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Marie-Christine ROCHMANN
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(1) R. P. Jean-Baptiste Du
Tertre, Histoire générale des Antilles, (1667-1671). Réédition aux frais de la
Société dhistoire de la Martinique, Fort-de-France, Editions C. E. P, 1958, tome
I, p. 157. |
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Le marronnage constitue sans
doute la forme de résistance à lesclavage qui a le plus nourri limaginaire
des écrivains antillais. Jusquà Patrick Chamoiseau, dont les marrons pouilleux de
Texaco semblaient préfigurer le tarissement de cette veine et qui vient de faire
paraître un texte entièrement consacré à un esclave fugitif, Lesclave vieil
homme et le molosse (1997).
Chez Edouard Glissant, cest, après La Lézarde (1958), luvre
romanesque tout entière qui se tisse autour de l" idée marronne " mais dans une
perspective incessante dautocritique et de renouvellement.Lesclave fugitif des Antilles françaises hérite son nom,
pense-t-on, des Espagnols antérieurement dans la place. Marron viendrait de cimarron,
adjectif appliqué dabord aux animaux qui, de domestiques, devenaient sauvages. Les
écrits du père Du Tertre nous informent sur limportance du marronnage dès les
premiers établissements des Français dans lîle de Saint-Christophe
(aujourdhui Saint-Kitts).
" Au mois de Novembre de lannée 1639, plus de
60 Nègres du quartier de la Capsterre lassez de leur servitude, ou comme plusieurs ont
crû, ennuyez des rudes traitemens quils recevoient de leurs Commandans, se
rendirent Marons, cest-à-dire, fugitifs, avec leurs femmes & leurs enfants,
dans les bois de la Montagne de la poincte de Sable, doù ils descendoient tous les
jours, pour exercer impunément toute sorte de brigandage & de violence sur les
habitants qui passoient, jusques à les tirer à coups de flêches dans le chemin.Les
assassinats quils y commirent, obligerent M. le Général de Poincy darrêter
ce mal dès son commencement
" (1)
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La terrible répression qui sabattra sur les fugitifs
ici présentés (brûlés vifs dans la case quils avaient édifiée au lieu de leur
refuge, ou écartelés sur la place publique) annonce le traitement réservé par le Code
noir (1685) à celui dont on disait quil " volait son corps à son maître " et
dont les mutilations hanteront continûment limaginaire de lesclavage.
Article 38 " Lesclave fugitif qui aura été
en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître laura dénoncé en
justice, aura les oreilles coupées, et sera marqué dune fleur de lys sur son
épaule, et sil récidive un autre mois, à compter pareillement du jour de la
dénonciation, il aura le jarret coupé et il sera marqué dune fleur de lys sur
lautre épaule, et la troisième fois il sera puni de mort. "
Bien que lanonymat prévale dans cette Histoire
blanche lorsquil sagit des Noirs, quelques noms de marrons chefs de bande sont
restés : Fabulé, Séchou, en Martinique, en Guadeloupe, Azaïs, quun procès livre
au gibet en 1835 pour avoir assassiné lun de ses compagnons. Mais aucun deux
na connu de réelle mythification comme celle qui illumine, dans la littérature,
les marrons de Saint-Domingue, que lhistoriographie haïtienne considère comme les
artisans directs de lindépendance de lîle (1804).
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Cest ce dont témoigne larticle quil consacre à ce roman en février
1956, et sa reprise dans LIntention poétique, où Glissant ajoute la
déclaration suivante : " Mackandal est un héros puissant en mon cur, et je
mefforce dameublir sa solitude aux champs glacés du silence historique
". Edouard Glissant, LIntention poétique, Paris, Seuil, 1969, p. 141. (3) Richard D. E. Burton, Le Roman marron,
Paris, LHarmattan, 1997. |
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Cest ainsi quon peut sans doute faire remonter
lintérêt dEdouard Glissant pour le marronnage à sa fascination première
pour Mackandal, lun de ces héros haïtiens. Lauteur martiniquais a sinon
découvert, du moins véritablement apprécié, le personnage dans le roman dAlejo
Carpentier, Le Royaume de ce monde, paru en 1949 (2).
