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Louis Sala-Molins, professeur
de philosophie politique à Toulouse II, démontre dans le Code noir ou le Calvaire
de Canaan (PUF, 1987) que les philosophes du XVIIIe siècle ne condamnaient
lesclavage que du bout des lèvres. Son livre a sorti le Code noir de
loubli, mais explore également la réception que les Lumières en faisaient. Catherine Jorgensen : Quels conseils
donneriez-vous à un professeur de Lettres de 1re désirant nuancer la position
traditionnelle ?
Louis Sala-Molins : Lire tout le livre XV de lEsprit des lois,
déborder le chapitre V, voir ce qui se passe avant et après, car Montesquieu se situe,
donne des conseils pour maintenir lesclavage : la pitié, la miséricorde, moins de
coups, pour que les choses restent ce quelles sont.
CJ : Comment mettre en évidence le fait
que les critiques des Lumières sont, je vous cite " nettement en deçà de ce
quexige cette épouvantable tragédie " ?
LSM : Il faut mettre en évidence que la référence des Lumières du
point de vue de lanthropologie est Buffon, qui établit une hiérarchie des races en
plaçant les Blancs en haut et les Noirs en bas.
Le livre de Michèle Duchet Anthropologie et histoire au siècle des Lumières le
montre très clairement. Les philosophes sont très fiers davoir découvert le
thème de la perfectibilité, mais qui dit perfectibilité dit dégénérescence. Cette
dégénérescence, qui est moins évoquée par les Lumières, Buffon leur permet de
linsinuer en évoquant la position des Noirs. La perfectibilité des philosophes du
XVIIIe consiste aussi à envoyer les autres dans la boue.
CJ : Que pensez-vous de la rencontre du
Nègre de Surinam dans Candide ?
LSM : Je nen pense rien. Voltaire magace. Dun côté,
il dénonce la position de lesclave, plus loin il ironise sur la bêtise des Noirs.
Il a lair de sapitoyer, mais il nest pas clair avec lui-même. Voltaire
qui défend un commencement pluriel de lhumanité dit quand même que la façon
dêtre des Noirs les condamne à lesclavage.
CJ : Comment présenter le Code noir
à des élèves de lycée ?
LSM : Je les surprendrais en prenant quelques articles très brutaux pour
mettre en évidence ce crime contre lhumanité, notion daujourdhui qui
recouvre des réalités dautrefois (il y avait des microbes avant le microscope, du
racisme avant linvention du mot). Certains articles comme ceux qui concernent la
propriété des enfants desclaves (11, 12, 13) montrent la logique du système :
lesclave na pas de personne, il nest pas, il ne peut donc rien
posséder. Les articles 12, 13 sur les enfants ont un côté pathétique qui peut être
utile à la démonstration. Quant à larticle 44 il fait de lesclave un
meuble, dont la valeur juridique est équivalente à celle dune somme dargent.
CJ : Quel est alors le texte du XVIIIe
qui vous paraît efficace dans la dénonciation de lesclavage ?
LSM : Je nai pas trouvé de texte qui soit une dénonciation nette
et sans appel de lesclavage. Le meilleur, le plus critique, Condorcet, se donne 70
ans de moratoire avant de supprimer lesclavage. Il semble dire des choses
définitives, mais recommande de prendre des précautions, pour quil ny ait
pas de désordre ! Diderot a des phrases très jolies quand il propose dinstaller
dans la tête des esclaves lenvie de notre superflu pour quils puissent
lacheter, ou dexploiter leur amour de la musique pour les faire travailler en
cadence. Il existe des textes qui dénoncent la traite ou les abus de lesclavage,
mais pas de textes qui disent que cela doit cesser immédiatement.
CJ : La figure de lesclave ne
dissimule-t-elle pas dans les romans lhorreur de lesclavage ?
LSM : Le personnage esclave supporte souvent un traitement esthétique :
on évoque sa beauté " lascive ". La réalité de lhomme à terre pose davantage
de questions.
NB : on trouvera page 62 des fragments du Code noir. |