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Hubert FESSLER
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Aborder le phénomène de
lesclavage paraît essentiel aussi bien au collège quau lycée. Loin de toute
volonté de culpabilisation, ce projet repose sur un souci de mémoire comme il doit
sopérer sur dautres aspects de notre histoire. Au moment où une France
multiraciale surgit progressivement de notre passé colonial, nous ne pouvons ignorer que
notre pays sest notamment construit sur un esclavage dont notre langue garde de
nombreuses réminiscences. Aucun " culturellement correct " ne pourra en venir à bout.
Cette séquence a pour objectif damener les élèves à prendre conscience du fait
que le phénomène de lesclavage est pour une part importante constitutif de notre
passé et que, si notre monde occidental a tendance à loublier, il hante la
mémoire de la diaspora africaine. Nous retiendrons
la trame suivante, partant dune iconographie puis de textes.
Séance préliminaire (environ une
heure, hors travail possible décriture).
Avant de découvrir les textes en eux-mêmes, il est
important damener les élèves à formuler leurs diverses représentations de
lesclave, à partir des informations quils possèdent, mais aussi des traces
dans le langage dun lexique emprunté à lesclavage, notamment dans les
rapports de domination que lon établit avec son voisinage, scolaire et familial. |
| (1) Esclave
et non esclavage car le premier mot renvoie à une réalité concrète et fait parfois
lobjet dun usage familier : " Je ne suis pas ton esclave " (2) Huggins Nathan Irvin, LOdyssée
noire, Paris 1979, Ed. Jeune Afrique, coll. LEpopée humaine, pour la version
française, p. 34. On y trouve de nombreuses autres reproductions utilisables dans le
même sens. |
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Cet échange oral peut fonctionner en deux temps :
- dabord un échange sur la notion desclave (1) à partir dune question du type : " Quévoque pour
vous le mot esclave ? " Ces réflexions, écrites individuellement sur papier
libre et anonyme, seront reprises à la fin de la séquence pour que chacun puisse mesurer
le chemin parcouru quant à sa perception de lesclavage.
- on peut poursuivre avec létude dune des
nombreuses figures desclaves que nous proposent les ouvrages traitant de ce sujet.
Nous nous référerons ici à liconographie contenue dans LOdyssée noire
de Nathan Irvin Huggins et notamment à la photographie du Révérend Père Leroy,
exposée au Musée de lHomme : Esclave pris dans un filet pour être vendu (Fin
XIXe siècle) (2).
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(3) Avec éventuellement un prolongement ou
un rappel sur les rapports entre réalisme et réalité et les dévoiements possibles de
la photographie. |
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Lintérêt de cette photographie réside dans son
caractère insoutenable. On distinguera dans lanalyse lobservation du
paratexte (3) et celle de limage à proprement parler.
Durant cette activité, la parole sera libre.Lobservation
du paratexte mettra en évidence les points suivants :
- le titre avec la date proposée et le support
photographique interpellent à eux seuls parce quils témoignent dun passé
récent. On peut supposer quil sagit dun document sur lesclavage
nord-sud entre lAfrique noire et le Moyen-Orient ou lAfrique du Nord,
esclavage dans lequel les Européens ne sont, en principe, pas impliqués.
- l'appartenance sociale de lopérateur (Révérend
Père), partant, son rôle dans une telle situation, seront aussi examinés : on
interprétera cette photographie comme une dénonciation, mais à une époque de pleine
expansion du colonialisme européen.
- la provenance de la photographie (Musée de lHomme)
peut amener à une réflexion intéressante sur la fonction dun tel musée depuis sa
création. Objet de notre regard, lhomme des contrées lointaines y est réifié ;
mais le musée devient aussi un lieu de reconnaissance, voire de dénonciation comme la
violence de cette photographie peut le laisser penser.
