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Madeleine BORGOMANO
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(1) (selon
Alejo Carpentier).
(2) " Dans le miroir truqué des historiens " est le titre du dernier chapitre de Yves
Benot, La Révolution française et la fin des colonies, ed. La Découverte,
1989, p. 205.
(3) Selon le terme de René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset,
1961.
(4) " La littérature africaine nous donne du monde noir et du rôle que nous,
Européens, y avons joué, une image inédite, inversée, qui nous étonne parce que nous
ny reconnaissons plus les schémas auxquels nous sommes habitués ". Bernard
Mouralis, Les Contre-littératures, P.U.F, 1975, p. 192.
(5) Le titre espagnol, exactement traduit est El Siglo de las Luces. Mexico,
1962. Traduction française, Gallimard, 1962. édition de référence, Folio, 1995.
(6) Choix quAlejo Carpentier avait fait dans Le Royaume de ce monde, où,
pour parler de la révolution haïtienne, il se plaçait du point de vue des noirs.
(7) Paul Veyne, Comment on écrit lhistoire, Seuil, 1971, coll. Points, p.
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Lhistoire de la
Révolution française aux Caraïbes " perpétuellement changeante, contradictoire,
excessive " (1) est la grande oubliée des livres
dhistoire de France, qui tendent à la mémoire collective un " miroir truqué "
(2) ; elle est également absente de la fiction française. Et
pourtant, la " vérité romanesque " (3) ne pourrait-elle
pas, dans les uvres majeures, ouvrir un accès à une histoire différente et
suppléer aux silences ? Pour connaître cet ailleurs de notre histoire, qui est aussi son
" envers " (4), il faut lire des romans venus de
lautre monde des Antilles.
Le Siècle des Lumières (5) chef-duvre
de lécrivain cubain Alejo Carpentier, est lun des plus saisissants parmi ces
romans. Son intrigue se déroule aux Antilles, entre 1789 et 1808, et raconte les effets
de la Révolution française sur le monde caraïbe.
Le Siècle des Lumières adopte, sur la Révolution aux Caraïbes et
lesclavage un point de vue de blanc, un peu extérieur, mais dautant plus "
juste " que lauteur atteint une plus grande authenticité, en sen tenant à
un point de vue proche du sien, plutôt quen reconstituant fictivement, un point de
vue totalement " autre " .(6)Ce roman conjugue le respect de lhistoire avec le déploiement de
limaginaire. Par des procédés remarquablement maîtrisés, il parvient à une "
vérité romanesque ". Lhistorien Paul Veyne définit lhistoire comme " un
roman vrai " (7). Certains romans savent dire à leur façon
la " vérité " de lhistoire.
Le titre et son ambivalence
Le Siècle des Lumières semble plutôt un titre
dessai historique, sil est pris à la lettre, mais il ouvre de multiples
avenues de sens, sil est lu " poétiquement ". Nommer ainsi le XVIIIe siècle met
laccent sur le mythe. Lépigraphe, tirée du Zohar : " Les mots ne
tombent pas dans le vide ", nous avertit quil faut prendre garde aux mots. Ces "
lumières " idéales de la raison qui se croit triomphante, engendrent les ténèbres qui
assombrissent le monde entier en cette fin de siècle. Après ce titre éclatant, les
premiers mots du livre : " cette nuit jai vu se dresser la Machine ", opposent aux
espoirs éveillés par les Lumières, la nuit et la guillotine (la Machine), qui arrive "
au Nouveau Monde avec la liberté " (p. 181), une liberté bien provisoire et à double
tranchant. Ces " lumières ", ne contrastent pas moins avec les effarantes et cruelles
contradictions dont deviennent victimes les noirs, libérés au nom des ces Lumières pour
se voir, presquaussitôt, enchaînés de nouveau. Le lecteur se trouve introduit au
cur même des contradictions et des ambivalences de cette révolution, cur de
ténèbres plus que de lumières. |
| (8) " La
réalité merveilleuse ", définit, selon Alejo Carpentier lui-même, la littérature
sud-américaine. |
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Le " héros " et les médiateurs
fictifsVictor Hugues, héros du roman,
est un personnage historique. " Investi de pouvoirs " par Robespierre, il lui survit "
parce quil envoyait de largent " et devient lagent du Directoire, puis
de Bonaparte à Cayenne. Ses actes et ses traits sont en conformité avec lhistoire
et ses amours avec Sofia, quAlejo Carpentier croyait avoir inventées se révèlent,
a posteriori, véritables, coïncidence qui conforte le concept de " réalité
merveilleuse " (8).
