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Scarboro, Ann Armstrong, " "Afterword" au roman de Maryse Condé, I, Tituba,
Black Witch of Salem traduit du français par Richard Philcox ", New York,
Ballantine Books, 1994, pp. 187-225. |
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Maryse Condé, née en 1937 en
Guadeloupe, est lauteur dune uvre abondante -pièces de théâtre,
romans, essais- dont léclectisme géographique constitue lune des
originalités. Ses premiers romans, Heremakhonon, Une saison à Rihata,
se situent en Afrique de lOuest, autour dune héroïne antillaise confrontée
à létrangeté du continent noir. Segou peint leffondrement du royaume
bambara sous les pressions conjuguées de lIslam et des nations occidentales. Après
ces uvres " africaines " Moi, Tituba sorcière inaugure lintérêt
pour les Etats-Unis. Le personnage éponyme a réellement existé : Tituba figure au
nombre des accusées dans le célèbre procès en sorcellerie qui se déroula à Salem,
bourg du Massachussetts, en 1692. Frappée de loubli dans lequel ce personnage
aurait sombré, Maryse Condé tente de lui redonner une âme et une vie. Lhistoire de Tituba commence au XVIIe siècle, à la
Barbade, lune des petites Antilles anglaises. Fruit de la pariade qui " unit ",
sur le pont du négrier, les femmes noires aux marins, Tituba est, dès ses premiers
instants, un enfant de la douleur car sa mère Abena lui porte peu daffection ; elle
trouve cependant chaleur et réconfort auprès de Yao, lamant dAbena. Mais
Abena est pendue, pour avoir blessé le maître blanc qui tentait de la forcer, et Yao se
suicide. Tituba est alors recueillie par Man Yaya, une vieille femme qui linitie aux
secrets de la guérison par les plantes et lui apprend à entrer en communication avec les
morts. Après la mort de Man Yaya, Tituba se construit une case dans les bois, à
lécart des habitations.
Un jour, elle rencontre John Indien, esclave de Susanna
Endicott ; par amour pour cet homme, Tituba quitte sa vie de femme libre et
sinstalle à ses côtés. Les humiliations quelle subit dans sa nouvelle
position et la menace que fait peser sur elle le fait quelle ait été élevée par
une " sorcière " linclineraient à donner la mort à Susanna Endicott mais
lesprit de Man Yaya lui déconseille dentrer dans le système de violence des
Blancs. Elle lafflige seulement dune terrible diarrhée
Par
représailles, Susanna Endicott cède le couple à un nouveau maître, le très puritain
Samuel Parris, qui embarque pour les Etats-Unis John Indien et une Tituba résignée à
lesclavage par amour.
Un triste sort attend la jeune femme à Salem, où le
révérend Parris a été nommé. A la suite de crises dhystérie que sa présence
semble déclencher auprès de Betsey, la fille de Parris, et de sa cousine Abigaïl,
Tituba est accusée de sorcellerie et jetée en prison. Sur les conseils dune jeune
femme détenue pour adultère, Hester (personnage emprunté par Maryse Condé à La
Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne), Tituba, lors de son interrogatoire,
confesse être une sorcière et cet aveu lui permet déchapper à la mort. Après un
long séjour en prison, elle sera rachetée par un commerçant juif. Quand, à la suite
des persécutions qui sabattent sur sa communauté, il lui rend sa liberté, Tituba
décide de partir retrouver la terre de ses ancêtres, la Barbade.
De retour dans son île, elle est accueillie par les
marrons, se lie à leur chef, reste un temps à leurs côtés. Cependant elle se détache
de ce groupe à travers lequel elle ne se reconnaît pas. Elle retourne dans la forêt,
restaure son ancienne cabane. Un jour, des esclaves conduisent auprès delle un
jeune homme quon a cruellement flagellé. Guéri, le jeune Iphigène devient
lamant de Tituba ; mais, ayant fomenté une révolte, il est exécuté et Tituba
pendue. Elle rejoint alors le monde des Invisibles et entreprend la dure tâche
daider les esclaves.
Cette uvre de Maryse Condé se ressent des
réticences habituelles de lécrivain à légard des mythifications. Sur le
marronnage, elle donne ainsi, comme elle lavait fait dans dautres uvres
antécédentes, deux aperçus contradictoires. Laspect mythique en est incarné par
Ti-Noël, personnage disparu ou nayant peut-être jamais existé, sur lequel les
esclaves ont brodé une légende : " Le fusil du Blanc ne peut pas tuer Ti-Noël. Son
chien ne peut pas le mordre. Son feu ne peut pas le brûler. Papa Ti-Noël, ouvre-moi la
barrière ! " (pp. 221-222). Le thème de linvincibilité, linvocation,
calquée sur celle que lon adresse à Legba, sorte de Saint Pierre du monde
spirituel vaudou, rappellent fortement la mythification haïtienne du marronnage. Moins
glorieux sont les marrons que rejoint Tituba. Limmortalité évoquée par
Christopher, leur chef, nest que le rêve dun fat. Les circonstances de leur
fuite, à la faveur dune attaque de lîle par les Français, et les conditions
qui ont permis à leur camp de perdurer -un pacte tacite avec les maîtres- empruntent
cette fois à lhistoire de la Jamaïque ou de la Guyane. On sait en effet que
certaines communautés marronnes nont pu se maintenir quà la suite
daccords qui impliquaient une raisonnable collaboration avec la puissance
colonisatrice
Cette tradition de traîtrise sera dailleurs réactualisée par
Christopher dont le texte laisse supposer quil a été prévenu de la révolte
dIphigène. Ainsi, que ce soit à travers la construction de lintrigue, le
jugement très catégorique des morts " Ce sont de mauvais nègres qui ne pensent
quà voler et tuer ! " (p. 234) ou enfin les désabusements de Tituba qui,
constatant tout ce quil représente dillusoire, abandonne vite le camp des
marrons, la démythification savère quasi complète. Maryse Condé la colore en
outre dun brin de féminisme en peignant un Christopher passablement macho et une
Tituba attirée par un rapprochement avec les femmes marronnes
Cest autour de lhéroïne éponyme que la
question de la mythification savère en fait la plus délicate. Jusquaux
années 1990, si certains critiques ont jugé le livre trop manichéen (cf. Claude
Vauthier dans La Quinzaine littéraire du 16 février 1987), chacun sest
accordé à reconnaître lexemplarité de Tituba. Une riche étude de Jeanne Snitgen
dans Matatu n° 6 souligne ainsi toutes les formes de résistance quelle
incarne. Sa pseudo-autobiographie répond à loubli dans lequel, parce que femme de
couleur, lhistoire occidentale la plongée, son ultime acte créatif étant sa
capacité à communiquer son histoire. Elevée par Man Yaya dans la science des plantes,
le commerce avec les morts, les pratiques sacrificielles, Tituba incarne en terre
états-unienne la culture traditionnelle, une " sorcellerie " bénéfique que
limpérialisme culturel et lintolérance occidentale réinterprètent de
manière erronée et pernicieuse. La dernière page enfin, qui peint lapothéose
mythique de Tituba, réalise fantasmatiquement ce que Glissant navait osé accorder
à Longoué, ni Maryse Condé à aucune de ses créations, lefficience du mythe dans
la lutte pour la libération. Mais voilà que dans de récentes interviews, Maryse Condé
nous invite à dautres lectures : " Surtout, ne prenez pas Tituba trop au
sérieux " précise-t-elle dans un entretien en postface à lédition anglaise
de Tituba (1). |