconcilie - si jamais ils furent séparés!- les savoir de tous ordres et le savoir faire.