Un nom pour résister
Jean-Luc PICARD

Le père Du Tertre, dans son Histoire générale des isles (1654) explique ainsi l’étymologie du mot mulâtre : " Ces pauvres enfants sont engendrez d’un blanc et d’une noire, comme le mulet est produit de deux animaux de différente espèce. "
Cité par Liliane Chauleau, Histoire antillaise, Editions Desormeaux, Pointe à Pitre, 1973, p. 100.
Le devoir de nommer

Après l’abolition de 1848, il fallut donner un nom aux familles nouvellement affranchies et des commis s’acquittèrent de ce travail. La République faisait ainsi de la masse des esclaves des hommes libres et des citoyens français.
L’article qui suit se propose de mettre en évidence l’importance du nom dans quelques œuvres de la littérature antillaise. Comme les commis ou les secrétaires de la République, les écrivains de cette région du monde s’attachèrent, et s’attachent encore, avec le plus grand soin à nommer, à baptiser. C’est, bien sûr, le travail de tous les écrivains. Mais nommer revêt aux Antilles une importance particulière. Des pans entiers de l’histoire des Noirs sont longtemps restés dans l’ombre, parce que l’Histoire officielle qui fut longtemps celle des Blancs, occulte la résistance des Noirs à l’esclavage. L’importance du marronnage, par exemple, est passée sous silence. Et en même temps l’Histoire officielle essaie de donner bonne conscience aux Blancs métropolitains en leur expliquant qu’ils firent aux populations serviles le beau cadeau de l’abolition.

(1) Saint-John Perse, " Pour fêter une enfance IV ", Eloges, Poésie Gallimard, p. 21. 1960
Nommer, pour les écrivains antillais, c’est d’abord faire exister, tirer de l’ombre ceux que la traite a humiliés.
Ecoutons Saint-John Perse, près de cinquante ans après l’abolition, évoquer les figures des domestiques de son enfance, dans la vaste demeure familiale :
"...Et je n’ai pas connu toutes Leurs voix, et je n’ai pas connu toutes les femmes, tous les hommes qui servaient dans la haute demeure

de bois ; mais pour longtemps encore j’ai mémoire
des faces insonores, couleur de papaye et d’ennui, qui s’arrêtaient
derrière nos chaises comme des astres morts. " (1)

Le monde décrit par Saint-John Perse est le monde figé de la plantation. Cinquante ans après l’abolition, le domestique noir, muet, fait encore, pour le Blanc, partie du décor.
Etre reconnu par l’Etat-Civil ne suffit donc pas.

(2) Aimé Césaire, Et les chiens se taisaient, tragédie, Ed. Présence Africaine, Paris, 1956, p. 144. Lisons maintenant Aimé Césaire qui propose une scène fort différente :
" Nous forçâmes les portes. […] C’était le maître… J’entrai. C’est toi, me dit-il très calme… C’était moi. C’était bien moi, lui disais-je, le bon esclave, le fidèle esclave, l’esclave esclave, et soudain ses yeux furent deux ravets apeurés les jours de pluie… je frappai, le sang gicla : c’est le seul baptême dont je me souvienne aujourd’hui. " (2) Le Noir sort du rôle décoratif auquel semblait le réduire la littérature blanche antillaise. Il se révolte et trouve son identité dans le meurtre du maître.
Gros-Lombric était encore poursuivi. [...] La meute ne le lâchait pas d’une maille. I pa konnèt non’y !... I pas konnèt non’y !... Il ne sait pas son nom !... On le bousculait. On le dépaillait. On le dépenaillait. On l’épluchait. On le dékalbichait.
Patrick Chamoiseau, Chemin-d’école.
Est posé ainsi abruptement le problème du nom. Ce n’est pas l’acte administratif qui fait exister, c’est l’action qui impose le nom. Entre l’inexistence des domestiques de Saint-John Perse et le baptême sanglant mis en scène par Césaire, entre l’acceptation et la révolte, se joue le destin des Noirs. Une grande partie de la littérature antillaise va s’attacher à faire sortir du néant les anonymes, à nommer ceux qui ne pouvaient prétendre à l’existence. Les écrivains antillais reprennent en quelque sorte le travail là où l’ont laissé les commis de la République.

