La suite de texte, fabrique de faux
Claudette Oriol-Boyer

(1) Pour toutes ces questions on pourra se reporter aux ouvrages et articles suivants:
- l'écriture du texte, théorie, pratique, didactique, Thèse d'état, Université de Paris viii-Vincennes, soutenance le 17 juin 1989, (à paraître en plusieurs volumes chez plusieurs éditeurs), 1123 pages.
- la réécriture, (sous la direction de) Actes de l'Université d'été de Cerisy-la-Salle, août 1988. éd. L'Atelier du texte, Grenoble, 1990, 220 p.
- nouveau roman et discours critique, éd. Ellug, Grenoble, 1990, 200 p.
- ATELIERS D'ECRITURE, Actes de l'Université d'été de Cerisy-la-Salle, août 1983, éd. L'Atelier du texte, Grenoble, 1993, 220 p.
- Revue TEM, Texte en Main, éd. L'Atelier du texte, Grenoble, Librairie Le Square, 2 place Docteur Léon Martin, 38000, Grenoble.
On pourra surtout travailler avec les manuels Français 6e et Français 5e de la collection Lire-écrire ensemble en 1994 et 95, sous la direction de Claudette Oriol-Boyer.


La production d'une suite de texte est généralement accompagnée des consignes suivantes:

- terminer le récit
- conserver le temps des verbes et la personne.

On le voit, ce n'est pas au texte dans toutes ses composantes que l'élève doit apporter une suite. Ce qui est attendu de l'élève, c'est qu'il manifeste sa capacité à maintenir, dans le dénouement, une unité d'action donnant du sens aux péripéties. En d'autres termes, c'est une compétence narrative qui est attendue.

Il est aisé d'en déduire un manque presque total d'attention pour la manière dont un texte est écrit, c'est-à-dire pour son style.

On voudrait précisément montrer maintenant, à partir d'un exemple, qu'on aurait avantage à concevoir la suite de texte comme une pratique d'écriture imitative destinée à produire un texte apocryphe, autrement dit un faux en écriture. En effet c'est ainsi qu'un élève peut le mieux comprendre la liaison lecture-écriture, langue-texte (1).

Soit le texte suivant de Baudelaire extraits des Petits poèmes en prose:

Le joujou du pauvre

Je veux donner l'idée d'un divertissement innocent. Il y a si peu d'amusements qui ne soient pas coupables!
Quand vous sortirez le matin avec l'intention décidée de flâner sur les grandes routes, remplissez vos poches de petites inventions à un sol, – telles que le polichinelle plat mû par un seul fil, les forgerons qui battent l'enclume, le cavalier et son cheval dont la queue est un sifflet, – et le long des cabarets, au pied des arbres, faites-en hommage aux enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs yeux s'agrandir démesurément. D'abord ils n'oseront pas prendre; ils douteront de leur bonheur. Puis leurs mains agripperont vivement le cadeau, et ils s'enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à se défier de l'homme.
Sur une route, derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie.
Le luxe, l'insouciance et le spectacle habituel de la richesse rendent ces enfants-là si jolis, qu'on les croirait faits d'une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté.
À côté de lui, gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu'il regardait:
De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, (...)

La consigne d'écriture suivante pourrait par exemple être donnée:

Il manque la fin de ce texte.
Vous décidez de l'écrire vous-même de telle sorte qu'un lecteur non averti ne s'aperçoive pas du changement d'auteur.
En somme, vous voulez inventer une fin qui paraisse authentique du point de vue du récit et du style.

Pour aider l'élève à mener à bien ce projet, l'enseignant peut alors proposer une relecture attentive du texte afin de trouver dans le début les règles d'écriture qu'il faudra observer pour écrire la fin (structure formelle, organisation narrative et constantes stylistiques).

Structure d'ensemble du texte

Observation

On peut dégager deux grandes parties:

Partie A: Réflexion générale. (jusqu'à… "ayant appris à se défier de l'homme.") Elle comporte deux paragraphes (A1 et A2).

Partie B: Petit récit anecdotique.

Il comporte trois paragraphes (B1, B2, B3) et le début d'un quatrième paragraphe qui d'emblée reprend les termes de B1. Nous le nommerons, de ce fait, B'1.

Le texte a été coupé au milieu de ce dernier paragraphe car son début en écho avec le paragraphe B1 permet facilement d'imaginer une partie B' structurée comme la partie B et traitant de l'enfant pauvre.

