Intertextualité : Les Confessions de Rousseau, source de Le Rouge et le Noir de Stendhal
Marie-Noëlle VERAN

Rousseau est considéré comme le précurseur le plus éminent du romantisme en France. Les Confessions corroborent cette analyse, notamment dans les premiers livres : omniprésence du moi, sensibilité exacerbée, enthousiasme sentimental, goût affirmé de la nature annoncent des thèmes qui seront chers à un Lamartine ou un Chateaubriand par exemple.

A y regarder de plus près, on découvre dans la jeunesse de Rousseau des situations qui seront exploitées par Stendhal dans Le Rouge et le noir. Julien Sorel ressemble comme un frère au jeune Jean-Jacques. Comme lui, il n’a pas connu sa mère, il est le cadet d’une famille de garçons. Les pères des deux jeunes gens sont artisans et exercent une pression morale puissante sur eux. Il est vrai que Stendhal inverse la position du père : le vieux Sorel préfère les aînés, tandis que le vieux Rousseau préfère le cadet ; mais pour la même raison : ces derniers-nés sont les plus faibles.

La formation des deux héros est assez rudimentaire : ils sont confiés à des ecclésiastiques locaux, le pasteur Lambercier pour Jean-Jacques, le curé Chélan pour Julien. Cette période est très brève pour le premier (deux ans d’après Les Confessions), elle est volée sur les journées de travail pour le second. Le latin est une matière souvent évoquée dans les deux livres. Rousseau avoue qu’aucun de ses maîtres successifs n’est parvenu à le lui inculquer ; Julien Sorel brille au contraire par son habileté à réciter La Bible en latin. Les lectures jouent un rôle fondamental dans la formation de leur sensibilité et de leurs idées. Tous deux construisent leurs rêves d’avenir en fonction de leurs lectures sentimentales ou " héroïques ", héros de l’Antiquité pour Jean-Jacques, Napoléon pour Julien. Rousseau narrateur souligne le rôle néfaste que ses lectures ont joué dans sa vie, le rendant excessivement sensible et incapable de supporter la contrainte. Tous deux s’évadent par la lecture quand ils souffrent, Rousseau loue des livres quand il est apprenti graveur, Julien fait de même chez les Rênal ; et tous deux le font en cachette, sachant que leurs maîtres n’apprécient pas ce passe-temps.

Les relations de Jean-Jacques et de Julien avec les femmes comportent aussi bien des points communs. On trouve dans les deux œuvres la scène de première rencontre amoureuse entre l’adolescent et la femme la plus aimée. Les jeunes garçons sont éblouis par une femme à la fois douce, belle et bien éduquée. Stendhal emprunte à Rousseau la situation de surprise heureuse, mais en l’attribuant à l’autre protagoniste. Jean-Jacques s’attend à voir " une dévote bien rechignée " (livre II), Mme de Rênal " un prêtre sale et mal vêtu qui viendrait gronder ses enfants " (I, 6). Ces femmes plus âgées entretiennent une relation maternelle avec eux. Jean-Jacques appelle " maman " Mme de Warens qui le nomme " petit ". Mme de Rênal se dit : " Au fond, ce n’est qu’un enfant plein de respect pour moi ".
De plus, Jean-Jacques et Julien marquent un goût affirmé pour les femmes de la bonne société. "...des couturières, des filles de chambre, de petites marchandes ne me tentaient guère. Il me fallait des demoiselles ", écrit Rousseau dans le livre IV. Il explique ensuite longuement les raisons de ce goût. C’est pour cela qu’il refuse d’épouser la servante de Mme de Warens, Mlle Merceret, qui lui témoigne beaucoup d’intérêt. En rappelant cet épisode, Rousseau dit qu’il a manqué ainsi une occasion d’être heureux que lui offrait la Providence. Cette situation se trouve offerte également à Julien Sorel par la servante de Mme de Rênal, Elisa. Bien sûr, lui aussi repousse cette offre qui ne lui propose qu’un médiocre avenir.

En revanche, tous deux s’intéressent au regard que jette sur eux la jeune fille de la maison quand il s’agit d’une grande maison aristocratique. C’est le cas de Rousseau quand il occupe un emploi de secrétaire-serviteur chez le comte de Gouvon à Turin. Il est attiré par Mlle de Breil, petite-fille du comte, qui a son âge, est fort jolie mais plutôt dédaigneuse. Il rêvait sur les chemins de devenir " le favori du Seigneur et de la Dame, amant de la Demoiselle, ami du frère " (livre II). Il cherche à attirer l’attention de la jeune fille, parvient à le faire en traduisant la devise de la maison de Solar, mais se ridiculise aussitôt en renversant de l’eau sur la jeune fille. Le frère de celle-ci se moque de lui. Cependant, Jean-Jacques est pris en mains par le comte de Gouvon qui veut compléter sa formation pour faire de lui plus tard un ambassadeur obligé de sa maison. Rousseau s’engage quelque temps dans cette voie avant d’être tenté par l’aventure que lui offre le vaurien Bâcle. L’ensemble de cette situation est habilement exploité par Stendhal.
Dans la deuxième partie du Rouge, Julien est au service du comte de La Môle, d’une illustre maison. Lui aussi charme le vieux marquis qui en fait son secrétaire et le charge même d’une mission de confiance. Le maître de maison favorise la carrière de Julien, complète son éducation mondaine, mais Julien doit se montrer habile et patient. Comme Jean-Jacques, Julien ruine cette carrière convoitée sur des coups de tête, en décidant d’abord de conquérir Mathilde puis de punir la trahison de Mme de Rênal. Stendhal appelle " amour de tête " l’amour entre Julien et Mathilde (titre de II, 16). Or Rousseau analyse dans le livre I des Confessions la distinction entre l’amour de tête qu’il porte à Mlle de Vulson et l’amour des sens qu’il porte à Mlle Goton : " je me livrai de tout mon cœur ou plutôt de toute ma tête, car je n’étais guère amoureux que par là ".