Mais comment nommer ? Quels noms peuvent revendiquer les esclaves et leurs descendants ? Ceux donnés par les maîtres ? Ceux qu’ils se sont appropriés ? Ou les anciens noms, les noms mythiques, ceux de l’origine africaine ? Ces questions, qui peuvent nous paraître secondaires, revêtent une importance capitale dans une littérature militante où l’écrivain se donne pour mission de redonner une histoire à son peuple. Des auteurs, comme Césaire ou Glissant, se fixeront pour mission de donner un nom, puis la parole à ces " faces insonores " dont parlait Saint-John Perse.

Leur donner un nom, c’est commencer à les faire exister autrement que comme éléments pittoresques d’un récit. A partir de cette opération, apparemment anodine, un lent travail de reconquête peut être entrepris.

(3) Aimé Césaire, La Tragédie du roi Christophe, Présence Africaine, 1963.
L’estampille humiliante

En 1963, parut la pièce de Césaire, La Tragédie du roi Christophe (3). L’action se déroule en Haïti, bien avant l’abolition de 1848. Césaire met en scène un personnage historique, Henri Christophe, peu après l’indépendance d’Haïti. Christophe est un esclave noir affranchi, qui s’est battu contre les Français. D’abord élu président en 1807, il est proclamé roi en 1811.

La mulâtresse Solitude est née sous l’esclavage vers 1772 : île française de la Guadeloupe, Habitation du Parc, commune du Carbet de Capesterre. [...] La liste des " forces " avait été établie une fois pour toutes : le nom des morts allait aux vivants qui le rendaient le moment venu, avec l’âme. Une vieille Rosalie venant à mourir, on l’enterra distraitement [...] Et la nouvelle Rosalie prit la place de l’ancienne.
André Schwarz-Bart, La mulâtresse Solitude, II. 1.

La pièce pose, dès le premier acte, la question du nom des nouveaux affranchis. Car se donner un nom, c’est accéder à la dignité. Christophe, soucieux de respectabilité et surtout soucieux d’être reconnu par les Blancs, constitue une cour à l’imitation des cours européennes. Ses anciens compagnons de combat sont affublés de titres : le duc de Limonade, le duc de Plaisance, le duc de Dondon, le duc de la Marmelade, le comte de Trou Bonbon, le comte de Sale Trou.
Un personnage, Vastey, le secrétaire du roi, répond ainsi à un courtisan qui lui montre le ridicule de ces titres :
" Homme de peu de foi ! Allons ! Le rire des Français ne me gêne pas ! Marmelade, pourquoi pas ? Pourquoi pas Limonade ? Ce sont des noms à vous remplir la bouche ! Gastronomiques à souhait ! Après tout les Français ont bien le duc de Foix et le duc de Bouillon ! Est-ce plus ragoûtant ? Il y a des précédents, vous voyez ! "L’auteur insiste sur la bouffonnerie de la situation. Le roi ne la craint pas, il assume. Il règle ainsi le défilé de sa cour (Acte I scène III) :" (Les dames prennent place)… Madame de la Seringue, Madame du Petit-Trou, Madame du Tape-à-l’oeil ! Ma chère commère ! "

Plus tard le roi s’explique sur sa volonté d’imiter les Blancs. Il croit n’avoir que ce recours pour gagner la considération et la respectabilité dont a besoin le jeune Etat. De toute façon les noms que portent les Noirs, affranchis ou pas, sont, à ses yeux, des noms factices, des substituts du vrai nom, " des estampilles humiliantes ". Alors pourquoi ne pas se doter de ces noms farcesques ?


