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Pierre NICQ
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Un radeau transportant une
vingtaine de naufragés morts, mourants ou désespérés va être soulevé par une énorme
vague qui élève vers un ciel dorage une énorme masse deau crêtée. Un
double mouvement, contradictoire, anime la composition : lun part en bas, à droite,
dun corps renversé dont la partie supérieure tombe dans leau et s'y
abandonne ; on suit la ligne du corps vers la jambe accrochée à une poutre, on rencontre
une main, un bras, une jambe, un dos dun corps recroquevillé, puis un torse, une
tête dans lombre, on devine un mât oblique qui monte vers la gauche, mât de
fortune auquel sont accrochées une tente rudimentaire et une voile quadrangulaire que le
vent gonfle. Le vent souffle dans ce sens-là : de droite à gauche ; au-delà du mât, ce
qui est donc lavant du radeau est vide : les passagers regroupés à larrière
pour profiter sans doute de la maigre protection que leur offrent la tente et la voile qui
offusque le soleil. Lautre mouvement décrit une courbe contraire qui, partant
dun autre corps renversé dont les pieds cette fois, enveloppés de linges blancs,
pendent au-dessus de leau, monte en suivant un enchevêtrement de corps vers la
partie supérieure droite du tableau où, face à la pyramide glauque quélève la
vague, se dresse une pyramide humaine que domine le dos brun, musculeux et luisant
dun Noir ; celui-ci, au-dessus de sa tête noire, agite pour appeler du secours un
grand linge aux reflets rouges qui se tord et sen va comme une flamme. Les autres
corps, sous lui, sont blancs, livides. Le grand mouvement qui porte vers le haut ce Nègre
allégorique et salvateur est si puissant, affirme la vie avec une telle force quil
semble nier le destin (le vent) emportant le radeau dans lautre sens et que
lon a limpression (fausse) que celui-ci fait face à la vague et est sur le
point de se cabrer. Au premier plan, tournant le dos à tout cela, un vieillard, dont un
linge de la même couleur que celui que brandit le Nègre protège la tête et le dos,
médite sombrement sur la mort du jeune homme dont, dune main, il empêche le corps
de glisser à leau. Outre un fameux " Combat
de boxe " où saffrontent à égalité, à poings nus, un Noir et un Blanc, on
connaît de Théodore Géricault dautres représentations héroïques de Noirs, un
grand dessin représentant un porte-étendard en qui on a parfois voulu reconnaître une
représentation idéalisée de Toussaint-Louverture, un autre dun Noir tenant une
lance et surtout un extraordinaire " Noir sur un cheval cabré " faisant face aux fusils
de soldats, dessin lavé et aquarellé dans lequel la puissance de lhomme et du
cheval sunissent dans un même mouvement de révolte et de défi. Géricault était
né en 1791, année de la révolte de Saint-Domingue, son Radeau de la Méduse
qui, du fait divers du naufrage dune frégate emportant de Rochefort vers le
Sénégal cent cinquante hommes, pour la plupart militaires, allant coloniser ces terres
africaines, faisait une formidable allégorie protestataire, fut exposé au salon de 1819,
Michelet sexclamant alors : " Cest notre société tout entière quil
embarque sur ce radeau de la Méduse. " |
| (1) Livre de
Poche n° 1217 pp.43 à 69 (2) Il
ne mest pas possible ici danalyser les procédés dironie mis en
uvre par Mérimée. Jen ai donné un exemple ci-dessus. Cette ironie est
souvent proche de celle de Voltaire ou de Montesquieu quand elle prend la forme de
commentaires tels que celui-ci : "... aussitôt les esclaves furent remis aux matelots
qui se hâtèrent de leur ôter leurs fourches de bois pour leur donner des carcans et des
menottes en fer ; ce qui montre bien la supériorité de la civilisation européenne ".