 

 

(2) Charles Baudelaire.

Consignes d'écriture

Ainsi, pour construire la fin, il semble d'abord logique de prévoir deux parties, l'une B' rappelant B et l'autre A' reprenant les éléments de A de manière à conclure. On programmera donc ainsi les deux parties:

la première (B'), suite directe de B, racontera la fin du récit (elle devra nommer le jouet de l'enfant pauvre et proposer un dénouement à la rencontre des deux personnages),

la deuxième (A'), en écho avec A, proposera un retour à une réflexion générale qui pourra servir de morale.

Il reste alors à élaborer des règles plus précises pour chacune de ces deux parties.

Style et structure de la partie A

Afin de construire A' observons la partie A.
Elle comporte deux paragraphes.

paragraphe A1

Je veux donner l'idée d'un divertissement innocent. Il y a si peu d'amusements qui ne soient pas coupables!

On peut établir ainsi la liste des caractéristiques stylistiques de cette partie:

- phrases courtes
- pronoms personnels: je, et il (impersonnel)
- mode: indicatif
- temps du verbe: présent.

paragraphe A2

Quand vous sortirez le matin […] ayant appris à se défier de l'homme.

On peut y relever les caractéristiques suivantes:

- phrases longues
- groupements des termes par deux ou par trois:
le long des cabarets/au pied des arbres - inconnus et pauvres - ils n'oseront pas/ils douteront - agripperont/s'enfuiront - polichinelle/forgerons/cavalier et cheval
- pronoms personnels: vous et ils
- modes: indicatif et impératif
- temps du verbe: présent. et futur
- comparaisons (telles que, comme font les chats).

À l'évidence, cette partie met en scène le narrateur (Je) et le lecteur (ou destinataire) à qui il s'adresse (vous).

Style et structure de la partie B

paragraphe B1

Sur une route, derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie.

- une seule phrase longue
- groupements binaires: sur une route/derrière la grille - beau et frais
- pronom personnel: il
- mode: indicatif
- temps du verbe: imparfait
-
un sujet inversé: apparaissait la blancheur
-
une nominalisation: la blancheur.

Le changement des pronoms et du temps indique le début d'un récit.

paragraphe B2

Le luxe, l'insouciance et le spectacle habituel de la richesse rendent ces enfants-là si jolis, qu'on les croirait faits d'une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté.

- une seule phrase longue
- alternance encore de groupements binaires et ternaires
- pronom personnel: on (pronom indéfini = je + vous)
- modes: indicatif et conditionnel
- temps du verbe: présent
- comparaisons (autre pâte que).

Le retour au présent et au je + vous fait de ce paragraphe un rappel de la partie A.

paragraphe B3

À côté de lui, gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu'il regardait:

- une phrase longue
- pronom: il
-
mode: indicatif.
-
temps: imparfait
-
une comparaison (aussi frais que)
- un sujet inversé (gisait un joujou).

Le récit a repris. Un effet de suspens est créé par les deux points curieusement placés en fin de paragraphe et qui introduisent en fait toute la suite du texte.

paragraphe B'1

De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, (...)

- pronom: il (impersonnel)
- mode: indicatif
- temps: imparfait.

On retrouve, en ordre inverse, les termes du paragraphe B1;

B1: Sur une route, derrière la grille…
B'1: De l'autre côté de la grille, sur la route…

Le texte semble inviter au parallélisme.
On suivra donc cette incitation dans la programmation de l'écriture.
Cela permettra d'achever le récit tout en respectant la structure formelle et le style.

Consignes d'écriture

À partir de cette analyse, il est possible de se donner les consignes suivantes:

Écrire une partie B', qui sera la deuxième moitié de la partie B, en établissant un parallélisme avec les paragraphes de la première moitié B.

Elle contiendra donc:

- la suite du paragraphe B'1 en écho avec B1: présentation de l'enfant pauvre;
- un paragraphe B'2 en écho avec B2: réflexion générale;
- un paragraphe B'3 en écho avec B3: découverte du joujou du pauvre et dénouement.

Ecrire ensuite une partie finale A' en écho avec la partie A, en établissant un chiasme avec les paragraphes de la partie A, de telle sorte que la dernière phrase rappelle la première.

