Esclaves d'hier et d'aujourd'hui : Le Voltaïque et La Noire de... de Sembène Ousmane
Niveau 2e
Danielle PUECH

Et si l’esclavage n’était pas mort, en dépit de ses différentes abolitions ? Quelques titres glanés dans la presse apportent une réponse éloquente à cette question et nos élèves, sensibles aux problèmes révélés par les journaux ou la télévision, trouveront sans doute de l’intérêt à la lecture de " La Noire de… " qui fait songer à la situation de ces domestiques issus des pays pauvres et ramenés en Europe par quelques diplomates et riches familles soucieux de se procurer une main d’œuvre gratuite ou bon marché. Bien que le récit de Sembène Ousmane se déroule en 1958, c’est à dire deux ans avant les indépendances des pays d’Afrique Noire, on peut dire qu’il reste d’une actualité terrible et qu’il peut servir d’introduction à une réflexion sur les visages actuels de l’esclavage, et, à partir de là, nous ramener plusieurs siècles en arrière, au temps de la traite négrière. Tel est d’ailleurs l’itinéraire suggéré par S. Ousmane lui-même : dans le recueil paru en 1962, La Noire de… est suivie d’un poème en vers libres Nostalgie qui prolonge la nouvelle en s’adressant à son héroïne Diouana et en évoquant son destin tragique comparé à celui des anciens esclaves. Vient ensuite la nouvelle Le Voltaïque qui raconte la lutte d’un homme pour soustraire sa famille à la traite négrière. Les trois textes (disponibles chez l’éditeur " Présence Africaine " sous le titre Voltaïque) forment donc un ensemble, à la fin du recueil, comme pour nous inciter à rechercher la racine des maux actuels de l’Afrique dans le passé de ce continent vidé de millions d’êtres humains déportés aux Amériques. Mais l’écrivain engagé qu’est Sembène Ousmane, termine aussi sur un hommage à la résistance de ses ancêtres contre l’esclavage.

ETUDE DES DEUX NOUVELLES

I. Lecture

  • Soit faire lire les deux nouvelles dans leur enchaînement et demander aux élèves s’ils voient des liens s’établir entre La Noire de… et Le Voltaïque. Attirer leur attention sur la thématique du texte-lien Nostalgie, en leur faisant relever les réseaux lexicaux et les figures de style évoquant l’esclavage.
  • Soit faire lire d’abord La Noire de… et le poème Nostalgie ; procéder à une étude approfondie et proposer ensuit Le Voltaïque en travaux de groupe.

II Biographie de Sembène Ousmane : elle explique bien des thèmes de son œuvre.

Cinéaste et romancier, né en 1923 au Sénégal. Il a exercé plusieurs métiers en Afrique et en France : pêcheur, plombier, maçon, docker sur le port de Marseille. Il a fait la guerre dans les Forces Françaises Libres. Autodidacte, c’est un artiste engagé qui, dans ses livres et ses films, observe de manière lucide la société africaine contemporaine. Il a porté à l’écran certaines de ses nouvelles : La Noire de…, Le Mandat , Xala…

III Etude de " La Noire de… "

Le titre
Quelles significations peut-on lui donner avant la lecture de l’œuvre intégrale ? Le titre est énigmatique, les points de suspension ne permettant pas de dire s’il s’agit d’une appartenance à un lieu ou à un autre être humain. Seule certitude : l’héroïne est une femme présentée dans sa caractéristique raciale.Après lecture de la nouvelle, le sens du titre apparaît plus clairement surtout si les élèves ont relevé la phrase " Les voisins disaient : c’est la Noire de… " (p. 180). Cette femme n’est pas reconnue dans son identité véritable ; elle est un " objet utilitaire " (p. 180) appartenant à ses maîtres blancs. Le titre souligne donc le thème majeur du récit : celui de l’aliénation, proche de l’esclavage.On peut demander aussi aux élèves de trouver un autre titre : cela permet de vérifier les différents niveaux de lecture qu’ils sont capables d’atteindre, avant toute lecture guidée de l’œuvre.

La structure de la nouvelle
Faire relever sous forme d’un tableau, les principaux événements ainsi que les lieux où ils se déroulent et les repères temporels essentiels.

