| (1) Traduction
de M. E. Coindreau, 1969, Folio Gallimard. |
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Les confessions de Nat
Turner (1) relatent la vie dun esclave noir de
létat de Virginie entre 1800 et 1831, et en particulier linsurrection dont il
fut linstigateur, suivie des procès et condamnations des principaux participants.
La " Note de lauteur " définit lorigine de cette production : " une courte
plaquette dune vingtaine de pages portant le titre Les confessions de Nat Turner
", publiée à Richmond en 1832. " Des parties de ce document ont été incorporées
dans ce livre ", déclare Styron, mais cest limagination qui a donné à
luvre toute sa consistance et sa dynamique. Imagination vagabonde et loisible, ou création rigoureuse, pensée, déterminée
? Une lecture attentive du roman ainsi que de la production relativement récente
de Styron , une étude approfondie du récit et des personnages pourront apporter
une réponse.
Le point de vue
Dès le début de la narration, le JE du locuteur
simpose. Le lecteur partage la situation et la pensée de Nat Turner, qui
sexprime à la première personne, depuis sa cellule de condamné.
Ce point de vue, à travers lequel les événements du
passé se trouvent réfractés, est maintenu durant tout le livre. Le personnage principal
est donc vécu plutôt quobservé. Comme le signale Styron lui-même, cette
technique est inspirée de lÉtranger de A. Camus.
Structure
On distingue quatre parties.
- Le jour du jugement, p. 19 à 155.
- Le temps passé. Voix, rêves, souvenirs, p. 159 à 319.
- Préparatifs de guerre, p. 324 à 518.
- Cest fait, p. 519 à 528.
Larticulation des parties 2, 3, et 4 met en
évidence le souci dune progression rigoureusement chronologique, propre à un
témoignage historique. Une impression dobjectivité et dexactitude sen
dégage.
Cependant, lensemble de la construction de
luvre repose sur un autre choix formel. La première partie devient une
prolepse où lidée de condamnation, denfermement et de fatalité renforcera,
dans son anticipation, le désespoir final de lhistoire.
Ainsi, les premières pages (p. 22 à 28) nous montrent
lesclave enchaîné dans sa cellule de prisonnier. Froid dun matin
dhiver, faim, inconfort douloureux des chaînes, autant de tortures infligées à un
Noir accusé de rébellion avant son jugement et son exécution. Lenfermement dans
la souffrance et la servitude signifié par lespace de la cellule vient également
clôturer le récit dans la dernière partie " Cest fait " : " Je méveille
en sursaut (présent du locuteur) sentant la planche froide sous mon dos, et les fers plus
froids encore " (p. 520). Cest le matin de la pendaison.
De même que Nat naît et meurt esclave,
larchitecture narrative nous présente un personnage muré et enchaîné à travers
un procédé dencadrement et demphase : la mise en relief anaphorique puis
cataphorique de létau carcéral, du joug de la servitude.
Plus loin, dans le déroulement des séquences narratives
et létude des réminiscences, nous verrons comment certains bouleversements
chronologiques (dilatation ou rétraction du temps, anticipation ou retardement),
viendront souligner la valeur symbolique dévénements décisifs.
Schéma narratif
Première séquence narrative : les
premières années. Un enfant heureux et fier.
Situation initiale : jusquà douze ans, Nat habite dans la plantation des Turner,
avec sa mère, cuisinière de la famille. Il bénéficie des privilèges matériels
accordés aux esclaves domestiques. De plus, la vivacité de son intelligence a ému ses
jeunes maîtresses qui lui enseignent la Bible. Nat en tire beaucoup dorgueil (p.
179-180). Son mépris pour les autres Noirs est manifeste.
Éléments perturbateurs :
- Il prend conscience de sa misérable condition
desclave (p. 213).
- Il assiste au viol de sa mère (p. 193).
- Mort de son maître Benjamin Turner (p. 336).
Situation finale :
Samuel Turner succède à son frère et conserve tous ses esclaves. Les jours heureux
continuent. Lire le début de la deuxième partie " Le temps passé " (p. 159 et
suivantes).
Deuxième séquence narrative. Chez un
bon maître, S. Turner : de ladolescence jusquà dix-huit ans environ.
Situation initiale : Nat grandit dans un confort matériel et affectif, à la lumière de
la Kings James Bible.
Éléments modificateurs :
- Mort de la mère de Nat (p. 218).
- Samuel Turner décide de placer son protégé en
apprentissage, chez un menuisier (p. 220-221).
- Nat reçoit une Bible le jour de Noël (p. 225).
Ces deux dernières étapes, libératrices, acheminent
Nat vers lépanouissement de sa personnalité.
Événement perturbateur : fin de la vénération pour Miss Émeline (pp. 228 à 236).
Désormais, blanche ou noire, la femme est lambassadrice de Satan.Amorce dune
dégradation des relations de Nat avec les Blancs.
Tentative de rééquilibrage :
- Samuel Turner promet à Nat son affranchissement, après
trois années dapprentissage puis quatre années de travail à Richmond (p. 245 à
247).
