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(1) cf. Fictions de J.L.Borges -
Folio nº 614
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Bien que cet exercice soit tombé en désuétude, peut-être entre autres parce quil
semble difficile, jai parfois demandé à mes élèves de "pasticher", ou
du moins dimiter les "maîtres".
Je lai fait d'abord pour
l'apprentissage de l'écriture: on admet cela pour le violon ou l'ébénisterie,
n'importe quel jeune garçon le pratique spontanément pour le football ou le judo, je ne
vois pas pourquoi l'enseignement littéraire se priverait de cette possibilité. Il me
semble d'autre part qu'une bonne lecture d'un grand auteur devrait donner envie de
l'imiter, qu'une bonne étude de son ivre devrait en rendre capable, au moins un
peu, même maladroitement, et que l'une des meilleures vérifications de la connaissance
d'un auteur pourrait être, précisément, cette capacité. (Avec la capacité de feuilleter le livre à bon escient pour y retrouver ce qu'on y cherche, mais justement, pour
imiter ou pasticher, il faut se livrer à cette gymnastique).
Qu'imiter? Les auteurs étudiés, et
naturellement les grands, les meilleurs. Donc, tous les textes étudiés sous forme
d'uvres complètes, tous les auteurs dont on a étudié suffisamment de textes,
devraient pouvoir faire l'affaire. Toutefois, pour ma part, j'ai toujours écarté la
poésie, car je pense que l'alpha et l'oméga de l'étude de textes poétiques sont leur
apprentissage par csur.
Outre la poésie, j'ai reculé devant
certains auteurs (Flaubert, par exemple, mais plusieurs autres aussi), parce que je
répugnais à demander à d'autres ce que je ne me sentais pas capable de faire
moi-même. J'ai aussi très vite renoncé à demander l'imitation de textes humoristiques
ou comiques car, même si les élèves s'y plaisent, ils y réussissent trop mal, du moins
à mon goût. Il me restait surtout des romans à faire imiter, donc des textes narratifs,
ou éventuellement descriptifs. Or, le programme du second cycle et les épreuves
dexamen qui en sanctionnent laccomplissement ne prévoient aucune production
de narration ni de description par les élèves. Je me suis souvent fait cette objection,
et jai toujours passé outre, sous prétexte que mon objectif nétait ni la
narration ni la description. "a;Il est une science
de rectifier le mal de
l'action par la pureté de notre intention". (Je n'ai pas étudié Tartuffe
pour rien).
Dans quelles classes et dans quel cadre?
Au lycée, mais naturellement beaucoup plus souvent en seconde, où j'ai presque toujours
pu bénéficier de travaux dirigés par groupes, mais aussi en première, à l'occasion
notamment des modules (en avais-je le droit?... mais il y a prescription!), et jusqu'en
classes post-bac (élèves-professeurs de français langue étrangère, et math sup.).
Je me contenterai de citer en exemples
quelques exercices dont je me souviens bien, probablement pour les avoir fait faire
plusieurs fois.
Stendhal, pour commencer: j'ai fait
pasticher plusieurs fois Le Rouge et le Noir, l'exercice s'est perfectionné au
cours du temps. Les dernières fois, j'ai profité de ce que j'avais également fait
travailler les élèves sur Exercices de style de Queneau. Et j'ai demandé aux
élèves d'écrire un paragraphe avec Julien Sorel dans le rôle de l'un des protagonistes
de la saynète. Le travail était préparé par une petite recherche personnelle où je
demandais de feuilleter le roman pour y trouver les passages les plus susceptibles d'être
imités. En fait, je faisais comme tout le monde un peu semblant de faire trouver par les
élèves la scène du café à l'arrivée à Besançon, le chapitre "a;Manière de
prononcer"a;, les conseils vestimentaires du prince Korsakoff à Strasbourg, et deux ou
trois autres. Même ratées, beaucoup de réalisations étaient intéressantes. Par
exemple trop d'élèves étaient tentés de faire de Julien le narrateur, ce qui prouve
qu'ils aimaient le personnage: la discussion qui s'en suivait était instructive. Les
réussites étaient des collages souvent astucieux, prouvant pour le moins une bonne
lecture du roman: je cite de mémoire quelques trou vailles: "a;Julien était
maintenant très élégant, il n'avait plus besoin de plonger sa tête dans la fontaine
pour faire friser ses cheveux"a;. "a;Julien (quelqu'un a regardé son chapeau de
travers) serrait dans sa poche ses petits pistolets. Il était rouge de colère et n'avait
plus du tout l'air anglais"a;. "a;Il sortait de chez M. de la Mole. Il portait le
fameux habit bleu et ne craignait personne"a;. (Cette dernière tournure m'avait
amusé, parce qu'elle venait, non de Stendhal, mais de l'inscription "a;Je crains
dégun"a; du T-shirt de l'élève de devant). Une fille a même réussi une fois à
placer: "a;Julien était au comble du bonheur"a;: c'est la dernière phrase du Hussard
sur le toit, pastiche de génie, et mon livre de chevet dans les mauvais moments. Je
ne luttais pas du tout, au contraire, contre les collages: après tout, la copie est, pour
la prose, un peu l'équivalent de l'apprentissage par cUr pour la poésie!
