Eloge du pastiche
Christian HUDOWICZ
 

 

(1) cf. Fictions de J.L.Borges - Folio nº 614

 

 

 

 


Bien que cet exercice soit tombé en désuétude, peut-être entre autres parce qu’il semble difficile, j’ai parfois demandé à mes élèves de "pasticher", ou du moins d’imiter les "maîtres".

Je l’ai fait d'abord pour l'apprentissage de l'écriture: on admet cela pour le violon ou l'ébénisterie, n'importe quel jeune garçon le pratique spontanément pour le football ou le judo, je ne vois pas pourquoi l'enseignement littéraire se priverait de cette possibilité. Il me semble d'autre part qu'une bonne lecture d'un grand auteur devrait donner envie de l'imiter, qu'une bonne étude de son œivre devrait en rendre capable, au moins un peu, même maladroitement, et que l'une des meilleures vérifications de la connaissance d'un auteur pourrait être, précisément, cette capacité. (Avec la capacité de feuilleter le livre à bon escient pour y retrouver ce qu'on y cherche, mais justement, pour imiter ou pasticher, il faut se livrer à cette gymnastique).

Qu'imiter? Les auteurs étudiés, et naturellement les grands, les meilleurs. Donc, tous les textes étudiés sous forme d'œuvres complètes, tous les auteurs dont on a étudié suffisamment de textes, devraient pouvoir faire l'affaire. Toutefois, pour ma part, j'ai toujours écarté la poésie, car je pense que l'alpha et l'oméga de l'étude de textes poétiques sont leur apprentissage par cœsur.

Outre la poésie, j'ai reculé devant certains auteurs (Flaubert, par exemple, mais plusieurs autres aussi), parce que je répugnais à demander à d'autres ce que je ne me sentais pas capable de faire moi-même. J'ai aussi très vite renoncé à demander l'imitation de textes humoristiques ou comiques car, même si les élèves s'y plaisent, ils y réussissent trop mal, du moins à mon goût. Il me restait surtout des romans à faire imiter, donc des textes narratifs, ou éventuellement descriptifs. Or, le programme du second cycle et les épreuves d’examen qui en sanctionnent l’accomplissement ne prévoient aucune production de narration ni de description par les élèves. Je me suis souvent fait cette objection, et j’ai toujours passé outre, sous prétexte que mon objectif n’était ni la narration ni la description. "a;Il est une science… de rectifier le mal de l'action par la pureté de notre intention". (Je n'ai pas étudié Tartuffe pour rien).

Dans quelles classes et dans quel cadre? Au lycée, mais naturellement beaucoup plus souvent en seconde, où j'ai presque toujours pu bénéficier de travaux dirigés par groupes, mais aussi en première, à l'occasion notamment des modules (en avais-je le droit?... mais il y a prescription!), et jusqu'en classes post-bac (élèves-professeurs de français langue étrangère, et math sup.).

Je me contenterai de citer en exemples quelques exercices dont je me souviens bien, probablement pour les avoir fait faire plusieurs fois.

Stendhal, pour commencer: j'ai fait pasticher plusieurs fois Le Rouge et le Noir, l'exercice s'est perfectionné au cours du temps. Les dernières fois, j'ai profité de ce que j'avais également fait travailler les élèves sur Exercices de style de Queneau. Et j'ai demandé aux élèves d'écrire un paragraphe avec Julien Sorel dans le rôle de l'un des protagonistes de la saynète. Le travail était préparé par une petite recherche personnelle où je demandais de feuilleter le roman pour y trouver les passages les plus susceptibles d'être imités. En fait, je faisais comme tout le monde un peu semblant de faire trouver par les élèves la scène du café à l'arrivée à Besançon, le chapitre "a;Manière de prononcer"a;, les conseils vestimentaires du prince Korsakoff à Strasbourg, et deux ou trois autres. Même ratées, beaucoup de réalisations étaient intéressantes. Par exemple trop d'élèves étaient tentés de faire de Julien le narrateur, ce qui prouve qu'ils aimaient le personnage: la discussion qui s'en suivait était instructive. Les réussites étaient des collages souvent astucieux, prouvant pour le moins une bonne lecture du roman: je cite de mémoire quelques trou vailles: "a;Julien était maintenant très élégant, il n'avait plus besoin de plonger sa tête dans la fontaine pour faire friser ses cheveux"a;. "a;Julien (quelqu'un a regardé son chapeau de travers) serrait dans sa poche ses petits pistolets. Il était rouge de colère et n'avait plus du tout l'air anglais"a;. "a;Il sortait de chez M. de la Mole. Il portait le fameux habit bleu et ne craignait personne"a;. (Cette dernière tournure m'avait amusé, parce qu'elle venait, non de Stendhal, mais de l'inscription "a;Je crains dégun"a; du T-shirt de l'élève de devant). Une fille a même réussi une fois à placer: "a;Julien était au comble du bonheur"a;: c'est la dernière phrase du Hussard sur le toit, pastiche de génie, et mon livre de chevet dans les mauvais moments. Je ne luttais pas du tout, au contraire, contre les collages: après tout, la copie est, pour la prose, un peu l'équivalent de l'apprentissage par cœUr pour la poésie!