Le nom de vérité

Pourtant, à la fin de la pièce, au moment de mourir, Christophe renoue, grâce au vaudou, avec le " nom de vérité " (Acte III scène 7) :
" Papa Sosih Baderre
Merci mon nom vaillant "
Christophe, en se tournant vers l’Afrique, accepte sa négritude, rejette la parodie bouffonne des noms. Mais son suicide marque l’échec de son entreprise, la difficulté de cette " remontée jamais vue ". Si l’on ne peut retrouver le nom perdu, c’est-à-dire s’il est impossible de retourner en Afrique, sinon en rêves, et s’il est impossible de se contenter du nom imposé par les Blancs, quel espace de dignité reste-t-il au Noir ?

(4) Edouard Glissant, Le quatrième siècle, L’imaginaire, Gallimard, 1964.
Prendre un nom

Edouard Glissant, dès les premières pages de son roman, Le quatrième siècle (4), publié en 1964, un an après la pièce de Césaire, parle de cette action de nommer qui constitue le thème central du livre.Le narrateur, papa Longoué, comme le romancier dont il est un des avatars, évoque les patronymes et les prénoms de ceux dont il va conter l’histoire.

Cette personne là se nommait Euphrosine Gellanbé, du nom inversé de son premier maître.
André Schwarz - Bart, La mulâtresse Solitude, II 6.
Le patronyme inscrit un groupe d’individus dans une lignée et le sauve de l’éphémère. Le prénom, lui, s’attache à l’individu dont il marque les caractéristiques. Les noms et les prénoms de romans sont en général chargés de signification. Ne devant rien au hasard, ils concentrent les intentions de l’écrivain et sont à interpréter comme des signes puissants adressés au lecteur." Et papa Longoué riait doucement, car il pensait à ces Longoué depuis le premier qui avaient tous laissé des noms par quoi ils se distingueraient entre eux. Par exemple : Liberté le second fils de l’ancêtre, ainsi prénommé parce que son père avait refusé de croupir en esclavage sur la propriété l’Acajou " (p. 17)

Ce nom choisi (Longoué) est d’abord gardé secret par les premiers membres de la famille ; puis ce nom est revendiqué avec fierté par le fils Melchior quand il est arrêté par les Blancs. L’esclave marron risque l’amputation mais, avec courage, défie l’autorité en prononçant son nom :
" - Ainsi, tu es le fils La-Pointe.
- Mon nom, c’est Melchior Longoué.
- Voyez-vous ça. Tu n’as pas de nom, mon garçon ! D’ailleurs tu es le fils de La-Pointe.
- Melchior Longoué. " (p. 162)
Ce nom, qui n’est peut-être pas le " nom de vérité " rêvé par Christophe est le nom de fierté. La lutte de la famille Longoué se confond avec le désir de maintenir son nom, un nom que les Blancs ne veulent pas lui reconnaître.

Edouard Glissant met en scène une famille atypique, peu représentative des familles antillaises moyennes.
Mais par l’exemple extraordinaire des Longoué, le roman de Glissant met en lumière ce que l’Histoire officielle occulte. Les Noirs n’ont pas tous accepté l’humiliation, beaucoup se sont révoltés. Le romancier réécrit l’Histoire et propose, même si les familles comme les Longoué ne furent pas les plus nombreuses, une image des Noirs moins servile, une image de dignité qui impose le respect.


Recevoir un nom

Mais l’abolition de l’esclavage en 1848 semblait devoir réparer tous les outrages et reconnaître enfin les esclaves comme des êtres humains. Glissant montre qu’elle ne fut pas un cadeau des Blancs mais qu’elle fut imposée par les incessantes rebellions : " C’était l’épilogue du grand combat : la délivrance des papiers qui consacreraient l’entrée dans l’univers des hommes libres. "

Pour Glissant, à la différence de Frantz Fanon (cf. Peau noire, masques blancs - Points Seuil, p. 180) le Noir n’a pas " été agi ", il a agi et a imposé l’abolition. Il minimise la lutte des philanthropes républicains et valorise l’action peu connue du peuple opprimé. Ecrire un roman, c’est bien sûr raconter une histoire, mais c’est surtout, pour l’écrivain, participer au combat de la reconnaissance.