Dans létude de limage elle-même, on verra
sesquisser indifféremment des aspects dénotatifs et connotatifs. Il sagira
ensuite de les démêler pour voir surgir les représentations. Immanquablement, plus que
la présence des entraves, celle du filet renverra à lidée de proie. Le second
plan, les eaux de ce qui apparaît comme un fleuve, rappelleront peut-être le transport
et ses corollaires, la marchandise et le commerce triangulaire. Probablement sera-t-il
fait référence au film de Stephen Spielberg, Amistad, dont certaines images
sont très fortes : les chaînes, la cale du négrier. Dans tous les cas, il sagira
soit dune réification de lindividu destiné à lesclavage, soit de son
assimilation au gibier. On en retiendra surtout latteinte aux catégories les plus
élémentaires de notre représentation et linjure faite à la dignité humaine.
La problématique simpose alors delle-même :
devant lhorreur quelles suscitent, comment a-t-on pu défendre de telles
pratiques ?
La suite de cette découverte thématique
seffectuera sur des textes extraits duvres pour lessentiel
accessibles en livres de poche et parfois reproduits dans les manuels scolaires. Seul un
extrait proposé ci-après nest plus disponible ; un exemplaire de son unique
édition se trouve cependant à la Bibliothèque nationale.
uvres retenues :
Les propos sarticuleront sur deux axes : une
réflexion argumentative autour de la légitimité de lesclavage (Montesquieu,
Prévost de Traversay), et des textes narratifs dont lintérêt repose dans la mise
en scène de points de vue divers (Toni Morrison, Prévost de Traversay, Patrick
Chamoiseau)
- Chamoiseau Patrick, Chronique des sept misères,
Paris, Gallimard, 1986-1988, Coll. Folio, pp. 152-156.
- Montesquieu, De LEsprit des Lois (1 748),
XV, 5, Ed. Garnier, Paris, 1973, pp. 265-266.
- Morrison Toni, Beloved, Paris, 1989, Christian
Bourgeois éd., Coll.10/18, pp. 208-211.
- Prévost de Traversay, Les Amours de Zémédare et
Carina (Descriptions de lîle de la Martinique), Paris, chez Giguet et Michaud
Imprimeurs réunis, 1806, 2 vol., chap. 11 (cf. Annexe).
On peut notamment ajouter à ces quatre textes les
documents suivants :
- pour largumentation
- Voltaire, Candide (la rencontre de Martin ; le
Nègre de Surinam)
- Chevalier de Jaucourt, larticle " Traite des
Nègres " dans LEncyclopédie
- pour les textes narratifs
- Schwarz-Bart André, La Mulâtresse Solitude,
Paris, Seuil, 1972.
- Mellon James, Paroles desclaves, Les jours du
fouet, Paris, Le Seuil, Coll. Point Virgule, 1991. (Il sagit de vingt
témoignages directs desclaves des Etats-Unis).
UN JEU SUR L'ARGUMENTATION
Létude simultanée des textes de Montesquieu et de
Prévost de Traversay permet daborder le problème de la justification de
lesclavage et de sa critique théorique.Publié en 1806, Les Amours de Zémédare et
Carina constitue un ouvrage de circonstance. Grand blanc de la Martinique, lauteur
se sert de lexotisme à la mode pour faire découvrir son île et pour répondre par
la même occasion à la remise en cause de léconomie esclavagiste, base de sa
fortune ; labolition de 1794 est encore dans les mémoires. On constate que les
arguments de Prévost de Traversay et de Montesquieu se rencontrent en plusieurs lieux.
