 |
Jean-Luc PICARD
|
|
|
Le
devoir de nommer Après labolition
de 1848, il fallut donner un nom aux familles nouvellement affranchies et des commis
sacquittèrent de ce travail. La République faisait ainsi de la masse des esclaves
des hommes libres et des citoyens français.
Larticle qui suit se propose de mettre en évidence limportance du nom dans
quelques uvres de la littérature antillaise. Comme les commis ou les secrétaires
de la République, les écrivains de cette région du monde sattachèrent, et
sattachent encore, avec le plus grand soin à nommer, à baptiser. Cest, bien
sûr, le travail de tous les écrivains. Mais nommer revêt aux Antilles une importance
particulière. Des pans entiers de lhistoire des Noirs sont longtemps restés dans
lombre, parce que lHistoire officielle qui fut longtemps celle des Blancs,
occulte la résistance des Noirs à lesclavage. Limportance du marronnage, par
exemple, est passée sous silence. Et en même temps lHistoire officielle essaie de
donner bonne conscience aux Blancs métropolitains en leur expliquant quils firent
aux populations serviles le beau cadeau de labolition. |
| (1) Saint-John Perse, "
Pour fêter une enfance IV ", Eloges, Poésie Gallimard, p. 21. 1960 |
|
Nommer, pour les écrivains antillais, cest dabord faire exister, tirer de
lombre ceux que la traite a humiliés.
Ecoutons Saint-John Perse, près de cinquante ans après labolition, évoquer les
figures des domestiques de son enfance, dans la vaste demeure familiale :
"...Et je nai pas connu toutes Leurs voix, et je nai pas connu toutes les
femmes, tous les hommes qui servaient dans la haute demeure
de bois ; mais pour longtemps encore jai mémoire
des faces insonores, couleur de papaye et dennui, qui sarrêtaient
derrière nos chaises comme des astres morts. " (1)
Le monde décrit par Saint-John Perse est le monde figé
de la plantation. Cinquante ans après labolition, le domestique noir, muet, fait
encore, pour le Blanc, partie du décor.
Etre reconnu par lEtat-Civil ne suffit donc pas. |
| (2) Aimé Césaire, Et
les chiens se taisaient, tragédie, Ed. Présence Africaine, Paris, 1956, p. 144. |
|
Lisons maintenant Aimé
Césaire qui propose une scène fort différente :
" Nous forçâmes les portes. [
] Cétait le maître
Jentrai.
Cest toi, me dit-il très calme
Cétait moi. Cétait bien moi, lui
disais-je, le bon esclave, le fidèle esclave, lesclave esclave, et soudain ses yeux
furent deux ravets apeurés les jours de pluie
je frappai, le sang gicla :
cest le seul baptême dont je me souvienne aujourdhui. " (2) Le Noir sort du rôle décoratif auquel semblait le réduire la
littérature blanche antillaise. Il se révolte et trouve son identité dans le meurtre du
maître. |
|
|
Est posé ainsi abruptement le
problème du nom. Ce nest pas lacte administratif qui fait exister, cest
laction qui impose le nom. Entre linexistence des domestiques de Saint-John
Perse et le baptême sanglant mis en scène par Césaire, entre lacceptation et la
révolte, se joue le destin des Noirs. Une grande partie de la littérature antillaise va
sattacher à faire sortir du néant les anonymes, à nommer ceux qui ne pouvaient
prétendre à lexistence. Les écrivains antillais reprennent en quelque sorte le
travail là où lont laissé les commis de la République. Mais comment nommer ? Quels noms peuvent revendiquer les esclaves
et leurs descendants ? Ceux donnés par les maîtres ? Ceux quils se sont
appropriés ? Ou les anciens noms, les noms mythiques, ceux de lorigine africaine ?
Ces questions, qui peuvent nous paraître secondaires, revêtent une importance capitale
dans une littérature militante où lécrivain se donne pour mission de redonner une
histoire à son peuple. Des auteurs, comme Césaire ou Glissant, se fixeront pour mission
de donner un nom, puis la parole à ces " faces insonores " dont parlait Saint-John
Perse.