Edouard Glissant raconte donc, dans son roman, la scène qui aurait pu être celle de la réparation, la scène où la République allait solennellement faire des esclaves des hommes libres en leur donnant un nom. Mais il brise l’image d’Epinal que les manuels d’histoire donnent de l’abolition.
L’imagination leur faisant vite défaut, les deux fonctionnaires de l’Etat Civil recourent aux patronymes les plus étonnants, évitant seulement les noms des Blancs de la colonie. Cette cérémonie grave, voulue par le législateur, est tournée en farce. Elle montre la difficulté pour le Blanc de considérer cette masse d’analphabètes comme des citoyens : " Embastillés dans leur donjon de registres et de formulaires, sanglés dans leurs redingotes, les oreilles rouge-feu et le corps en rivière, ils dévisageaient la houle indistincte des faces noires devant eux. [.…] Par moments ils se penchaient l’un vers l’autre, s’encourageaient à la farce, ou terrés derrière leurs papiers, s’excitaient à la colère. " (p. 175)
La farce va se dérouler jusqu’à la nuit :
" - Moi tout seul, disait le suivant.
- Ni père, ni mère ?
- Non.
- Pas de femme ?
Le " suivant " ricanait.
- Famille Tousseul, un. Au suivant ! [...]
L’aboyeur entreprit alors les célébrités antiques.
- Famille Cicéron…
- Famille Caton…
- Famille Léthé…[...]
Quand l’impudence était trop visible, ils s’amusaient à inverser les noms, à les torturer pour au moins les éloigner de l’origine. De Senglis en résulta par exemple Glissant et de Courbaril, Barricou. De La Roche : Roché, Rachu, Réchon, Ruchot. " (pp. 176-179)

La créature reprit fiévreusement [...] "Rosalie on me disait, et il y en avait aussi qui m’appelaient Deux-Ames... à cause de mes yeux " [...]. Il [le Moudongue Sanga] s’étonna amèrement : " qui parle de nom, qui ose ici parler de nom ?... hélas ! tous ceux qui n’ont pas leur nom de Guinée, ils méritent seulement d’être appelés Sans-nom ; n’est-ce pas cousin Médor, n’est-ce pas la Tique et toi Gros-Museau ?... "
Schwarz- Bart. La mulâtresse Solitude, II 6.

Dans la parodie et le ricanement, l’écrivain a glissé son nom pour marquer sa place dans " la houle indistincte des faces noires ". La scène décrite par Glissant montre que l’idéal républicain a eu du mal à triompher du mépris et de la bêtise. 1848 ne fut pas, pour lui, le triomphe de la pensée, ce moment historique qui transporta d’enthousiasme les philanthropes, pas plus que ne le fut 1794, date de la première abolition en Guadeloupe.

L’acte administratif de 1848 fut une humiliation supplémentaire infligée par le pouvoir blanc. Le nom donné et enregistré fait le citoyen, certes, mais un citoyen marqué dès l’origine par le racisme et la moquerie. Ce nom donné n’affranchit pas comme on pouvait l’espérer, mais aliène d’une manière plus subtile et plus durable.Et pourtant recevoir un nom, même dans les conditions décrites, était important pour les esclaves. Les propriétaires békés ne voyaient pas la formalité sans conséquences.

Celui qui porte un nom est comme celui qui apprend à lire : s’il n’oublie pas le nom, l’histoire réelle du nom, et s’il ne désapprend pas de lire, il se hausse. Il se met à connaître une mère, un père, des enfants : il apprend à vouloir les défendre. " (p. 180)
Glissant résume dans ces quelques phrases toute l’importance de l’acte de nommer. Il n’est pas dupe des raisons qui ont poussé les Blancs à décréter l’abolition, il est lucide sur la parodie, mais il montre la chance que cela a donnée aux Noirs : prétendre à une histoire et à un futur.

