Moi, Tituba sorcière,...noire de Salem, de Maryse Condé
Gallimard, Mercure de France, Folio, 1986
Niveau 3e - 2e
Muriel Miras, Marie-Christine ROCHMANN

(1) Scarboro, Ann Armstrong, " "Afterword" au roman de Maryse Condé, I, Tituba, Black Witch of Salem traduit du français par Richard Philcox ", New York, Ballantine Books, 1994, pp. 187-225. Maryse Condé, née en 1937 en Guadeloupe, est l’auteur d’une œuvre abondante -pièces de théâtre, romans, essais- dont l’éclectisme géographique constitue l’une des originalités. Ses premiers romans, Heremakhonon, Une saison à Rihata, se situent en Afrique de l’Ouest, autour d’une héroïne antillaise confrontée à l’étrangeté du continent noir. Segou peint l’effondrement du royaume bambara sous les pressions conjuguées de l’Islam et des nations occidentales. Après ces œuvres " africaines " Moi, Tituba sorcière inaugure l’intérêt pour les Etats-Unis. Le personnage éponyme a réellement existé : Tituba figure au nombre des accusées dans le célèbre procès en sorcellerie qui se déroula à Salem, bourg du Massachussetts, en 1692. Frappée de l’oubli dans lequel ce personnage aurait sombré, Maryse Condé tente de lui redonner une âme et une vie.

L’histoire de Tituba commence au XVIIe siècle, à la Barbade, l’une des petites Antilles anglaises. Fruit de la pariade qui " unit ", sur le pont du négrier, les femmes noires aux marins, Tituba est, dès ses premiers instants, un enfant de la douleur car sa mère Abena lui porte peu d’affection ; elle trouve cependant chaleur et réconfort auprès de Yao, l’amant d’Abena. Mais Abena est pendue, pour avoir blessé le maître blanc qui tentait de la forcer, et Yao se suicide. Tituba est alors recueillie par Man Yaya, une vieille femme qui l’initie aux secrets de la guérison par les plantes et lui apprend à entrer en communication avec les morts. Après la mort de Man Yaya, Tituba se construit une case dans les bois, à l’écart des habitations.

Un jour, elle rencontre John Indien, esclave de Susanna Endicott ; par amour pour cet homme, Tituba quitte sa vie de femme libre et s’installe à ses côtés. Les humiliations qu’elle subit dans sa nouvelle position et la menace que fait peser sur elle le fait qu’elle ait été élevée par une " sorcière " l’inclineraient à donner la mort à Susanna Endicott mais l’esprit de Man Yaya lui déconseille d’entrer dans le système de violence des Blancs. Elle l’afflige seulement d’une terrible diarrhée… Par représailles, Susanna Endicott cède le couple à un nouveau maître, le très puritain Samuel Parris, qui embarque pour les Etats-Unis John Indien et une Tituba résignée à l’esclavage par amour.

Un triste sort attend la jeune femme à Salem, où le révérend Parris a été nommé. A la suite de crises d’hystérie que sa présence semble déclencher auprès de Betsey, la fille de Parris, et de sa cousine Abigaïl, Tituba est accusée de sorcellerie et jetée en prison. Sur les conseils d’une jeune femme détenue pour adultère, Hester (personnage emprunté par Maryse Condé à La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne), Tituba, lors de son interrogatoire, confesse être une sorcière et cet aveu lui permet d’échapper à la mort. Après un long séjour en prison, elle sera rachetée par un commerçant juif. Quand, à la suite des persécutions qui s’abattent sur sa communauté, il lui rend sa liberté, Tituba décide de partir retrouver la terre de ses ancêtres, la Barbade.

De retour dans son île, elle est accueillie par les marrons, se lie à leur chef, reste un temps à leurs côtés. Cependant elle se détache de ce groupe à travers lequel elle ne se reconnaît pas. Elle retourne dans la forêt, restaure son ancienne cabane. Un jour, des esclaves conduisent auprès d’elle un jeune homme qu’on a cruellement flagellé. Guéri, le jeune Iphigène devient l’amant de Tituba ; mais, ayant fomenté une révolte, il est exécuté et Tituba pendue. Elle rejoint alors le monde des Invisibles et entreprend la dure tâche d’aider les esclaves.