  • On part d’un fait divers - bien réel d’ailleurs - daté du 23 juin 1958 : le récit s’ouvre et se ferme par une enquête judiciaire et policière sur le suicide d’une domestique noire chez ses employeurs, une famille française travaillant à Dakar et passant ses vacances à Antibes. La plus longue partie de la nouvelle est une analepse qui retrace la vie de Diouana depuis son embauche dans cette famille, trois ans plus tôt et surtout depuis son départ de Dakar en avril 1958, jusqu’à son suicide en France. Dans cette analepse se trouve l’explication de son geste désespéré.
  • Le récit est construit en oppositions : passer de l’Afrique à la France, c’est pour Diouana aller de la fascination exercée par le pays de ses maîtres, à la désillusion, puis au dégoût et à la lucidité révoltée. Celle qui se croyait libre de se forger un destin meilleur qui la délivrerait de toute dépendance, se découvre esclave et prisonnière.
  • Remarquer la place que tient dans la nouvelle, la page consacrée à Tive Corréa, ancien marin, revenu à Dakar après vingt ans de séjour en Europe : " Il était parti, riche de jeunesse, plein d’ambition, et en était revenu, telle une épave […] Il ne prophétisait que malheur " (p. 171). Il est le seul à déconseiller à Diouana le voyage en France tout en sachant qu’on ne peut lutter contre l’attrait exercé par la France sur les jeunes Africains (p. 172). Dans la tragique destinée de Diouana, il annonce le malheur sans pouvoir l’empêcher et sa propre histoire est une mise en abyme du récit principal. Tive Corréa est la voix de Sembène Ousmane lui-même, ancien docker sur le port de Marseille, ancien combattant au service de la France. Dans ce récit construit en oppositions et en échos, les avertissements de Tive Corréa reviendront à la mémoire de Diouana quand sa lucidité atteindra son paroxysme.

Etude des personnages
S’intéresser essentiellement à Diouana, les autres personnages ne prenant sens qu’à travers elle. D’abord faire relever les mots la désignant, ce qui révèle comment elle est perçue par les autres personnages.

  • " Une Noire " pour le juge d’instruction et les journalistes, qui ne retiennent que son appartenance raciale sans réelle connotation péjorative. Pourtant elle reste anonyme malgré la consultation de sa carte d’identité qui permet de connaître son âge.
  • Pour les voisins et les invités de Madame c’est " la Noire de… " expression que nous avons étudiée à propos du titre.
  • C’est " une négresse " pour le Commandant en retraite qui la classe aussi dans la catégorie des " indigènes ", deux mots révélateurs de son mépris et de ses préjugés racistes. Les enfants de Madame utilisent uniquement les mots " négresse " et " sauvage ". Ce sont les persécuteurs déclarés de Diouana qui, à cause d’eux, réfléchit pour la première fois sur le problème que posait sa peau.
  • Restent les personnages qui la désignent par son prénom, Diouana. Du côté des Blancs ce sont Madame et sa sœur. Mais celle-ci déforme le prénom en " Douna ", signe de son manque de considération envers la bonne. " Madame ", quant à elle, utilise toujours le prénom, du moins en sa présence. Sinon c’est " la bonne ", mot qui lui échappe en présence des enquêteurs et qu’elle retire aussitôt, comme pour masquer sa mauvaise conscience. Cependant, à la fin du récit, quand Diouana ose protester de son innocence, le vernis paternaliste s’effrite et Madame la compare aux " indigènes ", tout en la traitant de " menteuse ". Ce sont les mots de trop qui déclenchent le suicide de Diouana, au terme d’une évolution douloureuse.
  • Les Africains la désignent par son prénom, la reconnaissant ainsi dans son identité et sa dignité d’être humain. Tive Corréa la traite même affectueusement de " petite cousine ". Et dans le poème, le narrateur l’interpelle plusieurs fois en ces termes " Diouana, notre sœur " annulant ainsi sa solitude tout en l’élevant au rang d’" effigie de Notre Mère l’Afrique ".

Ensuite, pour compléter l’étude du personnage de Diouana, on peut comparer sa situation en France et en Afrique et parallèlement choisir quelques extraits à étudier méthodiquement.

En Afrique

  • Son origine : elle vient " de la brousse " et a été choisie pour cette raison par Madame ; c’est une proie facile qui se laisse facilement prendre aux promesses du voyage en France.
  • Ses relations avec les autres personnages : pour ses employeurs elle est une subalterne traitée correctement, selon les lois du pays. Par rapport aux autres domestiques, elle éprouve un sentiment de supériorité et elle est même enviée par le cuisinier car elle accompagne les maîtres en France. Pour ses amies, parents et connaissances, c’est une héroïne, promise à un bel avenir. C’est ce qu’elle pense elle-même. Seul Tive Corréa apporte une note discordante dans ce tableau presque idyllique. Mais elle le traite avec mépris (p. 171).
  • Son état psychologique : avant son départ, Diouana plane dans ses rêves d’ascension sociale de " broussarde " partant à la découverte des splendeurs et richesses de la France mais aussi à la conquête de sa libération définitive dès son retour en Afrique (étudier le passage de la page 162 à 165).

