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Après lecture de certains auteurs, (Giraudoux, Céline, Rabelais) on se surprend à
saisir davantage certains aspects de la réalité, et surtout dans les termes et le style
de lauteur dont on vient de subir lempreinte; on est alors particulièrement
apte au pastiche.
Les exercices que je présente ici ont
donc leur place après létude dune uvre complète dont les élèves ou
les étudiants sont supposés être momentanément imprégnés.
La transposition
En classe de seconde, après un mois
détude de La Cerisaie, on distribue une scène de On ne badine pas avec
lamour et on demande de la réécrire à la façon de Tchékhov.
Les résultats sont dune bonne qualité. Chacun bien entendu sest amusé à
slaviser les noms propres, à introduire kopeck, roubles et verstes. Plus subtilement, la
plupart ont repris des façons de sapostropher ("Mon petit oncle!",
"Petite mère") ou des formes déloge ("fraîche comme un
concombre") et de blâme ou dapitoiement ("ô mon pauvre frère
souffrant!").
Les meilleurs textes ont saisi une façon de parler inimitable, comme on dit,
(cest-à-dire parfaitement imitable): ces gémissements proférés pour soi-même
(" mes péchés!"), ces propos rêveusement suspendus ("Oh si
seulement je pouvais dormir
").
Certains élèves ont su retrouver laccord dun lieu et dun moment
également tchékhoviens: "La lune sest levée, petite sur; si nous
descendions au bord de la rivière?
"
On peut dailleurs faire écrire avec le texte à pasticher sous la main: les
élèves le feuillettent, mais on observe que cest moins pour relever des
expressions précises que pour renforcer et maintenir cette empreinte de lauteur,
cette mélodie quon a encore à loreille et qui fait quon identifie
lauteur au bout de trois lignes.
Variante: le concours
Adaptation de cet exercice, pour des
enseignants de lettres en groupe de formation: on propose de faire réécrire la rencontre
de Gilliatt et de la pieuvre par trois écrivains de son choix; on a supposé, à juste
titre, quun enseignant était suffisamment pénétré de certains auteurs pour en
retrouver le ton et les attitudes.
Entrer dans un roman
On propose, en classe de première,
après étude dun roman ou dune pièce, dy entrer soi-même, ou dy
faire entrer tel ou tel camarade, ou le professeur (pourquoi pas?), en faisant les
ajustements historiques et sociaux nécessaires. On pose le verbe "entrer" comme
une évidence, en comptant justement sur cet exercice pour en éprouver la validité.
Le jeu est assez réjouissant, puisquon travaille sur un référent présent, qui
écoutera avec curiosité ou un peu dappréhension ce quil advient de lui à
travers les mots de Zola, de Hugo ou de Malraux.
À lexpérience, on voit bien que, passés les quelques repérages fallacieusement
identifiables, on na pas, dans le texte obtenu, ce miracle dun individu
changé en encre, mais qui conserverait cependant la force dévidence du réel.
Cette idée est pourtant à la base des émissions de Bernard Pivot: "Votre
personnage, là, au fond, cest vous, non?"
Non. On obtient seulement une configuration de mots et de phrases, en évolution
constante, inscrite dans un jeu décarts, de tensions et de similitudes avec les
autres êtres de mots qui peuplent le texte. Un personnage de roman, plus ou moins
crédible, plus ou moins prenant, qui doit mériter sa place
Personnes déplacées
Exercice dont on peut doser la subtilité
selon le public: il sagit par exemple dintroduire Goriot dans un cabaret de LAssommoir,
Meursault dans Le Sursis ou Cosette chez Colette.
Lexercice pose dintéressants problèmes de transposition. Il fait sentir à
quel point un personnage est constitué pas la structure qui le relie à certains et
loppose à dautres. Que peut devenir Goriot, si on veut en faire davantage
quune simple silhouette? Supposons quon linsère véritablement dans la
structure des personnages de LAssommoir. Consolateur de Gervaise, ou client
des Lorilleux, il deviendra très vite quelquun dautre, métamorphosé par une
autre écriture et une autre logique narrative
Que restera-t-il au juste du
personnage balzacien? Bon exercice.
On constate en somme, expérimentalement, que lécriture réaliste ne fait pas
accéder les romans réalistes à une aire commune. Le réalisme de Hugo nouvre pas
sur le même monde que celui de Flaubert ou de Stendhal.
Les rencontres
On rédige un passage de roman ou de
nouvelle à partir de deux ou trois personnages empruntés à des uvres
dauteurs différents: Marius Pontmercy discute dans un cabaret avec Julien Sorel,
Bouvard déjeune avec Arsène Lupin, Béru sort avec Lol. V. Stein, Lexercice a de
bonnes chances dêtre fructueux si lon parvient à alterner souplement, puis
à concilier deux écritures, deux tons, deux atmosphères.