Leur donner un nom, cest commencer à les faire
exister autrement que comme éléments pittoresques dun récit. A partir de cette
opération, apparemment anodine, un lent travail de reconquête peut être entrepris. |
| (3) Aimé Césaire, La
Tragédie du roi Christophe, Présence Africaine, 1963. |
|
Lestampille humilianteEn 1963, parut la pièce de Césaire, La Tragédie du roi
Christophe (3). Laction se déroule en Haïti,
bien avant labolition de 1848. Césaire met en scène un personnage historique,
Henri Christophe, peu après lindépendance dHaïti. Christophe est un esclave
noir affranchi, qui sest battu contre les Français. Dabord élu président en
1807, il est proclamé roi en 1811. |
|
|
La pièce pose, dès le premier acte, la question du nom des
nouveaux affranchis. Car se donner un nom, cest accéder à la dignité. Christophe,
soucieux de respectabilité et surtout soucieux dêtre reconnu par les Blancs,
constitue une cour à limitation des cours européennes. Ses anciens compagnons de
combat sont affublés de titres : le duc de Limonade, le duc de Plaisance, le duc de
Dondon, le duc de la Marmelade, le comte de Trou Bonbon, le comte de Sale Trou.
Un personnage, Vastey, le secrétaire du roi, répond ainsi à un courtisan qui lui montre
le ridicule de ces titres :
" Homme de peu de foi ! Allons ! Le rire des Français ne me gêne pas ! Marmelade,
pourquoi pas ? Pourquoi pas Limonade ? Ce sont des noms à vous remplir la bouche !
Gastronomiques à souhait ! Après tout les Français ont bien le duc de Foix et le duc de
Bouillon ! Est-ce plus ragoûtant ? Il y a des précédents, vous voyez ! "Lauteur
insiste sur la bouffonnerie de la situation. Le roi ne la craint pas, il assume. Il règle
ainsi le défilé de sa cour (Acte I scène III) :" (Les dames prennent place)
Madame de la Seringue, Madame du Petit-Trou, Madame du Tape-à-loeil ! Ma chère
commère ! "Plus tard le roi sexplique sur
sa volonté dimiter les Blancs. Il croit navoir que ce recours pour gagner la
considération et la respectabilité dont a besoin le jeune Etat. De toute façon les noms
que portent les Noirs, affranchis ou pas, sont, à ses yeux, des noms factices, des
substituts du vrai nom, " des estampilles humiliantes ". Alors pourquoi ne pas se doter
de ces noms farcesques ? |
|
|
Le nom de véritéPourtant, à la fin de la pièce, au moment de mourir, Christophe
renoue, grâce au vaudou, avec le " nom de vérité " (Acte III scène 7) :
" Papa Sosih Baderre
Merci mon nom vaillant "
Christophe, en se tournant vers lAfrique, accepte sa négritude, rejette la parodie
bouffonne des noms. Mais son suicide marque léchec de son entreprise, la
difficulté de cette " remontée jamais vue ". Si lon ne peut retrouver le nom
perdu, cest-à-dire sil est impossible de retourner en Afrique, sinon en
rêves, et sil est impossible de se contenter du nom imposé par les Blancs, quel
espace de dignité reste-t-il au Noir ? |
| (4) Edouard Glissant, Le
quatrième siècle, Limaginaire, Gallimard, 1964. |
|
Prendre un nomEdouard Glissant, dès les premières pages de son roman, Le
quatrième siècle (4), publié en 1964, un an après la
pièce de Césaire, parle de cette action de nommer qui constitue le thème central du
livre.Le narrateur, papa Longoué, comme le romancier dont il est un des avatars, évoque
les patronymes et les prénoms de ceux dont il va conter lhistoire. |
|
|
Le patronyme inscrit un groupe
dindividus dans une lignée et le sauve de léphémère. Le prénom, lui,
sattache à lindividu dont il marque les caractéristiques. Les noms et les
prénoms de romans sont en général chargés de signification. Ne devant rien au hasard,
ils concentrent les intentions de lécrivain et sont à interpréter comme des
signes puissants adressés au lecteur." Et papa Longoué riait doucement, car il pensait
à ces Longoué depuis le premier qui avaient tous laissé des noms par quoi ils se
distingueraient entre eux. Par exemple : Liberté le second fils de lancêtre, ainsi
prénommé parce que son père avait refusé de croupir en esclavage sur la propriété
lAcajou " (p. 17) Ce nom choisi (Longoué)
est dabord gardé secret par les premiers membres de la famille ; puis ce nom est
revendiqué avec fierté par le fils Melchior quand il est arrêté par les Blancs.