Je ninsiste pas sur les noms du brick : lEspérance et de son
capitaine : Ledoux. |
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1819. A cette date étaient représentées pour la première
fois Les Vêpres Siciliennes, tragédie de Casimir Delavigne sur un sujet dont Scribe et
Verdi devaient bien plus tard faire un opéra : un lundi de Pâques 1282, à lheure
où lon sonnait les Vêpres, une émeute éclata où furent massacrés les Français
de Sicile. Dune représentation de ce spectacle à Nantes, le capitaine Ledoux,
esprit positif et négrier notoire, navait tiré nulle leçon si ce nest, en
voyant les bourgeois de la ville affluer et sentasser dans le théâtre, la
confirmation de la loi selon laquelle les corps humains sont compressibles ; il en avait
conclu quil pouvait embarquer sur son brick lEspérance plus de Nègres
quil nétait fait pour en contenir. Cest du moins ce que dix ans plus
tard, en 1829, prétendait dans une nouvelle intitulée Tamango (1)
un jeune écrivain de vingt-six ans, brillant et facétieux, auteur de comédies
attribuées à une actrice espagnole, de prétendues ballades illyriennes et de quelques
récits historiques. Cette nouvelle était publiée dans La Revue de Paris que venait de
fonder le docteur Véron et où sexprimait Benjamin Constant lequel, libéral,
passait alors pour un des leaders de la gauche parlementaire et sétait distingué
par de véhémentes attaques contre le racisme et contre le trafic des esclaves. Théodore
Géricault était mort depuis cinq ans déjà.Cest
bien dans cette ligne que sinscrit cette nouvelle narrant une révolte
desclaves à bord dun brick nantais qui les emporte vers les Antilles, par
laquelle le jeune auteur, Prosper Mérimée, se joignait au combat des " abolitionnistes
" français, qui nétaient pas légion, avec un talent déjà sûr, fait plutôt
dexactitude " réaliste " et dironie mordante (2)
que de puissance émotive. |
(3) Rapprocher ce résumé ( pages 1 à 11 Esclaves
et Négriers. Découvertes Gallimard) du texte original et voir en particulier ce
quil en gomme, peut être un exercice intéressant et instructif. |
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Et ce texte semble être devenu
tellement emblématique de ce combat quon le trouve résumé et illustré en
ouverture du volume de la collection " Découvertes Gallimard " consacré aux Esclaves
et [aux] Négriers, le même volume (p. 69) citant comme exemple réel de " révolte
réussie " celle-là que raconte " le romancier Prosper Mérimée> ".(3) Certes Mérimée y
décrit lodieux trafic de son capitaine Ledoux avec une précision qui le montre
parfaitement informé des conditions dans lesquelles il sopérait : conception et
armement du navire, entraves et instruments de coercition des esclaves, mode
dacquisition par troc avec un chef indigène sur la côte de Guinée, cet effet de
réel étant accentué, comme dans dautres de ses nouvelles, par lusage
souligné de termes techniques ou ethno-géographiques ; non sans erreurs ou
approximations : rivière de Joale (nom dun petit port de la Zambie), langue des
Noirs dite zolofe (pour Wolof), présence parmi eux de vieillards un peu magiciens
appelés guiriots... (Peut-être pourrait-on parler ici de pacotille ?) |
| (4) Il faut
dire que le mouvement abolitionniste anglais, dorigine religieuse, était plus
populaire en Angleterre quen France (cf. la campagne menée par Wilberforce.) (5) Daprès le catalogue de
lexposition " Les Anneaux de la Mémoire " Nantes 1992-1994.
(6) Mérimée introduit là - non sans
ironie encore - un gouverneur anglais relativement humain qui soppose à la
férocité des planteurs.