Un seul parmi les Noirs, dans le roman de Glissant, va imposer son nom aux deux commis, c’est Longoué, le marron : Longoué fait partie de ces nègres d’en haut, ceux des mornes, qui choisissent leurs noms (cf. pp. 177-178). Exemplaires, ces personnages de Glissant marquent ainsi leur indépendance vis-à-vis des Blancs. Ils n’attendent pas d’eux leur identité. Ils la forgent et le nom qu’ils ont choisi deviendra, pour reprendre l’heureuse expression d’Aimé Césaire, le " nom de vérité ".

(5) Patrick Chamoiseau, Texaco, Gallimard, 1992, p. 125.

La négritie est une grande région d’Afrique divisée en plusieurs royaumes, dont les peuples sont si nombreux qu’il leur serait difficile de subsister si, par le trafic d’esclaves, ils n’étaient pas déchargés tous les ans d’une partie de ceux qui l’habitent.
Gérard Mellier, Maire de Nantes de 1720 à 1730 cité par Michèle Champenois,
Le Monde, 23 janvier 1993.


Il est intéressant de lire la même scène racontée vingt-huit ans plus tard par Patrick Chamoiseau, dans son roman Texaco :

" Après un siècle de queue, mon Esternome et sa Ninon stationnèrent deux secondes devant un secrétaire de mairie à trois yeux. D’un trait d’encre, ce dernier les éjecta de leur vie de savane pour une existence officielle sous les patronymes de Ninon Cléopâtre et d’Esternome Laborieux (parce qu’excédé le secrétaire à plume l’avait trouvé laborieux dans son calcul d’un nom). " (5)

On peut noter la même volonté de désacraliser le moment. La plaisanterie du secrétaire de mairie vaut celle des fonctionnaires du roman de Glissant.
En écho à Frantz Fanon, Chamoiseau fait écrire à un de ses personnages :
" En fait, Sophie ma Marie, moi-même qui l’ai reçue, je sais que Liberté ne se donne pas, ne doit pas se donner. La liberté donnée ne libère pas ton âme… " (p. 97).
Si le nom donné est plaisanterie, si la liberté donnée n’est pas la liberté, il reste au " nèg " à prendre son destin en main.

(6) Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, Livre de Poche, Seuil, 1972.p.10
Un nom de reine

Simone Schwarz-Bart, d’origine guadeloupéenne a écrit, en 1972, un roman magnifique, Pluie et vent sur Télumée Miracle. Télumée, la narratrice, raconte non seulement son histoire mais l’histoire de sa famille depuis l’abolition. Mais l’histoire de la famille, ce n’est pas, comme chez Glissant, l’histoire de la résistance des hommes, mais, plus logiquement, l’histoire des femmes de la famille dont le point de départ géographique est l’Abandonnée, un lieu situé loin de la plantation redoutée :
" Des marrons avaient essaimé là par la suite et un village s’était constitué. Nombreux étaient les errants qui cherchaient un refuge, et beaucoup refusaient à s’installer nulle part, craignant toujours et toujours que ne reviennent les temps anciens ".(6)

L’enfant [Rosalie, dite Deux-Ames] fut vendue et livrée le 8 février 1784, en la bonne ville de Basse-Terre de Guadeloupe. Il semble même qu’elle était descendue au rang de bête des champs, les derniers mois de son séjour à l’Habitation du Parc. Les nouveaux Maîtres l’estampèrent à l’épaule et la mirent au travail de la canne. [Revendue], elle devint si sauvage que les hommes ne la possédaient que par force ou par surprise. [...] Un " petit Blanc " [lui demanda] : ki nom a ou ti fi ? " Ce qui signifie : Comment t’appelles-tu mon enfant ? "Elle se redressa [...]. " Avec ta permission, maître : mon nom est Solitude "
André Schwarz - Bart,La mulâtresse Solitude, II. 3.
Il y a d’abord la bisaïeule, Minerve, puis Toussine Lougandor, la grand-mère, et enfin Victoire, la mère, la lavandière qui met au monde un enfant mort-né. Une lignée de femmes, un monde d’où les hommes paraissent exclus, comme au temps de l’esclavage où les familles étaient séparées.

