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Lucien RUH
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(1) Mémoires dOutre-Tombre, Éd.
du Centenaire, réédition de 1949,Garnier-Flammarion, p. 15 |
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François-René de
Chateaubriand, lécrivain, parle beaucoup de son père, René-Auguste, dans la
première partie des Mémoires dOutre-Tombe. Une prédilection se manifeste, dans
les manuels et les cours de français, pour certains textes où ce père tient une place
centrale. (On peut citer comme exemple la fameuse description des " Soirées
dautomne et dhiver ").Mais on ne
cherche pas à tirer, de ces passages séparés dans lesquels lécrivain fait
apparaître son père, une image densemble. On ne cherche pas à préciser le
problème que ce personnage un peu particulier posait à lécrivain qui se veut fils
respectueux. Cette recherche est pourtant intéressante pour limage que nous,
lecteurs, pouvons nous faire de lécrivain lui-même. Disons-le tout de suite : elle
est tout à son éloge. François-René sexprime en mémorialiste soucieux de
discrétion familiale et sociale, mais nen donne pas moins des aperçus
révélateurs.
Cela se fait dès le début de luvre, où
lauteur pose comme fondement de sa propre vie le fardeau moral que la vie de son
père a fait peser sur lui. On devrait citer plus souvent le paragraphe initial, qualifié
dessentiel par lauteur lui-même :
" Commençons donc et parlons dabord de ma famille ; cest essentiel parce
que de la naissance de mon père et des épreuves de sa première position, se forma en
lui un des caractères les plus sombres qui aient été. Or, ce caractère a influé sur
mes idées en effrayant mon enfance, contristant ma jeunesse et décidant du genre de mon
éducation " (1).
On peut se demander ici comment la naissance (la
naissance noble) a contribué à former un caractère sombre pour le père, alors que
lécrivain déclare pour lui-même : " Je suis né gentilhomme. Selon moi,
jai profité du hasard de mon berceau
" (1).
François-René appelle cette naissance un hasard ; ce nétait pas le point de vue
du père pour son propre compte. |
| (2) Ibid.
p. 20 (3) Ibid. p. 86
(4) Ibid. p. 26 |
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Lécrivain parle, à
propos des parchemins nobilaires de sa famille, de " linfatuation " (2) de son père et de son frère. Cinq chapitres plus loin, on
trouve cette remarque, faite comme en passant : " Cette hauteur était le défaut de
ma famille ; elle était odieuse dans mon père " (3)
En effet, plus poussée chez lui que chez tout autre : " Une seule passion dominait
mon père, celle de son nom " (4). A partir de là,
tout senchaîne ; et les séquelles sont assez effrayantes : " Avare dans
lespoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux États de Bretagne
avec les gentilshommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et
menaçant dans son intérieur
" (4). |
(5) Ibid. p. 24 |
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Bien plus tard, le fils se souvient encore des colères paternelles : " Je nai
jamais vu un pareil regard ; quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait
se détacher et venir vous frapper comme une balle " .(4)Le premier élément du paragraphe initial : " de la
naissance de mon père ", nous venons dy toucher ; que faut-il apercevoir à
partir du second : " des épreuves de sa premières position " ?Un récit
particulièrement suggestif, dans la suite du même chapitre, répond en partie à cette
question : cest lhistoire du départ du jeune René-Auguste, pour lequel sa
famille appauvrie ne peut plus rien. Événement originel : " Alors mon père donna
la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze
ans
" (5). Lécrivain reproduit le dialogue
entre la mère et " lenfant " qui lui annonce sa décision de quitter la famille
pour ne plus être " un fardeau " (5). Ce dialogue qui eut lieu bien
avant la naissance de François-René est cité littéralement : lécrivain
sen explique : " Jai vingt fois entendu mon père raconter cette scène
" (5). Dans le paragraphe suivant ce dialogue, on trouve encore quelques indications
sur les débuts du jeune aventurier : participation à la bataille de Dantzig, naufrage
sur les côtes dEspagne
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| (6) Ibid. p. 25 |
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Le récit se termine,
abruptement, sur ces deux phrases : " Son courage et son esprit dordre
lavaient fait connaître. Il passa aux Iles ; il senrichit dans la colonie et
jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille " (6).
Ce raccourci contraste avec les deux développements qui précèdent. Lécrivain
coupe court sur le sujet. En fait, il en a déjà
dit assez pour nous édifier sur " la première position " de son père. Que
signifie " il senrichit dans la colonie " ? La colonie est un métier ;
ce pourrait être celui de planteur ; on sait que ce fut celui de marin, de capitaine,
darmateur. La différence est mince, le lien est étroit : spoliateur
dindigènes et propriétaire desclaves dans le premier cas, négrier dans le
second. Monsieur de Chateaubriand père ne devait pas souvent parler de cela. Que pouvait
en écrire le fils ? |
| (7) Ibid.
p. 575 |
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Avant de citer dautres textes, où précisément
lécrivain en dit plus, on peut faire un détour par des textes dhistoire.
Notons au passage que dans un " appendice " de son édition du centenaire, Maurice
Levaillant donne cette indication : " En 1755-1756, il dirigea, avec son frère
Pierre comme second, la Campagne de lApollon qui, de Nantes, alla faire la traite
des nègres entre la côte de Guinée et Saint-Domingue " (7). |
(8)
Nantes, histoire dune ville, Émilienne Leroux. Cité daprès Révolution
du 21.08.1981. |
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Nantes était une sorte de capitale de lesclavage.