(7) On trouvera tout au long du récit
des marques de cette animalité, en particulier p. 61 dans le récit de son combat
singulier contre Ledoux. Un peu avant, pp. 51-52, il est fait état de sa " force
prodigieuse " et il est comparé à un sanglier. |
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Les conditions politiques aussi en sont évoquées avec une
certaine exactitude : ce nest pas comme le laisse penser le résumé que
jévoquais, " à la grande époque de la traite des Noirs " que se déroule cette
histoire, mais à une époque de relatif déclin ; il sagit dailleurs du
dernier voyage de Ledoux (et il prendra un tout autre sens quil ne lavait
prévu). En effet, sous la pression " humanitaire " et intéressée des Anglais, (4) après de multiples atermoiements, Louis XVIII a été obligé
en 1817 dinterdire formellement la traite, même sil est reconnu quil
na rien fait pour que la loi fût appliquée et quon a longtemps fait semblant
de ne pas voir les négriers quon équipait dans les ports - Nantes demeurant "
clandestinement " le premier port négrier français (95 expéditions en 1824-1825)(5). Il sagit donc den appeler à la conscience
publique pour que la loi ne reste pas lettre morte et quon ne sen remette pas
aux Anglais, trop heureux de se faire les policiers des mers : cest la surveillance
anglaise des côtes de Guinée que redoute Ledoux et cest une frégate anglaise qui
à la fin recueille Tamango et lemmène à Kingston, en Jamaïque (6). Mais en fait, le crépuscule commence à tomber sur trois
siècles de trafic négrier, les possessions dont léconomie est liée à ce négoce
ne jouant plus quun rôle secondaire dans léconomie de la métropole.Cela seul pourrait donner quelque plausibilité à lespèce
de maquignonnage improvisé dont le marché de Ledoux et de Tamango prend le visage sur la
côte de Guinée, échappant totalement à lorganisation parfaitement rationnelle
dont ce marché était en réalité lobjet de la part des chefs et intermédiaires
africains : ces gens-là, vendeurs et acheteurs, étaient des commerçants sérieux qui
prenaient soin de leur marchandise et non pas de ces grotesques que Mérimée met en
scène avec un peu trop de complaisance. Car laspect caricatural quil donne
là à son récit a certes pour effet daccentuer le caractère odieux de Ledoux le
cynique, mais il a aussi celui beaucoup plus pervers de donner de celui quil faut
bien appeler son partenaire une représentation moins odieuse que ridicule ;
quimpose dès la première rencontre (p. 46 ) laccoutrement sous lequel il est
présenté et que souligne le commentaire engagé du narrateur : " Ainsi équipé le
guerrier africain croyait surpasser en élégance le petit-maître le plus accompli de
Paris ou de Londres " Ridicule auquel sadjoint demblée un caractère
danimalité, qui fait que sa peau est un cuir : " On remarquait entre les revers
blancs de lhabit et son caleçon de toile de Guinée une bande considérable de peau
noire qui ressemblait à une ceinture " (7) |
(8) Ils croient comme Ayché au pouvoir des
griots et au Mama-Jumbo. On peut sinterroger sur le personnage de
linterprète, sur sa fonction dans le récit : cf. lexplication quil
donne pp.54-55 du Mama-Jumbo, à rapprocher du commentaire pris en charge par le narrateur
p. 57 sur les sciences occultes " dont les noirs sont fort entichés " et qui ne
sauraient évidemment leur permettre de manuvrer " le grand fétiche des Blancs "(9) Les interpellant sur le bateau, il le fait en
usant du nom d" esclaves ", qui définit pour lui comme pour les Français leur
condition. |
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Voilà qui nétait pas de nature à donner à
lhonnête lecteur de Mérimée une haute idée de lhomme africain : un chef
imbécile, primitif et vaniteux, incapable même de manier un fusil (ce qui est hautement
invraisemblable), abruti dalcool, conduisant des hommes superstitieux (8) et qui, étant déjà des esclaves soumis, ne sauraient avoir
le désir ni même lidée de la liberté (9).
Dailleurs ces hommes ne sont-ils pas faits, ainsi que sa mère la enseigné à
Tamango (p. 66) pour vivre sur la terre ferme et les Blancs pour aller et venir, mobiles,
sur leurs vaisseaux, coursiers des mers ? Or ayant commis une bévue divrogne ( il a
vendu sa propre épouse) et voulant la réparer (récupérer cette femme), Tamango finit
par se trouver pris lui-même au piège du bateau. On sait ce qui sensuit : complot,
révolte (conduite par Tamango à des fins égoïstes), massacre des Blancs, et après ?