Lengouement de Glissant est capital car le personnage apporte avec lui toute une
tradition dexaltation du marronnage et satisfait complètement aux critères du
mythe quà la suite de Richard D. E. Burton (3) nous
conviendrons dappeler le marronnisme : " Nègre de Guinée " il illustre
la thèse suivant laquelle les fugitifs se recrutaient surtout parmi les nègres bossales
(nègres venus dAfrique par opposition aux noirs nés aux Antilles) et
sauvegardaient dans les communautés marronnes une culture africaine plus pure.
Lexemplarité de Mackandal comme marron tient aussi à son infirmité.
Lhistoire raconte quesclave au nord de lîle dans lhabitation
Lenormand de Mézy, il avait eu le bras happé par un moulin à sucre et quon avait
dû lamputer. Cependant, parce quil séchappe peu après,
laccident qui a frappé lesclave de la plantation se trouve en quelque sorte
relayé par un imaginaire plus puissant, celui des peines inscrites dans le Code noir.
Mackandal tient enfin son prestige de la conjugaison en sa vie du marronnage et de la
lutte. Artisan dune révolte du poison dans le nord de lîle en 1754, il sera
capturé et brûlé vif en 1758. |
| (4) Edouard
Glissant, Le quatrième siècle, Paris, Gallimard, 1 964. |
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Edouard Glissant installe le personnage comme principal interlocuteur de
Toussaint-Louverture dans Monsieur Toussaint, pièce dont une première version paraît en
1961. A côté dautres incarnations de la révolte contre le pouvoir colonial,
Mackandal y joue le rôle de juge suprême pour un Toussaint au seuil de la mort, dont
tous les actes passés seront revécus et évalués afin détablir sil peut
rejoindre ses juges au panthéon des mythes. Cest dire quau lieu des instances
politico-morales, le marronnage occupe déjà chez Glissant une position centrale. Trois
ans après, Le quatrième siècle (4) le place au
centre de luvre. |
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Ce texte dEdouard Glissant représente dabord
comme un aboutissement, le parachèvement defforts qui navaient pas jusque-là
produit la figure héroïque attendue dans les romans antécédents du marronnage,
englués par différents pièges et enfermements.LHistoire
de la Guadeloupe de la découverte à nos jours dOruno Lara, parue en 1921,
avait marqué lentrée des Antillais de couleur sur la scène de
lhistoriographie antillaise. En littérature, de 1925 à 1963, huit uvres
décrivains martiniquais, guadeloupéens ou guyanais, redonnent vie à la période
esclavagiste. Un but commun les anime : combler le silence noir aux chemins de
lHistoire, dire la souffrance de la traite et de lasservissement. Cest
là toute une partie du message du très célèbre Cahier dun retour au pays
natal dAimé Césaire. Eclate aussi avec force, dans cette réécriture de
lHistoire des Antilles, la volonté de montrer que les Noirs nont pas fait que
subir lHistoire mais quils en ont été des acteurs à part entière ;
quen particulier labolition de 1 848 nest plus à lire comme le seul don
de la France mais surtout comme la conséquence de leurs résistances et de leurs luttes.
Ainsi sont valorisées dans les romans de Léonard Sainville, Dominique, Nègre esclave,
(1951) et de César Pulvar, DJhébo, le Léviathan noir (1957) les émeutes
populaires du 22 mai 1848 qui, en Martinique, contraignirent le gouverneur à proclamer
labolition sans attendre larrivée du décret du 27 avril 1848.Le marronnage
des esclaves représente un élément déterminant dans cette démonstration : au centre
de la construction du héros, il est le signe principal de sa révolte et de sa dignité.