En France

  • Son statut : unique domestique d’une famille de sept personnes.
  • Ses relations avec les autres : Diouana est complètement isolée. Elle n’a aucune relation avec des proches de sa famille ou de sa race puisqu’elle ne peut aller voir le cousin de Toulon et qu’elle n’a ni le temps ni les moyens d’entretenir une correspondance avec sa mère. Son univers se réduit à l’espace clos et ingrat de la villa et à son travail.
  • Son évolution psychologique : ses rêves envolés, Diouana est confrontée au racisme, au mépris, à l’exploitation. Elle prend progressivement conscience de sa situation qu’elle assimile clairement à l’esclavage. (A ce moment de l’étude il sera intéressant de faire relever tous les mots se rapportant à l’esclavage dans les pages 179 à 182. On peut étudier de manière plus précise, un extrait p179-180).
  • On terminera en s’interrogeant avec les élèves sur le sens du suicide de Diouana, geste de désespoir mais aussi expression de sa révolte qui couvait silencieusement depuis des jours. L’étude des pages 182-184 fournira des éléments de réponse et sera complétée par celle du poème.

Etude du poème Nostalgie
Nostalgie donne tout son sens à La Noire de… et on peut le faire remarquer aux élèves en demandant d’observer :

  • la situation d’énonciation (le narrateur - auteur prend la parole au nom des Africains et s’adresse à Diouana) ;
  • le jeu des temps (présent - passé composé - futur) trace un itinéraire allant de l’esclavage d’hier à l’exploitation d’aujourd’hui et annonce la révolte et la réappropriation de la terre natale et d’eux-mêmes par les Africains. Bien entendu la date du récit (1958) et celle de la publication du recueil ne sont pas sans intérêt. D’ailleurs le premier paragraphe de la nouvelle La Noire de… rappelle le contexte historique de la lutte pour l’indépendance.
  • le lexique en relation avec l’esclavage ;
  • les comparaisons et les métaphores établissant un lien entre les esclaves d’hier et Diouana ;
  • le lexique valorisant le pays natal et Diouana.

Au terme de cette étude, les élèves auront compris que le récit de ce fait divers suscite une prise de conscience sur l’exploitation des travailleurs africains par les puissances colonisatrices et que le sort de Diouana permet de rappeler la tragédie de l’esclavage. On peut alors aborder l’étude du Voltaïque.

IV Etude du Voltaïque

Proposer aux élèves des travaux de groupe qui donneront lieu à des comptes rendus oraux.

Etude du titre. Justifiez et expliquez le titre. De quelle région d’Afrique le Voltaïque est-il originaire ? Quel est le nom actuel de ce pays ? (Le Burkina Faso). Quel est le sens de ce nouveau nom ? (Le pays des hommes libres).La structure d’ensemble de la nouvelle. Mettez-la en évidence. Pourquoi a-t-elle été choisie par S. Ousmane ? Le récit dans le récit permet de faire le lien entre l’Afrique d’aujourd’hui et celle d’hier. Les Africains se livrent à un travail de mémoire pour comprendre leur passé et ne pas l’oublier.
L’espace. Dans quel pays se déroule le récit ? Quels sont les différents lieux évoqués ? Qu’est-ce qui les caractérise ? Comment permettent-ils de comprendre la situation de l’Afrique au temps de la traite négrière ?
L’époque. Avons-nous des repères temporels précis ? Que pouvez-vous en déduire ? Savez-vous combien de siècles a duré la traite négrière ?

Les personnages :

  • Ceux d’aujourd’hui : qui sont-ils ? Que savent-ils de l’esclavage ? Quelles leçons veulent-ils retenir du passé ?
  • Ceux du passé : montrez qu’ils illustrent le fonctionnement de la traite négrière et les résistances à l’esclavage en étudiant 1) la place et le rôle des Blancs, 2) les différents rôles joués par les Noirs et 3) le héros, Amoo.

Le thème des scarifications :

  • Cherchez en vous aidant d’encyclopédies et d’ouvrages sur l’Afrique Noire quelle est la signification des scarifications et des tatouages traditionnels. Comparez vos informations avec les explications données dans la nouvelle. On peut se référer à l’ouvrage de Michel Leiris et Jacqueline Delange Afrique Noire (Univers des formes).
  • Pourquoi Saër, qui pose le premier la question sur les balafres, met-il en relation l’origine des scarifications avec l’acte de résistance à l’esclavage d’Amoo ? (Cf. fin de la nouvelle : " Voilà comment nos Ancêtres eurent des marques. Ils refusaient d’être des esclaves ").

En conclusion, on pourra remarquer avec les élèves, que pour échapper à l’esclavage, seules trois solutions étaient possibles : se battre, mais le combat était inégal et à recommencer sans cesse ; se tuer ou tuer ceux que l’on aimait. Ainsi Amoo tue sa femme ; cette mort fait songer au suicide de Diouana et aussi au meurtre perpétré sur sa propre fille par l’héroïne de Beloved, le roman de Toni Morrison, dont on pourra lire quelques extraits avec les élèves ; on pouvait aussi abîmer " la pièce d’ébène " en la balafrant. Cette troisième solution, inventée par S. Ousmane, a un sens symbolique : ces scarifications deviennent les stigmates de l’esclavage, en même temps qu’elles rappellent la résistance de certains Noirs et leur appartenance indélébile à un peuple.