La figure complexe et parfois diabolique de Victor Hugues
est accompagnée dautres figures historiques connues (Collot dHerbois et
surtout Billaud-Varenne). Alejo Carpentier choisit comme personnage principal un homme
attesté dans lhistoire, mais il se comporte en romancier en se refusant à nous
proposer un accès à lintériorité de cet homme.
A cause de son appartenance à lhistoire, il faut
à Victor Hugues des médiateurs fictifs pour entrer dans le monde signifiant du roman.
Cest à travers les regards dEsteban, de Carlos et de Sofia que nous est
donné lunivers romanesque et Victor Hugues lui-même. Nous sommes poussés à nous
identifier à eux, par la " focalisation interne ", qui nous fait accéder à leur
intériorité et à leurs points de vue. Nous ne connaissons jamais Victor Hugues que de
lextérieur, à travers eux : fascinés, entraînés, admiratifs, séduits, mais
aussi horrifiés, ironiques et déçus. Devant lui, issu de la " vraie " histoire, ils
sont les représentants du romancier et aussi les nôtres. Lui, lhomme de
lHistoire, ne peut que rester à distance, insaisissable, désormais, à jamais
acteur dune scène figée dans un écart essentiel.Cest en utilisant cette
forme romanesque de distanciation quAlejo Carpentier nous paraît le plus fidèle à
lHistoire. |
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Le roman commence à La Havane, puis nous entraîne à la
Guadeloupe et à Cayenne, dabord à la suite dEsteban qui lui-même suit
Victor Hugues, puis à la suite de Sofia qui le rejoint. Les Antilles étaient alors fort
éloignées de la France (il fallait des semaines de navigation pour y parvenir, des
semaines pour que les nouvelles de Paris y soient connues, ce qui ne laisse pas de
produire des effets étranges, en des périodes où tout change si rapidement : ainsi le
portrait de Robespierre continue-t-il à trôner au-dessus du bureau de " linvesti
de pouvoirs " à Pointe-à-Pitre, longtemps après que lIncorruptible a été
guillotiné à Paris ; ainsi applique-t-on encore des décrets signés Billaud-Varenne au
moment où lon apprend indirectement quil se trouve depuis longtemps déporté
à Cayenne !). Mais peut-être, à cette distance, les significations, si confuses de
près, se dessinent-elles mieux : " La révolution, quon laissait en arrière, se
simplifiait dans les esprits [
]. Lévénement, réduit à des schémas, se
délestait de ses contradictions " (p. 162).
En choisissant comme focalisateur principal un jeune cubain, Alejo Carpentier projette
dans le passé une sorte de double de lui-même : même nationalité, même langue
maternelle, lespagnol, même métier (ou presque) puisque Esteban est engagé par
Victor Hugues comme " écrivain ", même sil sagit le plus souvent, soit de
traduction, soit de lécriture des livres de comptes : " Écrivain de corsaires,
profession dont le simple énoncé engendrait labsurde " (p. 250). Esteban - comme
Carpentier - reste ainsi nécessairement, vis-à-vis de la révolution française et de
ses conséquences antillaises, un étranger, passionnément intéressé, mais
indirectement concerné. Car les îles sous domination espagnole ne seront que très
indirectement touchées par les effets de la Révolution. A Cuba, la traite ne sera abolie
quen 1820 et lesclavage en 1885. Cette situation détranger, de témoin
fasciné, mais un peu détaché, outre quelle mime bien celle du romancier,
nest-elle pas aussi limage de celle de lhistorien, soucieux de vérité,
mais dont le regard reste forcément éloigné ? Esteban, détaché et impliqué à la
fois, observe ce monde si complexe, à Paris, où il joue le Huron, à la frontière
espagnole, en Guadeloupe, à Cayenne et partout grâce au bateau corsaire. Animé de
lesprit des Lumières, il ne découvre quhorreur et ténèbres : " Jai
vécu parmi les barbares ", dit-il sobrement à Sofia. Et la pire barbarie est celle
subie par les esclaves. |
| (9) 4 février 1794.