Lesclave marron risque lamputation mais, avec courage, défie lautorité
en prononçant son nom :
" - Ainsi, tu es le fils La-Pointe.
- Mon nom, cest Melchior Longoué.
- Voyez-vous ça. Tu nas pas de nom, mon garçon ! Dailleurs tu es le fils de
La-Pointe.
- Melchior Longoué. " (p. 162)
Ce nom, qui nest peut-être pas le " nom de vérité " rêvé par Christophe est
le nom de fierté. La lutte de la famille Longoué se confond avec le désir de maintenir
son nom, un nom que les Blancs ne veulent pas lui reconnaître.
Edouard Glissant met en scène une famille atypique, peu
représentative des familles antillaises moyennes.
Mais par lexemple extraordinaire des Longoué, le roman de Glissant met en lumière
ce que lHistoire officielle occulte. Les Noirs nont pas tous accepté
lhumiliation, beaucoup se sont révoltés. Le romancier réécrit lHistoire et
propose, même si les familles comme les Longoué ne furent pas les plus nombreuses, une
image des Noirs moins servile, une image de dignité qui impose le respect. |
|
|
Recevoir un nomMais labolition de lesclavage en 1848 semblait devoir
réparer tous les outrages et reconnaître enfin les esclaves comme des êtres humains.
Glissant montre quelle ne fut pas un cadeau des Blancs mais quelle fut
imposée par les incessantes rebellions : " Cétait lépilogue du grand
combat : la délivrance des papiers qui consacreraient lentrée dans lunivers
des hommes libres. "
Pour Glissant, à la différence de Frantz Fanon (cf. Peau
noire, masques blancs - Points Seuil, p. 180) le Noir na pas " été agi ",
il a agi et a imposé labolition. Il minimise la lutte des philanthropes
républicains et valorise laction peu connue du peuple opprimé. Ecrire un roman,
cest bien sûr raconter une histoire, mais cest surtout, pour
lécrivain, participer au combat de la reconnaissance.
Edouard Glissant raconte donc, dans son roman, la scène
qui aurait pu être celle de la réparation, la scène où la République allait
solennellement faire des esclaves des hommes libres en leur donnant un nom. Mais il brise
limage dEpinal que les manuels dhistoire donnent de labolition.
Limagination leur faisant vite défaut, les deux fonctionnaires de lEtat Civil
recourent aux patronymes les plus étonnants, évitant seulement les noms des Blancs de la
colonie. Cette cérémonie grave, voulue par le législateur, est tournée en farce. Elle
montre la difficulté pour le Blanc de considérer cette masse danalphabètes comme
des citoyens : " Embastillés dans leur donjon de registres et de formulaires, sanglés
dans leurs redingotes, les oreilles rouge-feu et le corps en rivière, ils dévisageaient
la houle indistincte des faces noires devant eux. [.
] Par moments ils se penchaient
lun vers lautre, sencourageaient à la farce, ou terrés derrière leurs
papiers, sexcitaient à la colère. " (p. 175)
La farce va se dérouler jusquà la nuit :
" - Moi tout seul, disait le suivant.
- Ni père, ni mère ?
- Non.
- Pas de femme ?
Le " suivant " ricanait.
- Famille Tousseul, un. Au suivant ! [...]
Laboyeur entreprit alors les célébrités antiques.
- Famille Cicéron
- Famille Caton
- Famille Léthé
[...]
Quand limpudence était trop visible, ils samusaient à inverser les noms, à
les torturer pour au moins les éloigner de lorigine. De Senglis en résulta par
exemple Glissant et de Courbaril, Barricou. De La Roche : Roché, Rachu, Réchon, Ruchot.
