La figure du père dans les Mémoires d'Outre-Tombe
Lucien RUH


Arrivés en Amérique, les esclaves survivants de la traversée sont vendus au meilleur prix possible, par lots appelés " pièces d’Indes " : les négriers mélangent esclaves sains et esclaves malades afin de les vendre en bloc. [...] Le négrier entame alors son voyage de retour vers l’Europe, chargé des produits coloniaux si prisés sur le vieux continent.Comme la France ne peut absorber tout le sucre et le café que les négriers apportent, ces produits sont réexpédiés vers le reste de l’Europe. [...] les colonies fournissent à la métropole un excédent de recettes.
Jean Meyer,Esclaves et Négriers,Découvertes Gallimard

(1) Mémoires d’Outre-Tombre, Éd. du Centenaire, réédition de 1949,Garnier-Flammarion, p. 15


François-René de Chateaubriand, l’écrivain, parle beaucoup de son père, René-Auguste, dans la première partie des Mémoires d’Outre-Tombe. Une prédilection se manifeste, dans les manuels et les cours de français, pour certains textes où ce père tient une place centrale. (On peut citer comme exemple la fameuse description des " Soirées d’automne et d’hiver ").

Mais on ne cherche pas à tirer, de ces passages séparés dans lesquels l’écrivain fait apparaître son père, une image d’ensemble. On ne cherche pas à préciser le problème que ce personnage un peu particulier posait à l’écrivain qui se veut fils respectueux. Cette recherche est pourtant intéressante pour l’image que nous, lecteurs, pouvons nous faire de l’écrivain lui-même. Disons-le tout de suite : elle est tout à son éloge. François-René s’exprime en mémorialiste soucieux de discrétion familiale et sociale, mais n’en donne pas moins des aperçus révélateurs.

Cela se fait dès le début de l’œuvre, où l’auteur pose comme fondement de sa propre vie le fardeau moral que la vie de son père a fait peser sur lui. On devrait citer plus souvent le paragraphe initial, qualifié d’essentiel par l’auteur lui-même :
" Commençons donc et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel parce que de la naissance de mon père et des épreuves de sa première position, se forma en lui un des caractères les plus sombres qui aient été. Or, ce caractère a influé sur mes idées en effrayant mon enfance, contristant ma jeunesse et décidant du genre de mon éducation " (1).

On peut se demander ici comment la naissance (la naissance noble) a contribué à former un caractère sombre pour le père, alors que l’écrivain déclare pour lui-même : " Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau…" (1). François-René appelle cette naissance un hasard ; ce n’était pas le point de vue du père pour son propre compte.

(2) Ibid. p. 20

(3) Ibid. p. 86

(4) Ibid. p. 26

L’écrivain parle, à propos des parchemins nobilaires de sa famille, de " l’infatuation " (2) de son père et de son frère. Cinq chapitres plus loin, on trouve cette remarque, faite comme en passant : " Cette hauteur était le défaut de ma famille ; elle était odieuse dans mon père " (3)… En effet, plus poussée chez lui que chez tout autre : " Une seule passion dominait mon père, celle de son nom " (4). A partir de là, tout s’enchaîne ; et les séquelles sont assez effrayantes : " Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux États de Bretagne avec les gentilshommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur… " (4).
[Quand l’ironie de Montesquieu n’est pas saisie…]
" Il est difficile de justifier tout-à-fait le commerce des nègres ; mais on en a un besoin indispensable pour les cultures des sucres, des tabacs, etc. Le sucre serait trop cher, dit M. de Montesquieu, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves…".
Extrait du Dictionnaire portatif du Commerce (1762)

(5) Ibid. p. 24


Bien plus tard, le fils se souvient encore des colères paternelles : " Je n’ai jamais vu un pareil regard ; quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle " .
(4)

Le premier élément du paragraphe initial : " de la naissance de mon père ", nous venons d’y toucher ; que faut-il apercevoir à partir du second : " des épreuves de sa premières position " ?Un récit particulièrement suggestif, dans la suite du même chapitre, répond en partie à cette question : c’est l’histoire du départ du jeune René-Auguste, pour lequel sa famille appauvrie ne peut plus rien. Événement originel : " Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans… " (5). L’écrivain reproduit le dialogue entre la mère et " l’enfant " qui lui annonce sa décision de quitter la famille pour ne plus être " un fardeau " (5). Ce dialogue qui eut lieu bien avant la naissance de François-René est cité littéralement : l’écrivain s’en explique : " J’ai vingt fois entendu mon père raconter cette scène " (5). Dans le paragraphe suivant ce dialogue, on trouve encore quelques indications sur les débuts du jeune aventurier : participation à la bataille de Dantzig, naufrage sur les côtes d’Espagne…

(6) Ibid. p. 25 Le récit se termine, abruptement, sur ces deux phrases : " Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Iles ; il s’enrichit dans la colonie et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille " (6). Ce raccourci contraste avec les deux développements qui précèdent. L’écrivain coupe court sur le sujet.