(10) Ainsi le décret ne sapplique
pas aux comptoirs dAfrique ! |
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La révolution et lesclavageEn même temps quil reconquiert la Guadeloupe sur les
Anglais, Victor Hugues apporte à lîle le décret du 16 Pluviôse an II (9) qui abolissait lesclavage et établissait pour les noirs
une liberté relative (10) et qui fut provisoire, mais pas
légalité, pourtant proclamée par la Déclaration des droits de lhomme. Le
décret de Pluviôse ne fut, en fait, appliqué quà la Guadeloupe, et à Saint
Domingue, partie française de Haïti, où la liberté avait été conquise de haute lutte
par les noirs eux-mêmes, marrons, puis révoltés. |
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Mais les noirs sont astreints
au " travail forcé ", qui ne se distingue de lesclavage aboli que par un nom
mensonger : " Les nègres avaient été déclarés libres citoyens, mais ceux qui
nétaient pas soldats ou marins par la force courbaient le dos de laube au
crépuscule comme autrefois, sous le fouet de leurs surveillants, derrière lesquels se
dessinait par surcroît limplacable azimut de la guillotine. " (p. 226). Et, à
Cayenne, Sofia se voit servie " par un essaim de négresses empressées " (p.
413).Labolition nest pas non plus respectée partout et connaît beaucoup
dexceptions scandaleuses. La " course " a été officiellement rétablie en cette
période faste pour elle où chaque île avait un statut différent, voire opposé. La
Guadeloupe en tire sa prospérité. Les bateaux corsaires relèvent donc dune sorte
dexterritorialité et saccommodent, discrètement, non seulement de
lesclavage, mais de la traite dans les îles avoisinantes. Esteban est témoin
dun épisode infâme quand le capitaine va vendre sur une île hollandaise les noirs
rebelles qui sétaient fiés à lui. Esteban découvre avec ahurissement la
duplicité des paroles et des actes de ces " révolutionnaires " : " La France, en
vertu de ses principes démocratiques, ne peut pas exercer la traite. Mais les commandants
de navires corsaires sont autorisés, sils lestiment convenable ou
nécessaire, à vendre dans les ports hollandais les esclaves pris aux Anglais, aux
Espagnols, et autres ennemis de la république " (p. 257). Devant son indignation, le
commandant ajoute " Nous vivons dans un monde absurde ". |
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Ces contradictions sont bien
significatives de ce " théâtre de labsurde ", qui se joue à Cayenne plus
sombrement que dans la " voluptueuse " Guadeloupe. Dans ce bagne moisissant " où tout
était invraisemblable, détraqué, désaxé ", la révolution se parodie elle-même.
Esteban assiste à une effarante discussion, entre ex-révolutionnaires déportés, au
cours de laquelle labolition de lesclavage est traitée de " noble erreur de
lhumanitarisme révolutionnaire " (p. 310), ou réduite à une opération de "
politique coloniale pure et simple " :
"" [Le nègre] voudra vivre sur un pied dégalité totale avec le Blanc ".
"Ça, il ne lobtiendra jamais " cria Billaud. " Et pourquoi ? " " Parce que
nous sommes différents "".(p. 315).
