Condorcet. Réflexions sur l'esclavage des nègres (1781)
(Première édition à Neuchâtel ; Edition revue et corrigée à Paris 1788)
Yvette Auriac

Le 13 mai 1888, le Brésil était le dernier pays du continent américain à abolir l’esclavage. Que reste-t-il cent ans plus tard, du rêve de démocratie raciale ? " Cent ans sans rien ! " Cent ans après l’abolition de l’esclavage les Noirs [brésiliens] qui réfléchissent sur eux-mêmes éprouvent une immense frustration [...]. " Le Noir est passé de la senzala [la maison des esclaves] à la favela [le bidonville]", dit une Bahianaise bon teint [...]
C. Vanhecke,
Le Monde, 12 mai 1988.
Ce bref ouvrage de Condorcet n’a l’honneur de figurer ni dans Le Dictionnaire des Œuvres de Laffont - Bompiani (coll. Bouquins), ni dans le Dictionnaire des œuvres littéraires de langue française, en 4 volumes, de chez Bordas.

Pourtant ces Réflexions ne manquent pas d’intérêt. Pour avoir un aperçu du ton, voici d’abord l’Epître dédicatoire aux nègres esclaves.
" Mes amis, quoique je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardés comme mes frères. […] Il n’est pas étonnant que vos maîtres trouvent plus de gens qui se déshonorent en défendant leur cause, que vous n’en avez trouvé qui se soient honorés en défendant la vôtre. Il y a même des pays où ceux qui voudraient écrire en votre faveur n’en auraient point la liberté ". Présenté dans la première édition comme un texte envoyé par un dénommé Schwartz, l’ouvrage énumère avec beaucoup de force les divers arguments que l’on peut mettre en avant pour réclamer la disparition de l’esclavage. L’auteur défend son livre dans des termes qui ne sont pas sans rappeler la fin du fameux texte de Montesquieu, dans De l’esprit des Lois. " Je sais bien que je ne dis rien de neuf pour les gens éclairés ; mais il n’en est pas moins vrai que si les vérités qui s’[y] trouvent étaient si triviales pour le commun des Français ou des Anglais, etc., l’esclavage des nègres ne pourrait subsister "

“Messieurs [...] Je suis venu dans votre belle ville de Columbus, Etat du Kentucky, en ce vingt-neuvième jour du mois de juin de l’an 1861, en vue de procéder à la vente d’un grand nombre de nègres : travailleurs des champs, charpentiers, menuisiers, forgerons, cuisinières, laveuses et tout ce que vous voudrez.”Le commissaire priseur vanta ensuite la qualité des esclaves...
Une nièce de l’oncle Tom
, ch. I, Betsy Haynes.

Pour donner une idée plus précise du contenu, voici les titres des chapitres :

I De l’injustice de l’esclavage des nègres, considérée par rapport à leurs maîtres.
II Raisons dont on se sert pour excuser l’esclavage des nègres. (Un large extrait de ce chapitre figure aux pages 135. 136 de Esclaves et négriers (Découvertes-Gallimard).
III De la prétendue nécessité de l’esclavage des nègres, considérée par rapport au droit qui peut en résulter pour leurs maîtres.
IV Si un homme peut acheter un autre homme, de lui-même.
V De l’injustice de l’esclavage des nègres, considérée par rapport au législateur.
VI Les colonies à sucre et à indigo ne peuvent-elles être cultivées que par des nègres esclaves ?
VII Qu’il faut détruire l’esclavage des nègres, et que leurs maîtres ne peuvent exiger aucun dédommagement.
VIII Examen des raisons qui peuvent empêcher la puissance législatrice des Etats où l’esclavage des noirs est toléré, de remplir, par une loi d’affranchissement général, le devoir de justice qui l’oblige à leur rendre la liberté.
IX Des moyens de détruire l’esclavage des nègres par degrés.
X Sur les projets pour adoucir l’esclavage des nègres.
XI De la culture après la destruction de l’esclavage.
XII Réponse à quelques raisonnements des partisans de l’esclavage.

Pour clore l’ouvrage, un post-scriptum :" Ainsi tout annonce que la traite et le commerce des nègres ne tarderont pas à éprouver une proscription unanime […]. Il existe à Paris une société dont l’objet unique est de chercher les moyens de procurer l’abolition de la traite et de l’esclavage des nègres.Jusqu’ici elle a eu peu d’activité ; mais le moment où elle s’est formée est favorable : jamais le gouvernement n’a montré un esprit d’humanité plus éclairé, plus suivi, ni plus de respect pour les droits des classes inférieures de la société ".