On expérimente ici la marge dautonomie du personnage par rapport à
luvre. Cette question se rencontre dailleurs déjà avec des personnages
récurrents: le Rastignac de La Peau de chagrin na plus grand chose à voir
avec celui du Père Goriot; et quand une série se constitue autour dun
héros (Sherlock Holmes), ledit héros est condamné à se scléroser: chaque apport de
données nouvelles sinscrit à son tour dans la liste des caractérisations stables,
cahier des charges de plus en plus lourd ou collection de comparses de plus en plus
envahissants (Tintin).
Les bifurcations
Julien Sorel manque Madame de Rénal,
Jean Valjean laisse tomber Marius dans le fontis, Angelo attrape le choléra, etc.
On peut demander soit de rédiger la scène où tout bifurque, soit de composer la suite
du scénario.
Le plus intéressant est danalyser ensuite à quel degré luvre refuse
ces changements. Cest selon: Hugo semble tenir essentiellement à ce moment de
fadeur quest le mariage de Marius. Mais Julien devait-il nécessairement échouer?
En somme, les choix de lintrigue sont-ils nécessairement inscrits dans le choix
décriture? dans le contenu des épisodes précédents? dans lidéologie
quon peut prêter à lauteur?
Imiter,
quest-ce à dire?
On le voit, ces exercices permettent
dabord de jouer innocemment et assez gaiement avec la chose littéraire. Ils aident
aussi à mettre en doute, expérimentalement, un certain nombre de représentations,
quil serait vain de dénoncer par un discours.
Ils permettent également de réfléchir à ces écritures qui veulent imiter. Dans cet
esprit, on peut proposer à la lecture un montage de pastiches et doriginaux, par
exemple, dauthentiques passages de La Légende des siècles mêlés à de
réjouissants pastiches dEdouard Delprat ("Il se met quelquefois à
lombre de sa lance/Mais peu. Le Rayonnant aime le Flamboyant/Le juste na pas
peur du jour, le grand Voyant
") ou du Méjabovar de Claretie. Ou encore,
on mêle des fragments dun excellent pastiche de Beauvoir (dans La Chine
minquiète, de Curtis), à dauthentiques extraits de Linvitée
ou des Belles images.
Au-delà de la devinette, il est intéressant de faire analyser précisément les traits
qui font penser que tel texte est bien de tel auteur.
On observe à cette occasion lambivalence du pastiche, satire réductrice et hommage
(ou témoignage dune fascination).
Satire: le pasticheur ou le parodiste met à plat les trucs, les effets faciles,
lidéologie naïve ou pernicieuse.
Mais il y a aussi souvent exorcisme: Cros, Rimbaud, Courteline et les autres se
débarrassent manifestement du Coppée quils portent en eux. Bien des poètes de la
fin du XIXe savaient faire du Hugo au mètre (comme les peintres fabriquaient des Corot à
la chaîne). Mais Hugo lui aussi savait se pasticher, voire sautoparodier. Tout
comme Picasso, dailleurs. Piste à explorer
Et pourtant malgré le caractère fabriqué et le burlesque ou la paillardise des
parodies, la magie dauteur subsiste. Balzac écrit en se jouant une scène parodique
qui figurerait dans Ruy Blas sans surprendre personne. Et ne reste-t-il pas quelque
chose de lénergie épique de Hugo dans cette parodie de Derême:
"
De ravins en ravins ils
épuisaient leurs forces;
Roland ne sarrêtait que pour sonner du cor;
Le pattes-mille avait quatre-vingt-douze entorses
Mais sur neuf cent huit pieds il galopait encor!"
Le ravissement de
Lol.V. Poolp
Céline
Splache!.. Alpagué, et bien,
quil était, Gilliatt.. Par cette chose, cette dégoûtation..
Ventouses.. deux cent cinquante petites bouches, là bien baveuses, bien suceuses
Macache bono, le petit baigneur, le petit fifrelin des anglo-normandes. Aux oubliettes, le
sable chaud, maillot, bronzettes mignonnes, et par ici le crawl ravageur, lover arm,
le papillon courtisan. Rapé!
Là, finie la rigolade, pour de bon. Le rigodon des pieds glacés, dansez squelettes, le
toutim! À belles dents et jusquà los, la garce! valse-musette dans
leau verte, nuit de glace, jusquà plus soif, quil se disait, il allait
la danser, le Gilliatt!
Gide
Quoi que je susse à la perfection
quil sen fallait, et beaucoup, que chacun des deux cent cinquante suçoirs
adhérassent, je ne laissai pas que de me gourmander in petto, comme dit le Psalmiste:
combien fol navais-je pas été, dainsi maventurer en dépit des
instances de Barnabé et de Cunégonde en un lieu aussi malencontreux!
Et cependant, je ne pouvais que le confesser non sans quelque résipiscence, cette
palpation profuse, ces circonvolutions qui prodiguaient leurs attouchements suaves,
quelque glacés quils fussent, ne manqueraient pas, à la vérité, de quelque
blandice .
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