La Révolution, dans cette " sentine du monde " quest la Guyane française, se
fait farce, " danse macabre " ou " Fin de partie ", à la Beckett.Par contre la hollandaise Surinam rappelle " une kermesse
flamande ", "un pays de cocagne tropical " (p. 321). Mais elle dissimule des
monstruosités aseptisées. Esteban se trouve " au bord de lévanouissement " (p.
325) quand il apprend que les esclaves marrons, sont proprement et chirurgicalement
amputés dune jambe. " Nous sommes les bêtes les plus infectes de la création ",
se répète-t-il. Mais il est vrai que lîle est hollandaise !
A Cuba lespagnole, on prend en pitié le sort des
esclaves, tout en achetant des nègres pour ses plantations ! " On avait trop parlé en
termes abstraits " (p. 215). Cétait lun des maux de lépoque :
abolition et liberté auraient-elles été seulement des mots ? |
| (11) 20 mai
1802 |
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" Cette fois-ci, la
Révolution a échoué ", conclut Esteban. Et labolition aussi : le 30 Floréal an
X (11), est promulguée (par Bonaparte) la loi qui annule le
décret de pluviôse et rétablit lesclavage dans les colonies françaises
dAmérique (p. 426). |
| (12) On sait
quil subsiste dans certains pays, et que des formes modernes desclavage sont
pratiquées un peu partout dans le monde. |
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Aussitôt des " milliers de "
ci-devant " citoyens libres étaient à nouveau reconduits à leurs anciens baraquements
sous une avalanche de coups de bâtons et de coups de fouet " (p. 427). Sofia accueille
la nouvelle avec horreur. " Si rétablir lesclavage est une nécessité politique,
je dois mincliner devant elle " (p. 431), telle est la justification de Victor
Hugues qui, tout comme Billaud-Varenne, bien quils aient voté naguère dans
lenthousiasme labolition, sempresse dacheter des esclaves. Il
faudra attendre 1848, bien après la fin du roman, pour que lesclavage soit
(définitivement ?) aboli (12). |
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(13) Réuni en juillet 1989 à la
Sorbonne (Le Monde, 15 juillet 1989, p. 8) |
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Lexplosion dans une
cathédraleUn tableau, qui apparaît
plusieurs fois dans le roman, englobe cette " comédie révolutionnaire, ce grand vertige
", et en constitue une mise en abyme, donnant au livre une profondeur supplémentaire. "
Lexplosion dans une cathédrale ", identifiable comme un tableau de Monsu Desiderio
(XVIe siècle) est arrivé mystérieusement dans la maison dEsteban et de Sofia, à
La Havane. Il représente un " tremblement de terre statique, tumulte silencieux,
illustration de la fin des temps placée à portée des mains, en un terrible suspense "
(p. 31). En le retrouvant, après toutes ses désillusions, Esteban y voit " une
préfiguration de tant dévénements connus quil se sentait étourdi par la
quantité dinterprétations auxquelles se prêtait cette toile prophétique " (p.
339).Ainsi, avant de sinscrire dans le roman dAlejo Carpentier, la Révolution
française, exportée aux Caraïbes, mire ses contradictions, ses lumières et ses ombres,
dans dautres formes artistiques, peinture ou théâtre, qui la représentent et lui
donnent sens. Fictions ? Oui, mais les historiens modernes vont bien plus loin encore et
rejoignent la littérature, comme le montrent les conclusions des travaux accomplis par le
Congrès mondial sur limage de la Révolution Française (13)
:
" Lévénement est ce que les récits en disent et la légitimation comme le
discrédit des pouvoirs et des groupes dépend directement des images et des mythes les
mieux reçus ".
Voilà reconnues à la représentation une priorité et une importance qui lui confèrent
bien cette vérité, plus vraie, dune certaine façon, à travers tous ses
masques, que lhistoire même. Ce roman nous bouleverse, littéralement ; il nous
montre les incohérences de notre histoire quand elle est vue et subie à lautre
bout du monde, comble les lacunes des historiens officiels, et crie derrière leurs
silences. |
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