| Les deux extraits (1748 et 1766), traitant du même
thème et ayant un projet argumentatif analogue : la dénonciation de lesclavage et
de la traite des nègres, se prêtent à une comparaison intéressante. Celle-ci permet de
mettre en évidence avec les élèves la différence radicale des moyens employés. Et,
au-delà, de faire réfléchir sur les valeurs et la vision de lhomme sous-jacentes
dans les deux cas.
Linformation dans
largumentation :
Les deux textes fournissent quelques éléments dinformation sur la situation, sous
forme dallusions ou de rappels : " Personne nignore
" (Jaucourt). On
leur donnera leur pleine valeur, en les éclairant à laide douvrages
spécialisés tels que le fascicule Esclaves et négriers de la collection
Découvertes Gallimard (n° 11). Montesquieu et Jaucourt évoquent le fameux commerce
triangulaire : Europe - Afrique de louest - Antilles ou Amérique, et
léchange des nègres contre la pacotille dabord, puis contre des denrées
exotiques raffinées dont les Européens sont friands. Le phénomène est lié à celui de
la colonisation. Les Européens ne sont pas seuls en cause, les souverains africains
organisent la capture et la vente de leurs propres sujets, avec laide des marchands
arabes, aux négociants hollandais, français, anglais ou portugais.
La démarche argumentative
:
Ici, les deux textes sopposent. Tandis que Montesquieu adopte une forme " éclatée
", et joue sans cesse sur limplicite, Jaucourt propose une page très construite,
progressive et explicite.
Larticle " Traite des nègres " se caractérise par son homogénéité. Il est
organisé suivant une progression à thème constant (lesclavage illégitime),
chaque nouvel argument sajoutant aux précédents pour les renforcer (" Dun
autre côté
"). Jaucourt suit litinéraire des esclaves, tout simplement :
après un paragraphe de définition, il en consacre deux à dénoncer les rois africains
qui les vendent. Ainsi, lAfricain libre devient esclave quand son prince le vend au
négrier. Or le prince nest pas propriétaire de ses sujets. Donc, il na aucun
droit de les vendre. Ce commerce est, dès lorigine, illicite.
Ensuite Jaucourt accuse les colons européens
propriétaires des grandes exploitations coloniales, qui achètent les africains à
larrivée dans les îles et punissent sévèrement lesclave fugitif. Or les
hommes ne sont point objet de commerce. Donc le propriétaire de lesclave fugitif ne
peut réclamer le secours de la loi pour récupérer son bien. Ainsi se perpétue le
trafic.
Au dernier paragraphe, Jaucourt dénonce les "
magistrats ", les " juges des pays libres". Ils naffranchissent pas les
esclaves débarqués en terre française. Or leur rôle est de garantir lapplication
du droit. Donc ils trahissent leur mission.Cette page se caractérise par un effort de
rigueur et de progression. Montesquieu semble miser davantage sur la variété et la
déstabilisation du lecteur.
La célèbre page de LEsprit des lois suit
une démarche " éclatée ". A chaque paragraphe, le sujet varie : " Les peuples
dEurope
", " Le sucre
", les noirs, " Dieu
", la couleur
(de peau, de cheveux), " les nègres
", " les princes dEurope
". Les arguments que le texte passe en revue sont de nature très disparate (économique,
raciale, religieuse, culturelle). Il ne paraît guère possible de repérer une quelconque
progression.
Les procédés utilisés
sont eux aussi radicalement différents :
Montesquieu emploie lironie, il emprunte la langue piégée de la mauvaise foi ; son
texte, qui vise à ridiculiser les esclavagistes, est polémique. Jaucourt emploie une
langue directe et un vocabulaire abstrait. Il recourt à la logique. Au contraire,
Montesquieu propose une parodie de raisonnement, décousu, absurde.
Dans LEncyclopédie, lauteur
simplique, quand le genre choisi semble peu sy prêter. Il exprime, par le
lexique, sa pitié pour les esclaves (" ces malheureux "), son admiration pour
lAnglais (" plein de lumières et dhumanité "), et sa réprobation à
légard des juges (" une inhumanité manifeste "). Au contraire, chez Montesquieu,
malgré le " je ", le locuteur sabstient, posant demblée une adhésion
hypothétique : " Si javais à soutenir
".
Jaucourt invite le destinataire de son article à la
pitié, mais surtout à la révolte contre le déni de justice. Montesquieu, lui, cherche
à lamuser, à sen faire ainsi un complice. Ceci nous conduit à définir dans
les deux cas le lecteur postulé. Un homme sensible à la vérité, accessible au
raisonnement, chez Jaucourt, un public large, le bon sens étant la chose du monde
;
un interlocuteur sensible aux jeux desprit (paradoxe, ironie
), un public
mondain, si lon peut dire. On pourrait opposer un Jaucourt naïf à un Montesquieu
lucide, ou un Jaucourt idéaliste, humaniste, à un Montesquieu désabusé.
Les valeurs qui fondent la dénonciation
divergent : valeurs absolues dans un cas (" les droits de la nature humaine
les
lois de lhumanité et de léquité "), valeurs dégradées dans lautre
: droit coutumier de peuples aux pratiques inhumaines (" les peuples dAsie qui font
les eunuques
les Egyptiens
qui faisaient mourir tous les hommes roux "). Autre
valeur , lappartenance à lHumanité, indivise et solidaire, chez
lencyclopédiste, chez Montesquieu diverse, éclatée en continents et peuples.
Ne peut-on, en conclusion de cette étude comparée,
faire apparaître, dans larticle de Jaucourt, lesprit même de LEncyclopédie
et la cohérence entre les moyens et la fin : postulant chez le lecteur la raison, il
léclaire, et remplit sa mission de vulgarisation, au sens noble du terme. Postulant
lirrationalité des préjugés et la prévalence de lintérêt, Montesquieu
cherche à les contourner, et adapte ses moyens à la mentalité de ses adversaires. Il
fait éclater, par labsurde, les valeurs des partisans de lesclavage.
Les manuels scolaires proposent tous des textes sur
lesclavage. Les extraits sont presque toujours les mêmes. Citons le manuel édité
chez Hatier " Littérature 1re ", auquel nous avons emprunté les deux extraits
ci-dessus, qui permet un salutaire renouvellement, puisquà côté de textes
classiques, il présente le texte de Jaucourt et une chanson inspirée par le décret
dabolition de 1794, parmi 41 extraits de prose. La place consacrée à cette forme
particulière du Mal, dans lappareil critique, ou les indications relatives à
lhistoire littéraire est réduite (exception faite du XVIIIe siècle de la
collection Mitterand qui lui consacre une double page : " groupement de textes ",
présentant des textes plus originaux). Rien ninvite à un examen critique de la
condamnation radicale de la traite et de lesclavage par les auteurs des Lumières,
qui paraît en partie de lordre de lutopie littéraire, si lon lit les
travaux des historiens, dont certains sont présentés dans ce numéro.
|