- Nat mûrit. Reconnaissance envers Samuel Turner. Sympathie
pour ses semblables. Amitié, nuancée dhomosexualité, pour Willis, son premier
disciple (p. 257 à 265).
Situation finale : lesquisse dune
dégradation sest estompée (p. 265).
Le récit pourrait sacheminer vers une " happy end ".
Troisième séquence narrative :
lexclusion (de dix-huit à vingt-cinq ans environ).
Situation initiale : les années de bonheur sachèvent.
Plusieurs étapes aggravantes vont déterminer la perte
de Nat :
- Samuel Turner vend Willis et trois autres garçons de la
plantation. La confiance de Nat en son maître est fortement ébranlée (pp. 265-281).
- Samuel Turner confie Nat à un nouveau responsable,
pitoyable et vicieux (pp. 282-286), le Révérend Eppes.
- Le Révérend Eppes, ignorant le contrat
daffranchissement de Nat, le vend à un autre maître (p. 310). Nat conçoit ses
premières pensées sanguinaires (p. 311).
Situation finale : Nat appartient à Thomas Moore qui le
fouette immédiatement, symboliquement, pour lui rappeler sa condition desclave (p.
317).Cette séquence narrative clôture la deuxième partie, intitulée " Le temps passé
" et opère une transition avec la troisième partie : " Préparatifs de guerre ".
Laction est relancée par une quatrième séquence narrative où Nat, guidé par les
paroles de la Bible, ne songera plus quà se libérer, avec les siens.
Quatrième séquence narrative : vers la
libération.Situation initiale : prise de conscience de Nat dune mission à
accomplir (pp. 344-345). Rencontres, signes, stratégie.
Étapes :
- Rencontre de Nat et Hark, à la plantation Travis (p.
357).
Réflexion sur la fatalité inhérente au statut desclave (p. 359 puis 368
).
- Lapparition de lange noir (p. 363) au cours du
premier jeûne.
- Prosélytisme, exhortations. Mise en place dune
stratégie (p. 387).
- 4. Rencontre avec les Whitehead. Confirmation de la haine
de Nat pour les Blancs (pp. 408-411). Plan de laction (p. 411).
- Attitude provocatrice de Margaret Whitehead (p. 423).
- Décès accidentel de Thomas Moore. Signe ?
- Éclipse de soleil (p. 430). Deuxième jeûne.
Situation finale : détermination de Nat et de quarante
Noirs volontaires. La date et les lieux de laction sont décidés (p. 464).
Cinquième séquence narrative :
luvre de mort (Nat a trente ans).
Cette dernière séquence constitue la fin de lavant-dernière partie : "
Préparatifs de guerre ". Sa brièveté traduit le caractère expéditif de
linsurrection et la présente comme une chute qui vient clôturer la narration.
Événement perturbateur et inquiétant : intrusion de Will (p. 467).
Étapes de linsurrection (pp. 474 à 485 et pp. 499 à 515) essentiellement.
- 1. Après les Travis, la famille Whitehead est assassiné.
La main de Nat se refuse à tuer (p. 481 et p. 500).
- 2. Margaret Whitehead, qui sest échappée, est
rattrapée par Nat. Il la blesse mortellement (p. 512).
- 3. Progression vengeresse à travers Tidewater (p. 515).
- 4. (Elliptique). Lalerte a été donnée par une
petite fille que Nat a laissé séchapper (p. 487 et p. 516). Les insurgés sont
arrêtés.
Situation finale : Nat et Hark sont condamnés à être
pendus le 11 novembre 1831. Nous assistons partiellement au jugement développé dans la
première partie surtout (pp. 107 à 122, pp. 128 à 130, pp. 142-143).
Bilan. Le récit a évolué lentement, mais inexorablement, vers le paroxysme du massacre.
Il sachève dans un decrescendo.
Les réminiscences
La trame du récit chronologique telle quelle
apparaît dans le schéma narratif se trouve complétée, renforcée, par une multitude de
souvenirs qui fonctionnent comme autant de " fenêtres " ouvertes sur le passé ou la
personnalité du narrateur.
Intimité du narrateur-protagoniste :
Il faut citer, en particulier, dans la première partie, laccumulation des images de
Margaret Whitehead qui viennent sintégrer à la préparation ou au déroulement du
procès (pp. 120 à 127). Cest linstant où Gray, lavocat, devant la
cour et une assistance de deux cents personnes, lit son réquisitoire. Le prisonnier est
accusé davoir été le meneur fanatique des esclaves, mais surtout davoir
commis le meurtre de Margaret Whitehead. " Je me détendis lentement avec une sorte de
frisson intérieur glacé, et je regardais par les fenêtres embuées
" À ce
moment-là, Nat sévade et retrouve " la voix de la petite fille ", " dans un
décor odorant dété ". Plus loin (pp. 130 à 142), tandis que le réquisitoire de
Gray se poursuit, la voix enfantine ressurgit et se substitue à celle de lavocat :
" De nouveau, ses paroles échappèrent à mes oreilles et je fermais les yeux quelques
minutes, somnolent presque, et cest elle maintenant que jentendais encore ".