Mais alors que le philosophe utilise des théories fréquemment employées par les tenants
de lesclavage pour les tourner en ridicule par une ironie féroce, le blanc
esclavagiste tente de les valider par une description à laquelle il confère la valeur
dun document. |
| (4) On pourra
sinterroger sur la pertinence historique de lexemple. |
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Comme Montesquieu, Prévost de Traversay fait appel à
lhistoire et à lancienneté de lesclavage. Mais là où Montesquieu
démontait largument par lexemple de pratiques particulièrement abusives ou
absurdes (les Perses font des noirs leurs eunuques et les Egyptiens massacraient les
roux), Prévost de Traversay, au contraire, cherche des appuis par le renvoi à ce
quil estime être les deux fondements de la société de 1806, la religion (" les
premières annales " sans doute la Bible) et la république (Sparte) (4). Quils aient admis lesclavage suffit à le
justifier.Quant à la pénibilité des travaux agricoles sous les tropiques, évoquée
dans les deux textes, le récit de P. Chamoiseau montrera pour qui en douterait, que cette
appréciation était partagée par les esclaves eux-mêmes ! |
| (5) Gisler
Antoine, Lesclavage aux Antilles françaises (XVIIe-XIXe siècle),
Paris, 1981, Karthala, chap. préliminaire : " le problème " pp. 3-16 ; Gisler y
rappelle les fondements théoriques de lesclavage dAristote aux pères de
lEglise. (6) Noublions
pas quà cette époque nombre de penseurs cherchent les moyens de créer la cité
industrieuse idéale, prémisses du positivisme.
(7) LEsprit des Lois, L.
XIV. |
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On pourra sintéresser ensuite à la mission
civilisatrice rappelée par Prévost de Traversay. Selon une conception fort ancienne,
lesclavage répondrait à la nécessité de punir les individus et les
peuples dont les murs attenteraient à la morale. Antoine Gisler (5) explique quil sagit là dune vision héritée
de lAntiquité et reprise par les Pères de lEglise dès Saint Paul. Prévost
de Traversay y fait largement référence lorsquil oppose la vie sobre et bien
réglée des esclaves dans les plantations (6) à la barbarie
des peuples " sauvages " et bien sûr cannibales. Et là ne rejoint-il pas la théorie
des climats (7) de Montesquieu et lesclavage
deviendrait-il une réponse aux dérèglements des sens et à la paresse particuliers aux
climats chauds ? On justifie ainsi aisément un esclavage dont on affirme quil
apportera sinon la rédemption du moins la civilisation.On notera que cette justification se retrouve à demi-mots dans les propos de
Maître dEcole dans Beloved, à propos des " créatures dont Dieu [lui] a
confié la responsabilité "
Quant à largument économique évoqué par
Montesquieu, cause réelle de lesclavage, il ne sera pas repris dans Les Amours
. |
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DE L'ARGUMENTATION AU RECITLes trois récits retenus mettent en scène des situations de
lesclavage. Chez Prévost de Traversay, il sagit de la présentation de
lhabitation idéale, lieu dont le travail règle lharmonie : chacun est à sa
place, aussi bien maîtres quesclaves.
Lextrait de Beloved rompt avec cette présentation : les nègres ont
marronné, le merveilleux équilibre de la plantation est bouleversé et la bestialité
sest échappée de la boîte de Pandore. Dans la Chronique des sept
misères de Chamoiseau, lesclave enterré avec le trésor de son maître rappelle au
noir ce que fut la traite puis la lutte pour la survie dans lenfer du monde
esclavagiste.
Chacun des trois textes utilise une technique narrative
particulière (narration aux première ou troisième personnes, utilisation du discours
indirect libre pour un monologue intérieur), mais toujours ce qui importe cest le
regard. Celui de la visiteuse qui découvre lEden martiniquais, celui du maître
(point de vue miné par celui du narrateur), celui du nègre mort qui se souvient. Le
récit se veut témoignage.
Une analyse lexicale détaillée apportera dautres
informations. On glisse du microcosme idéal, fortement hiérarchisé sous le signe du
travail (" nègres industrieux " de Les Amours
), à un monde sans repère
dans lequel les fugitifs sont associés à la révolte furieuse. Tantôt justifiée par
une sauvagerie intrinsèque, tantôt par la folie du maître, elle renvoie toujours à
lanimalité dans laquelle lesclavage enferme ces " nègres " auxquels on
refuse le statut dhomme.