En fait, il en a déjà dit assez pour nous édifier sur " la première position " de son père. Que signifie " il s’enrichit dans la colonie " ? La colonie est un métier ; ce pourrait être celui de planteur ; on sait que ce fut celui de marin, de capitaine, d’armateur. La différence est mince, le lien est étroit : spoliateur d’indigènes et propriétaire d’esclaves dans le premier cas, négrier dans le second. Monsieur de Chateaubriand père ne devait pas souvent parler de cela. Que pouvait en écrire le fils ?

(7) Ibid. p. 575
Avant de citer d’autres textes, où précisément l’écrivain en dit plus, on peut faire un détour par des textes d’histoire. Notons au passage que dans un " appendice " de son édition du centenaire, Maurice Levaillant donne cette indication : " En 1755-1756, il dirigea, avec son frère Pierre comme second, la Campagne de l’Apollon qui, de Nantes, alla faire la traite des nègres entre la côte de Guinée et Saint-Domingue " (7).
Passé la quarantaine, le capitaine soigne sa " marchandise " : meilleure nourriture, rafraîchissements, coupe des cheveux et de la barbe, corps enduit d’huile de palme, maquillage des défauts physiques les plus apparents. Cette opération s’appelle le blanchissement ; le chirurgien du navire en détient les secrets.
Jean Meyer,ibid.

(8) Nantes, histoire d’une ville, Émilienne Leroux. Cité d’après Révolution du 21.08.1981.


Nantes était une sorte de capitale de l’esclavage. L’historienne Émilienne Leroux, dans l’ouvrage qu’elle a consacré à cette ville, constate : " Des calculs effectués au plus juste laissent à penser que 263000 noirs furent vendus aux Iles rien que par les Nantais " (8). Ce trafic était aux mains de quelques familles bourgeoises. E. Leroux ajoute : " Il est à noter, néanmoins, qu’un petit nombre de nobles ont également participé au grand commerce du XVIIIe siècle. Retenons pour mémoire que le père de Chateaubriand, après avoir été capitaine d’un navire négrier de 1740 à 1760, devint lui-même armateur et participa activement à la " traite ", ce qui lui permit d’acheter le château de Combourg " .(8)

Chateaubriand avait écrit : "… jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille ".

L’historienne que nous venons de citer ne se borne pas à parler de ce qui se passait à Nantes. Elle décrit les " traversées ". Elle évoque le sort infligé aux pièces de " bois d’ébène " (comme on disait alors). " Empilés dans des entreponts où ils n’avaient que la place de se coucher, de s’asseoir, fers aux pieds, nourris médiocrement, les malheureux devaient affronter les longues semaines de traversée qui séparaient l’Afrique des grandes plantations de l’Amérique tropicale " .(8)

Il fallait cependant prendre garde de ne pas laisser la future main-d’œuvre se détériorer. E. Leroux rappelle les conseils rédigés par les experts de l’époque pour les commandants de navire. René-Auguste a dû lire de ces conseils, " soulignant (écrit l’historienne) la nécessité de surveiller le moral des prisonniers et recommandant, par exemple, de les faire monter chaque jour sur le pont par petits groupes, et de les y obliger à danser, pour les empêcher de sombrer dans des mélancolies aussi pernicieuses que le scorbut ou les épidémies qui les frappaient durement par ailleurs " (8).

A partir de 1800, la révolution industrielle fait évoluer les besoins de l’Europe : si le " bois d’ébène " (euphémisme utilisé pour désigner les esclaves noirs) ne présente aucun intérêt pour les manufactures britanniques ou françaises, celles-ci réclament en grande quantité des matières premières [...]. En clair, il devient plus rentable d’avoir les Africains comme auxiliaires que comme marchandise...[...] La traite négrière ne disparaît pas pour autant ; bien qu’illégale depuis 1815, elle se poursuit, florissante, jusqu’au milieu du siècle.
Anne Hugon,Vers Tombouctou, pp. 24-25, Découvertes Gallimard.