Enfin, dans les dernières pages, lemploi du présent de narration donne aux scènes
remémorées relief et proximité : " Elle descend de la voiture et me jette un doux
regard mélancolique ".De même, à la veille du procès (p. 37), Gray évoque avec Nat
les autres condamnés : " Des procès ? Vous voulez donc me dire
Une image me vient
à lesprit, comme une explosion de lumière : moi-même, la veille, poussé en hâte
vers Jérusalem sur la route de Cross Keys, les coups de pieds dans le dos
".
Ainsi, les réminiscences se succèdent et
senchaînent, se superposant à lintérieur du procès.
Événements extérieurs
Dans le reste du texte, témoignages des parties 2 et 4,
des fresques sintercalent, introduisant de nouvelles dimensions, essentiellement
prophétiques.
pp. 98-99 : le rappel des imprécations de Cobb, à
lintérieur de la cellule du narrateur, contiguë à celle de Hark qui en fut aussi
le témoin, vient dramatiser lattente précédant le jour du jugement. " Oh !
Virginie, malheur à toi ! Malheur, trois fois malheur et quil soit maudit à
jamais
". Ainsi placées au début du récit, ces paroles visionnaires magnifient
le locuteur qui devient lincarnation de la Justice et de la Vérité.
p. 215 : la mort accidentelle de Benjamin Turner,
convaincu de la pérennité et de la légitimité de lesclavage, est également
prémonitoire.
p. 243 : description du paysage parcouru à cheval par
Nat et Samuel Turner. Lappauvrissement végétal de ce secteur de la Virginie
préfigure la crise économique de létat pionnier et le destin des personnages.
p. 250 : la chaîne desclaves, image rappelant le
défilé des forçats sous les yeux de Jean Valjean dans Les misérables (L. III
- 8) esquisse lidée de la servitude permanente promise à Nat.
La vision de lincipit :
Tel lenvoi dune symphonie, la vision de lincipit donne au discours de
Nat une impulsion lyrique (pp. 19 à 22). Reprise en un bref écho dans les dernières
pages (pp. 519-520), elle annonce la clôture du récit et définit le sens ultime de
luvre. Lire aussi p. 171.
Champs lexicaux et images
invitent à décoder le texte.
- Un lieu : une rivière, symbole de la vie, du cours des
événements qui la composent. Lent déroulement transcrit par les subordonnées et
lenchevêtrement syntaxique (p. 19) : " Comme toujours
". Un océan, dont le
grondement samplifie, quand " la mer et le fleuve se joignent ", au matin de la
pendaison (p. 520). Métaphore de la mort inexorable et de lau-delà mystérieux.
- Une barque, instrument de Dieu
on peut songer à
Lamartine, Pascal
Dans ce fragile esquif, le narrateur, seul, second et passif : "
Je ne rame pas ". " Je dérive vers le cap ". Tout est silence et absence de vie.
Lisolement, la solitude humaine constituent dans cette vision, comme dans
lensemble du livre, un thème capital.
- Lédifice, surmontant le tout : " blanc ", "
carré ", marmoréen et hermétique. Semblable à une divinité lointaine mais puissante,
" sarcophage où personne ne gît ", ce lieu sacré désigne encore le mystère de la
mort. " Je vois ce que je sais que je verrai " (p. 20).
La dimension temporelle tend vers
la construction dune éternité.
- La vision, récurrente, surgit dans lesprit du
narrateur, le matin, juste avant son éveil, dans une semi-conscience.
- Elle prend forme " sous un soleil sans nuage qui ne
suggère ni heure ni saison ". (Disparition des repères traditionnels).
- Le temps présent employé dans les deux passages
concernés fait apparaître une ambivalence. Interaction du présent gnomique (signe
dune interrogation métaphysique permanente) et du présent itératif (récurrence
du phénomène). Interprétation possible : représentation poétique du mystère de la
vie, de la mort et de lau-delà. Individuelle certes (celle de Nat) mais aussi
généralisante (la nôtre).
Évoquer un pan de lhistoire de sa terre natale,
dénoncer les atrocités de lesclavage
certes, les intentions de Styron sont
claires. Pourtant, le décryptage du récit et des personnages, linterrogation sur
la destinée humaine (mal omniprésent et mort inéluctable) nous permettent
daffirmer que Styron a dépassé les données du drame socio-historique que
constituent les récits de vies desclaves les plus authentiques ou les plus
romanesques.
En lui assignant une dimension religieuse et
métaphysique, il a réalisé une uvre poignante dont la thématique essentielle
lempire du mal sur lhumanité , ressurgit dans Le choix de
Sophie (1979), traduisant toute la douleur et lurgence dune écriture.
Reprenant le texte de Malraux dans Lazare, il écrit en exergue : " Je cherche la région
cruciale de lâme où le mal absolu soppose à la fraternité ".
Ainsi, le jeune Stingo, hanté par le passé tragique et
nostalgique de sa Virginie natale et bouleversé par lhorreur de
lextermination des Juifs quil découvre auprès de ses amis Nathan et Sophie,
forme le dessein, dans une mise en abyme hyperbolique, décrire lhistoire de
Nat Turner. |