Elle comportera donc:

- un paragraphe A'2 en écho avec A2: réflexion générale;
- un paragraphe A'1 en écho avec A1: morale

N.B. On prendra soin d'établir des rythmes binaire et ternaire en groupant certains éléments par deux ou par trois. On essaiera de travailler les parallélismes.

En résumé

Le texte final dans son ensemble aura donc la structure suivante:

Partie A: A1 + A2;

Partie B: B1 + B2 + B3;

Partie B': B'1 + B'2 + B'3;

Partie A': A'2 + A'1.

 

Aide à l'évaluation des textes produits

Exemple de textes produits en ateliers

Voici, pour s'exercer progressivement à la réécriture, quelques textes produits en ateliers accompagnés de propositions de réécriture.
Après avoir lu un de ces textes, et avant de prendre connaissances de nos suggestions de réécriture, établissez votre propre diagnostic.
Afin de ne pas alourdir les commentaires, nous nous sommes limités ci-dessous à quelques points problématiques

Texte nº 1

B'1 De l'autre côté de la grille, sur la route au bout de laquelle apparaissait la grisaille d'un paysage d'automne, se tenait un autre enfant sale et chétif.

B'2 La tristesse, l'angoisse et l'image habituelle de la pauvreté rendent ces enfants-là si laids qu'on les croirait sortis d'un autre monde que les enfants de la richesse et de l'abondance.

B'3 Il tenait dans ses mains un objet étrange, aussi insignifiant que son maître, terne et gris, fabriqué d'éléments ordinaires récupérés parmi les détritus de son environnement habituel ficelle, coque, bâtonnet etc.

B'4 L'enfant riche n'osait passer la grille, un sentiment de culpabilité et d'envie le faisait encore hésiter. Le plaisir intense qu'éprouvait l'enfant pauvre pour l'objet insolite, l'attirait profondément, subitement il lui proposa en échange son pantin de pourpre. Les bruissements, les murmures et les chuchotements du joujou s'éloignaient avec l'enfant chétif, jusqu'à ce qu'un silence angoissant et interminable lui rappelât sa solitude et son enfermement.

A'2 Les enfants inconnus et pauvres que vous rencontrez sur les chemins, libres et insouciants s'enfuiront chaque fois que vous leur proposerez une prison dorée. Ils s'éloigneront de vous, se défiant de ces échanges qui leur font perdre une once de liberté. Comme le font les animaux sauvages et libres vous les verrez s'échapper dès que quelque marché de dupes met en danger leur vie sans contrainte ni attaches.

A'1 Pourquoi pense-t-on toujours que les attributs de la pauvreté sont signes de malheur et de médiocrité?

Suggestions pour la réécriture

B'1 Adjonction pour respecter le rythme du texte initial.

On attendrait au moins un autre adjectif après "chétif" puisque, dans le texte, ce terme est suivi d'une virgule.

B'2 Remplacement pour introduire une variation et éviter une répétition identique. Ce paragraphe est trop proche de B2.

B'3 Remplacement pour structurer le récit sur une opposition significative.

Si le jouet choisi est bien en relation avec les objets évoqués en A2, il lui manque cependant d'être vivant pour s'opposer au pantin inerte (qui gisait comme un mort) de l'enfant riche.

B'4 Remplacement pour respecter la vraisemblance (fonction référentielle). Il vaudrait mieux remplacer le mot "plaisir" par le mot "désir" qui correspond au sentiment de l'enfant à ce moment du récit.

Modifications pour respecter les règles de reprises dans le discours(anaphores)

On éprouve quelque difficulté à définir quelles sont les personnes représentées par les pronoms (l', il, lui) dans cette phrase.

Adjonctions pour la vraisemblance et la compréhension du sens.

Le dénouement n'est pas très compréhensible. De quels bruissements, murmures, chuchotements parle-t-on?

A'2 et A'1 Suppression pour éviter de dire deux fois la même chose. Il serait bon de supprimer le dernier paragraphe qui est redondant par rapport à l'avant dernier.

Texte nº 2

B'1 De l'autre côté de la grille, sur la route au bout de laquelle apparaissait la grisaille d'un paysage d'automne, se tenait un autre enfant sale, chétif, vêtu de ces hardes à la couleur indéfinissable, témoignages d'une misère quotidienne.

B'2 Car il n'y a que la misère pour rendre si pathétique un enfant habillé des dépouilles des grands.