" (pp. 176-179) |
|
|
Dans la parodie et le ricanement, lécrivain a glissé
son nom pour marquer sa place dans " la houle indistincte des faces noires ". La scène
décrite par Glissant montre que lidéal républicain a eu du mal à triompher du
mépris et de la bêtise. 1848 ne fut pas, pour lui, le triomphe de la pensée, ce moment
historique qui transporta denthousiasme les philanthropes, pas plus que ne le fut
1794, date de la première abolition en Guadeloupe.Lacte
administratif de 1848 fut une humiliation supplémentaire infligée par le pouvoir blanc.
Le nom donné et enregistré fait le citoyen, certes, mais un citoyen marqué dès
lorigine par le racisme et la moquerie. Ce nom donné naffranchit pas comme on
pouvait lespérer, mais aliène dune manière plus subtile et plus durable.Et
pourtant recevoir un nom, même dans les conditions décrites, était important pour les
esclaves. Les propriétaires békés ne voyaient pas la formalité sans conséquences.
Celui qui porte un nom est comme celui qui apprend à
lire : sil noublie pas le nom, lhistoire réelle du nom, et sil ne
désapprend pas de lire, il se hausse. Il se met à connaître une mère, un père, des
enfants : il apprend à vouloir les défendre. " (p. 180)
Glissant résume dans ces quelques phrases toute limportance de lacte de
nommer. Il nest pas dupe des raisons qui ont poussé les Blancs à décréter
labolition, il est lucide sur la parodie, mais il montre la chance que cela a
donnée aux Noirs : prétendre à une histoire et à un futur.
Un seul parmi les Noirs, dans le roman de Glissant, va
imposer son nom aux deux commis, cest Longoué, le marron : Longoué fait partie de
ces nègres den haut, ceux des mornes, qui choisissent leurs noms (cf. pp. 177-178).
Exemplaires, ces personnages de Glissant marquent ainsi leur indépendance vis-à-vis des
Blancs. Ils nattendent pas deux leur identité. Ils la forgent et le nom
quils ont choisi deviendra, pour reprendre lheureuse expression dAimé
Césaire, le " nom de vérité ". |
| (5) Patrick
Chamoiseau, Texaco, Gallimard, 1992, p. 125. |
|
Il est intéressant de lire la même scène racontée vingt-huit ans plus tard par Patrick
Chamoiseau, dans son roman Texaco :"
Après un siècle de queue, mon Esternome et sa Ninon stationnèrent deux secondes devant
un secrétaire de mairie à trois yeux. Dun trait dencre, ce dernier les
éjecta de leur vie de savane pour une existence officielle sous les patronymes de Ninon
Cléopâtre et dEsternome Laborieux (parce quexcédé le secrétaire à plume
lavait trouvé laborieux dans son calcul dun nom). " (5)
On peut noter la même volonté de désacraliser le
moment. La plaisanterie du secrétaire de mairie vaut celle des fonctionnaires du roman de
Glissant.
En écho à Frantz Fanon, Chamoiseau fait écrire à un de ses personnages :
" En fait, Sophie ma Marie, moi-même qui lai reçue, je sais que Liberté ne se
donne pas, ne doit pas se donner. La liberté donnée ne libère pas ton âme
" (p.
97).
Si le nom donné est plaisanterie, si la liberté donnée nest pas la liberté, il
reste au " nèg " à prendre son destin en main. |
| (6) Simone
Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, Livre de Poche, Seuil,
1972.p.10 |
|
Un nom de reineSimone Schwarz-Bart, dorigine guadeloupéenne a écrit, en
1972, un roman magnifique, Pluie et vent sur Télumée Miracle. Télumée, la
narratrice, raconte non seulement son histoire mais lhistoire de sa famille depuis
labolition. Mais lhistoire de la famille, ce nest pas, comme chez
Glissant, lhistoire de la résistance des hommes, mais, plus logiquement,
lhistoire des femmes de la famille dont le point de départ géographique est
lAbandonnée, un lieu situé loin de la plantation redoutée :
" Des marrons avaient essaimé là par la suite et un village sétait constitué.