Cette œuvre de Maryse Condé se ressent des réticences habituelles de l’écrivain à l’égard des mythifications. Sur le marronnage, elle donne ainsi, comme elle l’avait fait dans d’autres œuvres antécédentes, deux aperçus contradictoires. L’aspect mythique en est incarné par Ti-Noël, personnage disparu ou n’ayant peut-être jamais existé, sur lequel les esclaves ont brodé une légende : " Le fusil du Blanc ne peut pas tuer Ti-Noël. Son chien ne peut pas le mordre. Son feu ne peut pas le brûler. Papa Ti-Noël, ouvre-moi la barrière ! " (pp. 221-222). Le thème de l’invincibilité, l’invocation, calquée sur celle que l’on adresse à Legba, sorte de Saint Pierre du monde spirituel vaudou, rappellent fortement la mythification haïtienne du marronnage. Moins glorieux sont les marrons que rejoint Tituba. L’immortalité évoquée par Christopher, leur chef, n’est que le rêve d’un fat. Les circonstances de leur fuite, à la faveur d’une attaque de l’île par les Français, et les conditions qui ont permis à leur camp de perdurer -un pacte tacite avec les maîtres- empruntent cette fois à l’histoire de la Jamaïque ou de la Guyane. On sait en effet que certaines communautés marronnes n’ont pu se maintenir qu’à la suite d’accords qui impliquaient une raisonnable collaboration avec la puissance colonisatrice… Cette tradition de traîtrise sera d’ailleurs réactualisée par Christopher dont le texte laisse supposer qu’il a été prévenu de la révolte d’Iphigène. Ainsi, que ce soit à travers la construction de l’intrigue, le jugement très catégorique des morts " Ce sont de mauvais nègres qui ne pensent qu’à voler et tuer ! " (p. 234) ou enfin les désabusements de Tituba qui, constatant tout ce qu’il représente d’illusoire, abandonne vite le camp des marrons, la démythification s’avère quasi complète. Maryse Condé la colore en outre d’un brin de féminisme en peignant un Christopher passablement macho et une Tituba attirée par un rapprochement avec les femmes marronnes…

C’est autour de l’héroïne éponyme que la question de la mythification s’avère en fait la plus délicate. Jusqu’aux années 1990, si certains critiques ont jugé le livre trop manichéen (cf. Claude Vauthier dans La Quinzaine littéraire du 16 février 1987), chacun s’est accordé à reconnaître l’exemplarité de Tituba. Une riche étude de Jeanne Snitgen dans Matatu n° 6 souligne ainsi toutes les formes de résistance qu’elle incarne. Sa pseudo-autobiographie répond à l’oubli dans lequel, parce que femme de couleur, l’histoire occidentale l’a plongée, son ultime acte créatif étant sa capacité à communiquer son histoire. Elevée par Man Yaya dans la science des plantes, le commerce avec les morts, les pratiques sacrificielles, Tituba incarne en terre états-unienne la culture traditionnelle, une " sorcellerie " bénéfique que l’impérialisme culturel et l’intolérance occidentale réinterprètent de manière erronée et pernicieuse. La dernière page enfin, qui peint l’apothéose mythique de Tituba, réalise fantasmatiquement ce que Glissant n’avait osé accorder à Longoué, ni Maryse Condé à aucune de ses créations, l’efficience du mythe dans la lutte pour la libération. Mais voilà que dans de récentes interviews, Maryse Condé nous invite à d’autres lectures : " Surtout, ne prenez pas Tituba trop au sérieux " précise-t-elle dans un entretien en postface à l’édition anglaise de Tituba (1).

(2) Françoise Pfaff, Entretiens avec Maryse Condé, Paris, Karthala, 1993, p. 91 Avec Françoise Pfaff (2), elle remarque " comme je ne suis pas du genre à créer des modèles, je me suis empressée de détruire tout ce qu’il pouvait y avoir d’exemplaire dans l’histoire en rendant Tituba finalement assez naïve et parfois ridicule. " Faut-il voir dans ce surprenant contrat de lecture des remords tardifs de l’auteur d’avoir dérogé à son habituel scepticisme et refus des mythes ? Ou les lecteurs ont-ils fauté de conserve en ignorant le ridicule de Tituba ? Nous laisserons le lecteur juge…