L'étranger de Camus, ensuite. Dans ce cas j'ai exploité une idée trouvée dans une revue: après avoir transcrit moi-même au discours direct le passage de la convocation du Directeur (ch. V), après avoir rapidement dégagé les traits principaux du caractère du narrateur, je le faisais mettre au discours indirect. (apprentissage pour les étrangers, révision pas si inutile qu'on pourrait croire pour des Français). Puis je le faisais mettre au passé. La moitié du groupe devait choisir le passé simple comme temps de base, l'autre le passé composé. On vérifiait que ces choix (discours indirect et passé composé), comme la première personne contraire à ceux de la plupart des romanciers, rendaient encore le narrateur moins intéressant, et plus indifférent (il me revient qu'à cet endroit, j'ai toujours dû préciser qu'on ne pouvait pas dire "a;désintéressé"a;). Et je pouvais confirmer à ceux qui avaient deviné que nous venions d'écrire un passage de L'étranger de Camus. C'est plutôt la synthèse (pourquoi toujours analyser?) d'une façon d'écrire qu'un pastiche, ou alors c'est un pastiche à la façon du Pierre Ménard de Borges qui tente de réécrire littéralement Don Quichotte (1). Nous passions ensuite à un vrai pastiche: vous avez été convoqué chez X, il vous a offert etc..., racontez, à la manière de Camus dans L'étranger. Avec les adaptations nécessaires, j'ai donné cet exercice dans des classes très différentes: élèves marocains apprenant le français, élèves de seconde ou première, élèves professeurs étrangers de français langue étrangère pour lesquels l'exercice débouchait sur l'étude des quelques pages de Barthes qui s'imposent à ce sujet (Le Degré zéro de l'écriture, ch. III. L’écriture du roman). Je l'ai donné en fin d'initiation au traitement de textes à des secondes que j'avais en français et option informatique. On gagne du temps dans les deux domaines, et les élèves gardent des traces propres.


Dernier exemple, où il s'agit d'imitation, et d'imitation d'un trait seulement du modèle, et non de pastiche. J'ai très souvent essayé d'apprendre à rédiger des paragraphes en me servant de Descartes. (Naturellement, il s'agit là d'un cas particulier, cet exercice ne suivait pas une lecture de l'œuvre complète!). Je partais de la lecture et de l'analyse du paragraphe célèbre du "voyageur dans la forêt" (Discours de la méthode, 3e partie, seconde maxime). Quatre phrases: une "introduction", l'exemple, l'idée, une conclusion presque exagérément symétrique de l'introduction, le "et ainsi" re liant les deux termes de la comparaison, au centre géométrique du paragraphe. La construction est si solide que même dans les éditions à bas prix on trouve ce "et ainsi" à la croisée des diagonales. À regret, je laissais un peu de côté le "contenu" du texte (sauf les années où je faisais lire une pièce de Corneille, bien sûr). Je donnais quelques thèmes possibles et je faisais rédiger plusieurs paragraphes imitant rigoureusement la construction "minimum" de Descartes. J'ai souvent regretté que la longueur des phrases de Descartes rende le texte difficile à utiliser en seconde, mais je n'en ai jamais trouvé de meilleur. (Je laissais rarement mes élèves libres du choix du sujet, ou plutôt seuls devant le vertige de la page blanche : j’imposais généralement un thème, ou mieux, pour les textes narratifs, je donnais une ou deux premières phrases de pastiche de mon cru, en demandant de continuer sur le même ton. Je crois que c’était une aide pour les plus faibles, et cela n’empêchait pas les originaux de s’amuser à échapper astucieusement à ce "carcan"). Je serais suspect aux yeux de collègues en exercice si je n'avouais pas quelques échecs. Il y en a eu. Parfois dans des classes assez bonnes, mais refusant de consacrer le moindre effort à un exercice dont elles ne voyaient pas le lien direct avec les sacro-saintes épreuves d'examen. Et, dans une ou deux classes, je n'ai jamais tenté cet exercice-là, dans la mesure où je n'étais nullement convaincu d'avoir réussi à faire vraiment lire quelque texte que ce soit à plus de un ou deux élèves. Malgré cela, je pense que, dans l'ensemble, malgré son air démodé cet exercice reste possible, pas plus mauvais qu'un autre pour les élèves, donc meilleur s'il plaît davantage au professeur.