Le jour du baptême de Victoire, les nègres s’adressent ainsi à Toussine : " - Du temps de ta soierie et de tes bijoux, nous t’appelions Reine Toussine. Nous nous étions pas trompés de beaucoup, car tu es une vraie reine. Mais aujourd’hui avec ta Victoire, tu peux te vanter, tu nous as plongés dans l’embarras. Nous avons cherché un nom de reine qui te convienne mais en vain, car à la vérité, il n’y a pas de nom pour toi. Ainsi désormais, quant à nous, nous t’appellerons Reine Sans Nom.
Et les nègres burent, mangèrent, et se réjouirent. C’est depuis ce jour-là qu’on appelle ma grand-mère la Reine Sans Nom. " (p. 30)Le seul baptême qui compte, c’est celui de la communauté, c’est celui qui permet de vivre. Ce nom marque pour Toussine une étape de sa vie, celle où elle sort des malheurs, et proclame, en disant l’impuissance des noms, sa différence et sa gloire. Toussine est à la fois une négresse ordinaire et une reine.

Perspectives

Le temps n’est plus où il fallait nommer pour exister. Finie la littérature de combat comme la conçoivent Césaire et Glissant. Maintenant il s’agit moins d’un affrontement entre Noirs et Blancs, que d’une survie quotidienne. Une résistance à la dissolution dans une économie devenue mondiale.

Poursuivant sur un mode plus ludique, moins explicitement politique, la tâche des grands prédécesseurs, Patrick Chamoiseau met en scène, comme Simone Schwarz-Bart, une humanité quotidienne, parfois franchement drôle. Dans son roman Texaco, il trace ainsi le portrait d’un de ses héros :
" D’ailleurs, un peu tok-tok dans sa vieillesse, il s’amusait à tout rebaptiser, recréant le pays au gré de sa mémoire, et de ce qu’il savait (ou imaginait) des histoires que nous eûmes dessous l’Histoire des gouverneurs, des impératrices, des békés, et finalement des mulâtres qui parvinrent plus d’une fois à en dévier le cours. Ne pas le faire c’était flotter au vent. Et lui ne voulait plus de cela. Il ne voulait pas être une épave tombée folle en parcs disciplinaires. " (p. 136)

L’essentiel est de nommer, de baptiser, de raconter des histoires pour ne pas " flotter " dans une société antillaise qui s’est ouverte aux courants les plus fous de la modernité. Donner un nom aux personnes n’est pas plus important que nommer les arbres, les plantes ou les rues. On observe dans les derniers romans antillais, dans ceux de Patrick Chamoiseau, comme dans ceux de Raphaël Confiant une effervescence langagière, une passion de nommer, de raconter. Ces écrivains se laissent volontiers griser par le langage. Il ne s’agit plus d’opposer la culture africaine à la culture européenne dans un combat politico-littéraire dont les enjeux étaient importants au milieu du siècle, mais de participer à une culture plus foisonnante, plus diverse, à un imaginaire riche des apports européens, africains et amérindiens. Ce que Confiant appelle la créolité.

La parole des conteurs, qui s’est déployée pendant plus de trois siècles, a permis la fusion des différents apports. Peut-elle évoluer et s’adapter ? Il est à craindre que cette parole soit aujourd’hui condamnée.

Pourtant il faut toujours nommer, non plus pour sortir de l’oubli le nom de ceux qui ont lutté, mais il faut nommer aujourd’hui pour faire exister une langue que façonnent les écrivains créoles. Elle leur permet à la fois la résistance à l’assimilation et la conquête jamais achevée de la création littéraire.