Lhistorienne Émilienne Leroux, dans louvrage quelle a consacré à
cette ville, constate : " Des calculs effectués au plus juste laissent à penser que
263000 noirs furent vendus aux Iles rien que par les Nantais " (8). Ce
trafic était aux mains de quelques familles bourgeoises. E. Leroux ajoute : " Il est
à noter, néanmoins, quun petit nombre de nobles ont également participé au grand
commerce du XVIIIe siècle. Retenons pour mémoire que le père de Chateaubriand, après
avoir été capitaine dun navire négrier de 1740 à 1760, devint lui-même armateur
et participa activement à la " traite ", ce qui lui permit dacheter le château
de Combourg " .(8)Chateaubriand avait écrit : "
jeta les fondements de la nouvelle
fortune de sa famille ".
Lhistorienne que nous venons de citer ne se borne
pas à parler de ce qui se passait à Nantes. Elle décrit les " traversées ". Elle
évoque le sort infligé aux pièces de " bois débène " (comme on disait alors).
" Empilés dans des entreponts où ils navaient que la place de se coucher, de
sasseoir, fers aux pieds, nourris médiocrement, les malheureux devaient affronter
les longues semaines de traversée qui séparaient lAfrique des grandes plantations
de lAmérique tropicale " .(8)
Il fallait cependant prendre garde de ne pas laisser la
future main-duvre se détériorer. E. Leroux rappelle les conseils rédigés
par les experts de lépoque pour les commandants de navire. René-Auguste a dû lire
de ces conseils, " soulignant (écrit lhistorienne) la nécessité de
surveiller le moral des prisonniers et recommandant, par exemple, de les faire monter
chaque jour sur le pont par petits groupes, et de les y obliger à danser, pour les
empêcher de sombrer dans des mélancolies aussi pernicieuses que le scorbut ou les
épidémies qui les frappaient durement par ailleurs " (8). |
(9) Ibid. p. 110
(10) Ibid. p. 112 |
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Lhistorienne termine lévocation des traversées par une remarque qui donne à
penser sur certaines responsabilités de Monsieur le Capitaine de Chateaubriand : " Parfois,
malgré la surveillance, une révolte éclatait à bord ; elle était vite et cruellement
matée " (8).
Je pense quil ny avait pas que les esclaves à sombrer dans de pernicieuses
mélancolies. Peut-on faire le métier de négrier, pendant vingt ans, impunément, sans
en subir des séquelles profondes ? On comprend mieux dès lors le sens du jugement porté
par lécrivain sur son père : "
un des caractères les plus sombres qui
aient été ". On commence aussi à comprendre le sens caché dun texte comme
la description des Soirées dautomne et dhiver. En particulier, la phrase qui
décrit la promenade du père, le soir, dans la grandsalle du château " si peu
éclairée "(9), fonctionne comme un symptôme en
quelques sorte psychanalytique : "
on ne le voyait plus ; on lentendait
seulement encore marcher dans les ténèbres ; puis il revenait lentement vers la lumière
et émergeait peu à peu de lobscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son
bonnet blanc, sa figure longue et pâle " (9). De quelle ombre infernale, de
quel passé sinistre sort ce spectre ? Lauteur des Mémoires, au moment où
il écrit cela, ne pouvait lignorer tout-à-fait. En tout cas, cest avec
larrière-plan de tout un contexte que cette description prend sa pleine portée.Et ce nest pas tout. A la suite de cette première
évocation spectrale, Chateaubriand raconte encore plusieurs histoires de revenants, comme
si le château était propice aux réapparitions du passé. Je cite ici la plus courte
dentre elles, en laissant au lecteur le soin de juger sil faut voir un rapport
entre cette anecdote et le passé de lex-négrier. " Une autre fois, dans une
soirée du mois de décembre, mon père écrivait seul près du foyer au bout de la
grandsalle ; on ouvre une porte derrière lui ; il tourne la tête et aperçoit une
espèce de haut lutin à face débène, roulant des yeux hagards.M. de Chateaubriand
arrache du feu les forceps dont on se servait pour remuer les quartiers dormes.
Armé des tenailles rougies, il se lève, marche sur lapparition noire qui sort,
perce les ténèbres et se cache dans la nuit " (10). |
| (11)
Ibid. p. 14 |
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On peut rêver là-dessus. De
quelle nuit sortait cette " face débène ", sinon de celle de
loubli ? Dun oubli où ressurgit quel souvenir précis, à peine déguisé ? Pour conclure, on peut citer un passage qui se trouve dans le
Prologue. Chateaubriand lécrit, affirme-t-il, dans le petit domaine de la Vallée
aux Loups quil vient dacquérir.
" Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je lai
payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; cest au grand désert
dAtala que je dois le petit désert dAulnay ; et pour me créer ce refuge, je
nai pas, comme le colon américain, dépouillé lIndien des Florides " (11). |
(12) Ibid. p. 87 |
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Derrière le " colon américain " qui, pour se créer une domaine, a " dépouillé
lIndien ", qui lauteur des Mémoires accuse-t-il ? Il parle
dun colon américain plutôt que du capitaine négrier, de lIndien des
Florides plutôt que des Noirs de Guinée, mais il sait bien à quoi sen tenir sur
lorigine de lenrichissement de son père, sur les moyens mis en uvre
pour lacquisition des " champs paternels ". Et cest avec un juste
enorgueillissement quil sen démarque, lui qui a payé son refuge par ses
livres.
Je donne à ce texte la plus haute importance. Notre auteur sy délivre de son
passé de châtelain pour se refonder sur une base personnelle. Doù le sentiment de
fierté qui sourd si fortement de ces lignes heureuses.On comprend avec quel élan il démarre sa grande uvre, dans ce domaine de
la Vallée aux Loups, loin, bien loin de Combourg
Loin aussi de tout un monde
révolu, auquel il garde certes un respect filial, souvent affiché, mais qui ne change
rien à ce quil appelle lui-même ses " inclinations républicaines ".(12) |
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