B'3 Devant lui, dans une cage s'agitait un rat, un rat d'égout au museau frémissant, aux petits yeux de braise, gris, luisant, hideux. Le petit miséreux l'agaçait d'un bâton. Comme à une blessure l'animal couinait. À chaque cri du rat les deux enfants riaient.

B'4 Ébahi, fasciné par ce merveilleux joujou vivant, l'enfant riche, saisissant la poupée pailletée, tentait de l'échanger contre l'animal répugnant.

B'5 Mais l'autre, repoussant ses cheveux en désordre qui tombaient sur son front, se levait brusquement, en trois bonds était loin, la cage brinquebalant au bout de son bras maigre.

A'2 Ils sont nombreux ces enfants-là, petits chats sauvages qui n'ont pas de joujoux. Offrez-leur quelquefois une idée du bonheur avec une marotte comme un geste d'amour.

A'1 J'en ai apprivoisé certains, comme moi orgueilleux, comme moi solitaires. "Je vois avec étonnement le feu de leurs prunelles pâles, clairs fanaux, vivantes opales, qui me contemplent fixement" (2).

(3) Faute de place, il ne nous est pas possible de publier trois autres textes écrits en atelier. Nous prions l’auteur de l’article de bien vouloir nous en excuser.

 

 

Suggestions pour la réécriture

B'1 Adjonction pour le rythme.

Pour conserver les accumulations d'adjectifs par deux ou trois, il serait bon d'ajouter, après "indéfinissable", le segment de phrase suivant: "usées, délavées, élimées".

Remplacement pour utiliser un lexique plus juste.

Habillé convient mal à l'enfant pauvre, il serait mieux de dire affublé.

B'2 Modification pour créer un écho à distance dans le texte.

Puisqu'on va vers une citation finale de Baudelaire (apparemment reconnu ici), pourquoi ne pas faire un pastiche du poème L'Albatros dans la description du jouet?

B'3 Suppression pour être mieux en accord avec le rythme.

Cette action rapide est exprimée dans une phrase trop longue, avec trop de détours. Il suffirait d'écrire: Mais l'autre en trois bonds était loin…

A'2 Suppression pour donner plus de force et de précision à la pensée. La réflexion aurait plus de force si l'on écrivait en raccourci: Ils sont nombreux ces chats sauvages qui n'ont pas de joujoux

A'1 Le travail du rythme de la première phrase est intéressant car il rappelle les vers de Baudelaire. La citation est trop plaquée car elle est au présent dans un texte au passé. Pour l'intégrer, nous proposons:

-de supprimer les guillemets qui n'ont pas lieu d'être dans ce texte
-de mettre le passé

J'ai vu avec étonnement le feu de leurs prunelles pâles, clairs fanaux, vivantes opales, qui me contemplaient fixement.

Suppression et remplacement pour mieux intégrer un passage intertextuel (emprunté à un autre texte).

Texte nº 3

B'1 De l'autre côté de la grille sur la route entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, vêtu de ces guenilles terreuses qui se confondent avec la poussière du chemin.

B'2 La faim, la misère, la crasse rendent ces enfants-là si ternes qu'on les penserait pétris d'autre chose que de chair et d'os.

B'3 À ses pieds se trouvait un objet étrange, fait de morceaux de bois mal assemblés, recouvert d'un chiffon percé de trous. Quelque chose remuait sous le chiffon.

B'4 Le bel enfant derrière sa grille regardait, fasciné, cet objet mystérieux. Il s'en approchait, tendant déjà la main.

B'5 Mais, sortie de la profondeur du parc, une voix le rappelait.

A'2 Sur la grand-route, libre et tranquille, l'autre enfant s'éloignait, serrant contre lui son joujou mystérieux.

A'1 Si vous croisez sur votre chemin de ces êtres en haillons, gardez votre pitié, ils ne sont pas les plus malheureux.

Suggestions pour la réécriture

B'1 Ajouter si bien après se confondent pour faire un écho avec "si pleins de coquetterie" dans B1.

Adjonction pour produire un écho à distance

B'2 Trouver un synonyme pour ces enfants-là afin d'éviter la répétition.

Remplacement pour éviter une reprise identique et introduire une variation par synonymie.

B'3 Se trouvait est trop statique pour désigner un jouet vivant qui doit s'opposer au jouet gisant.