Le choix de la carrière militaire ou religieuse évident dans Le Rouge existe déjà dans Les Confessions.
Rousseau fait un séjour à l’hospice des catéchumènes de Turin dont il garde des souvenirs pénibles. Il y montre des talents de polémiste qui ne plaisent guère à ses éducateurs. De retour à Chambéry, il est jugé tout juste bon à devenir curé de village par un ami de Mme de Warens, du fait de son esprit lent… Il va au séminaire comme au supplice. Il déteste le vieux curé sale (...) qui tente de lui enseigner le latin mais s’attache à M. Gatier, âme sensible et aimante. Cette situation annonce le séjour de Julien Sorel au séminaire de Besançon. C’est un lieu sinistre où son esprit lui vaut des inimitiés ; il déteste la grossièreté de ses condisciples, l’esprit retors de l’abbé Frilair, mais il s’attache à l’abbé Pirard, âme noble et sensible. Comme Rousseau, Julien renonce facilement à la carrière religieuse.

Quant à la carrière militaire, tous deux ne font que l’amorcer. Au livre IV des Confessions, Jean-Jacques est protégé par le marquis de Bonac qui l’envoie à Paris au service de M. Godard, colonel suisse. En chemin, le jeune homme se livre à ses " douces chimères ". " Je croyais déjà me voir en habit d’officier avec un beau plumet blanc… je ne voyais que troupes, remparts, gabions, batteries, et moi au milieu du feu et de la fumée… ". Ce rêve vite déçu trouve un écho évident dans Le Rouge. Julien apprécie l’uniforme qu’il revêt à Verrières lors de la visite du roi puis lorsque le marquis de La Môle lui procure un poste de lieutenant après s’être résolu à l’accepter pour gendre. Mais cette carrière est brisée par la lettre de Mme de Rênal.

Un dernier point : les voyages. Les livres II à IV des Confessions sont parcourus par ce thème récurrent. Rousseau analyse à plusieurs reprises le bonheur qu’il trouve dans ces voyages à pied, seul de préférence. Il se sent libre des contraintes sociales, se laisse aller à son imagination ; il aime la nature sauvage où son moi est en expansion. Julien lui aussi effectue un voyage à pied dans les montagnes lorsqu’il se rend chez son ami Fouquet pour échapper à l’ambiance étouffante de la maison Rênal (I, 12). " Quelque insensible que l’âme de ce jeune ambitieux fût à ce genre de beauté, il ne pouvait s’empêcher de s’arrêter de temps à autre pour regarder un spectacle si vaste et si imposant ". Il s’arrête au sommet de la montagne, il n’est pas pressé de voir son ami, " lui ni aucun être humain ". Il s’installe dans une grotte où il trouve un refuge contre les hommes. Il se met à écrire ses pensées, sa plume vole. Au livre IV des Confessions, Rousseau évoquait déjà la question du journal de voyage, regrettant de ne pas avoir conservé de traces des émotions ressenties, puis se justifiant en disant notamment qu’il n’aurait pu rendre compte de ses pensées débordantes.

En somme, Julien Sorel peut être considéré comme un Jean-Jacques Rousseau qui aurait perdu en sensibilité et gagné en ambition. Il marche sur les traces de l’illustre voyageur en effectuant des choix qui ne sont pas très éloignés des siens. D’ailleurs, Les Confessions font partie de ses lectures de référence : " C’était le seul livre à l’aide duquel son imagination se figurât le monde " (I, 5). Stendhal emprunte à la jeunesse de Rousseau de nombreux éléments qu’il recompose pour donner au destin de son héros une efficacité dramatique. En le faisant mourir à l’âge où Rousseau entame la longue descente vers les désillusions de l’âge adulte, il en fait un héros totalement romantique car délivré définitivement des tentations de corruption ; sans avoir à souffrir comme Rousseau de ce renoncement.

Les Confessions sont explicitement le miroir de la vie pour Julien Sorel. En l’indiquant, Stendhal avoue sa dette d’auteur envers Rousseau.