L'étranger de Camus, ensuite.
Dans ce cas j'ai exploité une idée trouvée dans une revue: après avoir transcrit
moi-même au discours direct le passage de la convocation du Directeur (ch. V), après
avoir rapidement dégagé les traits principaux du caractère du narrateur, je le faisais
mettre au discours indirect. (apprentissage pour les étrangers, révision pas si inutile
qu'on pourrait croire pour des Français). Puis je le faisais mettre au passé. La
moitié du groupe devait choisir le passé simple comme temps de base, l'autre le passé
composé. On vérifiait que ces choix (discours indirect et passé composé), comme la
première personne contraire à ceux de la plupart des romanciers, rendaient encore le
narrateur moins intéressant, et plus indifférent (il me revient qu'à cet endroit, j'ai
toujours dû préciser qu'on ne pouvait pas dire "a;désintéressé"a;). Et je
pouvais confirmer à ceux qui avaient deviné que nous venions d'écrire un passage de
L'étranger de Camus. C'est plutôt la synthèse (pourquoi toujours analyser?) d'une
façon d'écrire qu'un pastiche, ou alors c'est un pastiche à la façon du Pierre
Ménard de Borges qui tente de réécrire littéralement Don Quichotte (1). Nous passions ensuite à un vrai pastiche: vous avez été
convoqué chez X, il vous a offert etc..., racontez, à la manière de Camus dans
L'étranger. Avec les adaptations nécessaires, j'ai donné cet exercice dans des
classes très différentes: élèves marocains apprenant le français, élèves de
seconde ou première, élèves professeurs étrangers de français langue étrangère
pour lesquels l'exercice débouchait sur l'étude des quelques pages de Barthes qui
s'imposent à ce sujet (Le Degré zéro de l'écriture, ch. III. Lécriture
du roman). Je l'ai donné en fin d'initiation au traitement de textes à des secondes que
j'avais en français et option informatique. On gagne du temps dans les deux domaines, et
les élèves gardent des traces propres.
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Dernier exemple, où il s'agit d'imitation, et d'imitation d'un trait seulement du
modèle, et non de pastiche. J'ai très souvent essayé d'apprendre à rédiger des
paragraphes en me servant de Descartes. (Naturellement, il s'agit là d'un cas
particulier, cet exercice ne suivait pas une lecture de l'uvre complète!). Je
partais de la lecture et de l'analyse du paragraphe célèbre du "voyageur dans la
forêt" (Discours de la méthode, 3e partie, seconde maxime). Quatre phrases:
une "introduction", l'exemple, l'idée, une conclusion presque exagérément
symétrique de l'introduction, le "et ainsi" re liant les deux termes de la
comparaison, au centre géométrique du paragraphe. La construction est si solide que
même dans les éditions à bas prix on trouve ce "et ainsi" à la croisée des
diagonales. À regret, je laissais un peu de côté le "contenu" du texte (sauf
les années où je faisais lire une pièce de Corneille, bien sûr). Je donnais quelques
thèmes possibles et je faisais rédiger plusieurs paragraphes imitant rigoureusement la
construction "minimum" de Descartes. J'ai souvent regretté que la longueur des
phrases de Descartes rende le texte difficile à utiliser en seconde, mais je n'en ai jamais trouvé de meilleur. (Je laissais rarement mes élèves libres du choix du sujet, ou
plutôt seuls devant le vertige de la page blanche : jimposais généralement un
thème, ou mieux, pour les textes narratifs, je donnais une ou deux premières phrases de
pastiche de mon cru, en demandant de continuer sur le même ton. Je crois que cétait
une aide pour les plus faibles, et cela nempêchait pas les originaux de
samuser à échapper astucieusement à ce "carcan"). Je serais suspect aux
yeux de collègues en exercice si je n'avouais pas quelques échecs. Il y en a eu. Parfois
dans des classes assez bonnes, mais refusant de consacrer le moindre effort à un exercice
dont elles ne voyaient pas le lien direct avec les sacro-saintes épreuves d'examen. Et,
dans une ou deux classes, je n'ai jamais tenté cet exercice-là, dans la mesure où je
n'étais nullement convaincu d'avoir réussi à faire vraiment lire quelque texte que ce
soit à plus de un ou deux élèves. Malgré cela, je pense que, dans l'ensemble, malgré
son air démodé cet exercice reste possible, pas plus mauvais qu'un autre pour les
élèves, donc meilleur s'il plaît davantage au professeur.
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