Pour la même raison, il vaudrait mieux parler de ce qui bouge plutôt que des morceaux de bois inertes.

Remplacement pour structurer le récit sur une opposition significative.

B'4 Le mouvement serait peut-être mieux rendu si l'on inversait l'ordre des mots de la dernière phrase Tendant déjà la main, il s'en approchait…

Déplacement pour respecter un effet de chronologie.

B'5 Il est dommage de faire intervenir la voix dans ce qui se présente comme une image à contempler longuement pour en tirer la leçon.

Suppression pour respecter la composante visuelle du passage.

A'2 Il serait intéressant de faire lire mystérieux lentement, en imposant la diérèse*. Pour obtenir cela du lecteur, on peut tenter de mettre en place un parallélisme rythmique et écrire par exemple

enserrant/contre son cœur

1 2 3 1 2 3 4

son joujou/mystérieux

1 2 3 1 2 3 4

Adjonction pour le rythme. (3)

LA FIN DE BAUDELAIRE

De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un œil impartial découvrirait la beauté, si, comme l'œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère. (B'1 et B'2 sont groupés)


À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c'était un rat vivant! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même. (B'3 et A'2 sont tressés)

Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement, avec des dents d'une égale blancheur. (B'3 et A'1 sont tressés)

Baudelaire place dans le premier paragraphe les échos de B1 et B2.

Dans les deux paragraphes suivants, il tresse la découverte du joujou avec des explications symboliques, véritables intrusions du narrateur (tout comme plus haut en A1): "À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grand route et le château…"

Il poursuit d'ailleurs son commentaire implicite avec les italiques appliquées au terme égale.

On peut encore noter

- le choix du rat (anagramme de art) et joujou vivant opposé au joujou mort, inerte du riche conduisant vers la leçon du texte; il n'est cependant pas très vraisemblable que les parents de l'enfant pauvre aient donné le joujou à leur enfant: celui-ci aurait plutôt dû se le fabriquer lui-même; cela permettra de montrer que les choix d'un écrivain peuvent toujours se discuter;
- la boite grillée qui fait percevoir le parc du château comme une prison; les deux mondes ne sont peut-être pas aussi opposés qu'on aurait pu le croire à première vue; les vraies valeurs ne sont assurément pas dans le clignotement clinquant des faux bijoux;
- la seule présence de l'imparfait à l'exclusion de tout passé simple ce qui donne à la partie B une valeur exemplative et non pas événementielle. Il est clair que ce texte de Baudelaire forme un tout et qu'il serait aberrant de le priver de la partie A pour une suite de texte. C'est cependant ce qui est pratiqué par la plupart des manuels qui le proposent.

À PROPOS DE LA SUITE DE TEXTE

L'exercice appelé "suite de texte" devrait exiger de l'élève qu'il respecte à la fois,

- la progression d'un récit;
- la structure formelle du texte (structure de symétrie, de parallélisme, ou structure combinatoire).

À cette condition, cela deviendra un réel entraînement à lire pour écrire, à découvrir dans un texte ce qui règle non seulement sa structure narrative mais également sa mise en mots et en phrases en relation avec la production d'un sens.

On cherchera donc

- ce qui est porteur d'indications concernant la structure d'ensemble et la progression;
- les choix stylistiques présents dans le début du texte et liés au projet spécifique de l'écrivain:

- choix de la perspective temporelle: récit au passé, au présent, au futur,
- choix du (ou des) pronoms personnels: récit au "je", au "tu", au "il",
- articulation des différents tissus discursifs,
- longueur des paragraphes et des phrases,
- enchaînements par juxtaposition, coordination, subordination, incises,
- rythme,
- ordre syntaxique à l'intérieur des phrases – compléments circonstanciels, sujets (inversés ou non), adjectifs (antéposés ou non) –,
- existence d'ellipses,
- présence de l'implicite,
- marques de la subjectivité du narrateur,
- inscription du lecteur,
- présence de comparaisons et métaphores,
- rôle des figures de rhétorique,
- registres de langue.

Il sera important que l'élève prenne conscience que chaque texte produit ses effets de sens à partir d'une articulation à chaque fois originale d'opérations linguistiques et stylistiques connues.

C'est donc la spécificité de la combinaison qu'il faut mettre en évidence pour comprendre le ou les sens du texte et pouvoir le prolonger.