(9) Ibid. p. 110

(10) Ibid. p. 112


L’historienne termine l’évocation des traversées par une remarque qui donne à penser sur certaines responsabilités de Monsieur le Capitaine de Chateaubriand : " Parfois, malgré la surveillance, une révolte éclatait à bord ; elle était vite et cruellement matée "
(8).
Je pense qu’il n’y avait pas que les esclaves à sombrer dans de pernicieuses mélancolies. Peut-on faire le métier de négrier, pendant vingt ans, impunément, sans en subir des séquelles profondes ? On comprend mieux dès lors le sens du jugement porté par l’écrivain sur son père : "… un des caractères les plus sombres qui aient été ". On commence aussi à comprendre le sens caché d’un texte comme la description des Soirées d’automne et d’hiver. En particulier, la phrase qui décrit la promenade du père, le soir, dans la grand’salle du château " si peu éclairée "(9), fonctionne comme un symptôme en quelques sorte psychanalytique : "… on ne le voyait plus ; on l’entendait seulement encore marcher dans les ténèbres ; puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l’obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle "
(9). De quelle ombre infernale, de quel passé sinistre sort ce spectre ? L’auteur des Mémoires, au moment où il écrit cela, ne pouvait l’ignorer tout-à-fait. En tout cas, c’est avec l’arrière-plan de tout un contexte que cette description prend sa pleine portée.

Et ce n’est pas tout. A la suite de cette première évocation spectrale, Chateaubriand raconte encore plusieurs histoires de revenants, comme si le château était propice aux réapparitions du passé. Je cite ici la plus courte d’entre elles, en laissant au lecteur le soin de juger s’il faut voir un rapport entre cette anecdote et le passé de l’ex-négrier. " Une autre fois, dans une soirée du mois de décembre, mon père écrivait seul près du foyer au bout de la grand’salle ; on ouvre une porte derrière lui ; il tourne la tête et aperçoit une espèce de haut lutin à face d’ébène, roulant des yeux hagards.M. de Chateaubriand arrache du feu les forceps dont on se servait pour remuer les quartiers d’ormes. Armé des tenailles rougies, il se lève, marche sur l’apparition noire qui sort, perce les ténèbres et se cache dans la nuit " (10).

(11) Ibid. p. 14 On peut rêver là-dessus. De quelle nuit sortait cette " face d’ébène ", sinon de celle de l’oubli ? D’un oubli où ressurgit quel souvenir précis, à peine déguisé ?

Pour conclure, on peut citer un passage qui se trouve dans le Prologue. Chateaubriand l’écrit, affirme-t-il, dans le petit domaine de la Vallée aux Loups qu’il vient d’acquérir.
" Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides " (11).

Souvent, un homme se tenait près de Man Bobette. [...] C’était un vieux nègre à pilon que les chiens avaient rattrapé à mi-pente de la montagne, voici fort longtemps [...] : comme il faisait merveille au blanchissage du sucre, on s’était contenté de lui trancher le genou après sa tentative.André Schwarz - Bart,La mulâtresse Solitude, II 2.

(12) Ibid. p. 87


Derrière le " colon américain " qui, pour se créer une domaine, a " dépouillé l’Indien ", qui l’auteur des Mémoires accuse-t-il ? Il parle d’un colon américain plutôt que du capitaine négrier, de l’Indien des Florides plutôt que des Noirs de Guinée, mais il sait bien à quoi s’en tenir sur l’origine de l’enrichissement de son père, sur les moyens mis en œuvre pour l’acquisition des " champs paternels ". Et c’est avec un juste enorgueillissement qu’il s’en démarque, lui qui a payé son refuge par ses livres.
Je donne à ce texte la plus haute importance. Notre auteur s’y délivre de son passé de châtelain pour se refonder sur une base personnelle. D’où le sentiment de fierté qui sourd si fortement de ces lignes heureuses.

On comprend avec quel élan il démarre sa grande œuvre, dans ce domaine de la Vallée aux Loups, loin, bien loin de Combourg…Loin aussi de tout un monde révolu, auquel il garde certes un respect filial, souvent affiché, mais qui ne change rien à ce qu’il appelle lui-même ses " inclinations républicaines ".(12)