Lintérêt particulier de Beloved vient du
pari que gagne le narrateur. Les propos odieux quil fait tenir au maître le
discréditent. Dans la brutalité de la scène, on retrouve limage insoutenable de
lEsclave pris dans un filet pour être vendu. La thèse esclavagiste
naura pas soutenu lépreuve des témoignages. Létude de la Chronique
apportera alors le récit dune douleur revisitée par les mots du poète et pourra
donner lieu à un rapprochement avec des témoignages authentiques (8).
Dans ces arguments, pourtant vieux de deux siècles, les
élèves auront reconnu la lutte des Lumières. Grâce à ces témoignages directs ou
épelés avec les mots nouveaux des romanciers, ils auront perçu linsoutenable
souffrance née dune réalité qui a encore ses avatars aujourdhui. Il sera
temps de relire alors les notes des premières réactions au mot esclave et à
la photographie. Et, même sil est illusoire de préjuger de la reconstruction par
chacun de ce cheminement, on pourra espérer que létude de ces textes ne se sera
pas limitée à une simple excursion dans un imaginaire de plus, mais
quelle débouchera sur un réel travail de mémoire. |
| (8) Voir les
témoignages directs desclaves dans louvrage de James Mellon. |
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Lhabitation
(Lhéroïne Carina et sa mère, Mme Sainprale,
font visiter à une voisine, venue de France et qui ne sait pas diriger son habitation,
leur propre domaine.)
Elle voyait, sur cette habitation, tous les esclaves
soumis et tranquilles, et travaillant avec zèle et plaisir. On pourvoyait scrupuleusement
à tous leurs besoins ; ils étaient logés sainement, bien nourris et convenablement
vêtus. Les nègres industrieux avaient des jardins bien cultivés, dont le produit
ajoutait à leur bien-être ; ils élevaient des cochons, des volailles quils
allaient vendre à la ville le dimanche. Lorsquils étaient malades, rien
dutile à leur guérison ne leur était refusé. Les femmes enceintes étaient
retirées du travail pour être employées à des ouvrages aisés auprès de la maison,
sous les yeux des maîtres, et elles nétaient réunies à latelier principal
que plusieurs mois après leurs couches. Les enfants étaient nourris par les maîtres, et
on nexigeait deux aucun travail jusquà lâge de douze à quinze
ans, et même quelquefois plus tard, selon le plus ou moins de force de leur tempérament.
Les vieillards étaient exempts de tout service envers leurs maîtres, qui cependant
continuaient à subvenir à tous leurs besoins jusquà leur mort.
Mais comme les nègres, chez M. Sainprale,
nétaient soumis quà un travail modéré et à une discipline juste, ceux qui
ne remplissaient pas leurs devoirs, ou qui se rendaient coupables de quelques torts graves
contre le bon ordre étaient châtiés selon la nature de leur faute (...).
Voilà comment la majeure partie des ateliers sont
conduits dans cette colonie. Le maître juste est toujours bien servi par ses esclaves,
estimé de ses compatriotes et protégé par le gouvernement. Le maître inhumain
il
nen existe point parmi les hommes blancs à la Martinique ; vu avec horreur par
tous, on le forcerait bientôt à sortir de lîle.
Sans vouloir chercher à justifier ici lesclavage, jobserverai seulement que
les premières annales du monde parlent de son existence ; on la vu se maintenir
dans tous les siècles, et même à Sparte, le plus républicain de tous les
gouvernements. La culture des terres, entre les tropiques, na jamais pu être
confiée, avec succès, à des hommes blancs ; ils ny peuvent résister à ce
travail pénible. Les nègres, dans toute la vaste étendue de la côte dAfrique,
nusent de leur liberté que pour assouvir leur stupide férocité, se faire la
guerre, se détruire et se dévorer entreux. Dans nos colonies, au contraire, voyez
leur gaîté, leurs plaisirs et la modération de leur travail ; ils sont sans souci sur
lavenir ; ils connaissent lamour et jouissent librement du bonheur
dêtre pères
"
Prévost de Traversay, Les Amours de
Zémédare et Carina
(Descriptions de lîle de la Martinique) Paris,
chez Giguet et Michaud Imprimeurs réunis 1806, 2 vol., chap.11. |
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