Nombreux étaient les errants qui cherchaient un refuge, et beaucoup refusaient à
sinstaller nulle part, craignant toujours et toujours que ne reviennent les temps
anciens ".(6) |
|
|
Il y a dabord la
bisaïeule, Minerve, puis Toussine Lougandor, la grand-mère, et enfin Victoire, la mère,
la lavandière qui met au monde un enfant mort-né. Une lignée de femmes, un monde
doù les hommes paraissent exclus, comme au temps de lesclavage où les
familles étaient séparées. Le jour du baptême
de Victoire, les nègres sadressent ainsi à Toussine : " - Du temps de ta soierie
et de tes bijoux, nous tappelions Reine Toussine. Nous nous étions pas trompés de
beaucoup, car tu es une vraie reine. Mais aujourdhui avec ta Victoire, tu peux te
vanter, tu nous as plongés dans lembarras. Nous avons cherché un nom de reine qui
te convienne mais en vain, car à la vérité, il ny a pas de nom pour toi. Ainsi
désormais, quant à nous, nous tappellerons Reine Sans Nom.
Et les nègres burent, mangèrent, et se réjouirent. Cest depuis ce jour-là
quon appelle ma grand-mère la Reine Sans Nom. " (p. 30)Le seul baptême qui
compte, cest celui de la communauté, cest celui qui permet de vivre. Ce nom
marque pour Toussine une étape de sa vie, celle où elle sort des malheurs, et proclame,
en disant limpuissance des noms, sa différence et sa gloire. Toussine est à la
fois une négresse ordinaire et une reine.
Perspectives
Le temps nest plus où il fallait nommer pour
exister. Finie la littérature de combat comme la conçoivent Césaire et Glissant.
Maintenant il sagit moins dun affrontement entre Noirs et Blancs, que
dune survie quotidienne. Une résistance à la dissolution dans une économie
devenue mondiale.
Poursuivant sur un mode plus ludique, moins explicitement
politique, la tâche des grands prédécesseurs, Patrick Chamoiseau met en scène, comme
Simone Schwarz-Bart, une humanité quotidienne, parfois franchement drôle. Dans son roman
Texaco, il trace ainsi le portrait dun de ses héros :
" Dailleurs, un peu tok-tok dans sa vieillesse, il samusait à tout
rebaptiser, recréant le pays au gré de sa mémoire, et de ce quil savait (ou
imaginait) des histoires que nous eûmes dessous lHistoire des gouverneurs, des
impératrices, des békés, et finalement des mulâtres qui parvinrent plus dune
fois à en dévier le cours. Ne pas le faire cétait flotter au vent. Et lui ne
voulait plus de cela. Il ne voulait pas être une épave tombée folle en parcs
disciplinaires. " (p. 136)
Lessentiel est de nommer, de baptiser, de raconter
des histoires pour ne pas " flotter " dans une société antillaise qui sest
ouverte aux courants les plus fous de la modernité. Donner un nom aux personnes
nest pas plus important que nommer les arbres, les plantes ou les rues. On observe
dans les derniers romans antillais, dans ceux de Patrick Chamoiseau, comme dans ceux de
Raphaël Confiant une effervescence langagière, une passion de nommer, de raconter. Ces
écrivains se laissent volontiers griser par le langage. Il ne sagit plus
dopposer la culture africaine à la culture européenne dans un combat
politico-littéraire dont les enjeux étaient importants au milieu du siècle, mais de
participer à une culture plus foisonnante, plus diverse, à un imaginaire riche des
apports européens, africains et amérindiens. Ce que Confiant appelle la créolité.
La parole des conteurs, qui sest déployée pendant
plus de trois siècles, a permis la fusion des différents apports. Peut-elle évoluer et
sadapter ? Il est à craindre que cette parole soit aujourdhui condamnée.
Pourtant il faut toujours nommer, non plus pour sortir de
loubli le nom de ceux qui ont lutté, mais il faut nommer aujourdhui pour
faire exister une langue que façonnent les écrivains créoles. Elle leur permet à la
fois la résistance à lassimilation et la conquête jamais achevée de la création
littéraire. |
|  |