Impuissance.Le récit de la révolte et du combat
prend parfois des accents dépopée : " Il sélança dans les bras de son
adversaire et lui saisit la main dont il tenait son sabre. Lun sefforce de
retenir son arme, lautre de larracher. Dans cette lutte furieuse etc. " (p.
60). On voit bien que Mérimée a fait ses humanités. Mais ces accents sont dévalués
par ce qui les environne et toujours au détriment du Noir, dabord par le ridicule
(il se sert dun fusil comme dune massue) puis par lhorreur qui va
jusquau " dernier Blanc déchiqueté et coupé par morceaux ". On retrouve le mode
épique deux pages plus loin, quand il sagit de décrire la folle manuvre de
Tamango sur lEspérance quil fait dun brusque coup de barre
tourner face au vent : " Comme un généreux coursier qui se cabre sous léperon du
cavalier imprudent, le beau brick lEspérance bondit sur la vague à cette
manuvre inouïe... " |
| (10) La scène de la
libération des six esclaves restants (p. 49) est une préfiguration de cela. |
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Mais un Noir peut-il, sans lassistance des Blancs
dompter et conduire un si généreux coursier ? Toute la suite du récit va démontrer que
non. Même si le matériel métaphorique (cheval, bateau, vague, vent) est le même que
celui de Théodore Géricault, il est clair que la réponse donnée par lécrivain
nest pas du tout la même que celle du peintre et que devant le spectre de
Saint-Domingue qui, depuis 1791, hante les consciences françaises, lattitude des
deux hommes nest pas identique : la révolte de Tamango, incapable, de gérer une
liberté dont il ignore tout, conduit les siens à un désastre pire que celui auquel ils
croyaient échapper.(10) |
| (11) p. 58 : "
fourbe grossière... hommes encore plus grossiers " ; p. 62 : " Moins grossier que les
autres, il sentait mieux la difficulté de sa position " et plus loin : " il ny
avait pas un Noir, si stupide quil fût etc. ". On notera aussi, p. 53, leur "
désespoir stupide " et leur " gros rire ". (12) W.B. Cohen : Français et Africains - Les Noirs dans le regard
des Blancs - Paris Gallimard 1 981 |
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Il est notable que dans sa nouvelle Mérimée, récusant le mot " Nègre ", désigne
Tamango et les siens du nom de " Noirs ", leur reconnaissant ainsi le statut et la
dignité dêtres humains ; mais on notera aussi la fréquente occurrence dans le
texte des mots " stupide " et " grossier " (11)
rapportés à eux ou à leurs actes (Robert : " Grossier :...
Qui na pas été dégrossi, poli par la culture, léducation, la
civilisation
"). Ce qui revient à reconnaître cette idée répandue chez les "
abolitionnistes " (et que toute la nouvelle, qui en est une sorte dapologue,
illustre) de " la nécessité de garder les Noirs sous tutelle jusquà ce
quils soient capables dexercer leur liberté et de devenir de bons citoyens "
La formule est de W.B.Cohen (12) qui cite cette phrase
écrite en 1790 par un certain J.-B. Sanchamau, membre de la Société des Amis des Noirs
: " (dans) un pays où le nombre des esclaves surpasse de beaucoup celui des maîtres, le
passage brusque des Nègres à la liberté donnerait au corps social des commotions
violentes des secousses dangereuses. " |
| (13) Cité
par W.B. Cohen, p. 275 |
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Le terrain idéologique était bien prêt pour que la France allât exercer en Afrique -
comme certains, se désintéressant des Antilles, commençaient à limaginer - sa "
mission civilisatrice " Avec sa générosité de rebelle, donnant du Noir révolté une
image héroïsée bien plus positive que celle de Mérimée, Théodore Géricault se range
plutôt du côté de ceux qui comme G. De Félice dans son " Appel aux abolitionnistes "
de 1846, affirment que " le meilleur apprentissage de la liberté, cest la liberté
même ; (qu) on ne sy prépare, on ne sen rend digne quen
lexerçant " (13). |
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