Cependant faire la preuve de la participation des Noirs à leur libération nallait
pas sans effets pervers. Cest au prix dinfractions manifestes à
lHistoire que Pulvar construit la destinée de son héros DJhébo, dont il
fait linstigateur, avec un groupe de 2000 marrons, dune conspiration qui
aboutit à la proclamation du 22 mai. Lhumanisme des écrivains saccorde mal
aussi avec lengrenage de violence qui règle, dans ce contexte de lutte, les
rapports avec le maître. De là naissent des héros fluctuants dans leur position,
passant sans coup férir de la haine au compromis, tels DJhébo, le héros de
Pulvar, ou Sidoine dans Sous lesclavage de Sully Lara (1935). |
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Edouard Glissant poursuit le même projet de dévoilement du
passé. Mais il se libère des entraves de lHistoire et du réalisme en plaçant
délibérément Le quatrième siècle sous les auspices du mythe. Ce nest
pas un hasard. Métropolitain de 1946 à 1965, membre du comité de rédaction des Lettres
nouvelles, il évolue, à lépoque de la rédaction du Quatrième siècle,
dans un maëlstrom culturel où, des parutions de Mircea Eliade à celles de Levi-Strauss,
le mythe fait lobjet dun intérêt passionné : on en analyse le langage, les
structures, les fonctions. Mais le mythe est surtout la voie par laquelle les cultures
traditionnelles ont construit leur histoire. Ainsi le roman dEdouard Glissant
sédifie-t-il dans une référence aux mythes dorigine des traditions
africaines tels que les transmettaient les initiations tribales. |
| (5) On songera ici à
létoile au front, des contes initiatiques bassas du nord-Cameroun, qui désigne un
enfant à lattention de ses aînés. Cf. W. Liking, M.-J. Hourantier, Liboy li
nkundung, conte initiatique, Les Classiques africains, Editions Saint-Paul, 1980. |
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La notion dinitiation, comme certains concepts de la
psychanalyse, appartient aujourdhui au langage courant de la critique littéraire et
y recourir peut signifier céder aux lieux communs. Dans le cas du Quatrième siècle,
son utilisation demeure indispensable car le schème initiatique informe lensemble
du texte, les visites du jeune Mathieu Béluse à papa Longoué trois ans durant
répétant, pour certains aspects, linitiation pubertaire, pour dautres des
initiations particulières individuelles. On songe pour lAfrique noire aux
initiations dartistes comme celle du mvet chez les ethnies Fang du Gabon et
du Cameroun et dans les Antilles à celle du prêtre du vaudou, le houngan.Papa Longoué, le quimboiseur, représente tout le savoir
traditionnel hérité dAfrique noire, la connaissance du passé, celle des plantes,
le don de voyance et de guérison. Maître initiateur, il choisit le néophyte Mathieu
pour son appartenance à la famille des Béluse mais aussi parce quil a les yeux,
signe dune prédisposition (5). De la même façon, le
jeune homme se sent appelé, invité à vaincre en quelque sorte le mal qui est en lui,
mal fait de linquiétude et de linstabilité nées de lignorance du
passé. Ainsi linitiation pubertaire bambara libérait-elle de limpureté du wânzo. |
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Papa Longoué transmet donc à Mathieu non pas
lhistoire de la tribu et ses mythes mais, à léchelle des Antilles où toutes
les structures africaines ont volé en éclats, les mythes fondateurs dune famille,
celle des Longoué ; sajoute la révélation des objets sacrés, autrefois statues,
tabourets, masques, ici la bourse, lécorce sculptée et la barrique ; et la lente
cuisson du repas dans le chaudron noir rempli de bananes vertes, deau et de gros sel
symbolise la transformation qui sopère au fur et à mesure de linitiation.Les quatre premiers jours de Longoué sur le morne constituent
avec évidence un mythe de fondation. Mais les mythologiques de Glissant ne
sarrêtent pas là. La structure générale du livre dessine le mouvement que
certaines études comparatives entre mythe et conte disent être le propre du mythe,
lhistoire dune dégradation. De la fondation à loubli, le récit
actualise la prophétie de La Roche à Longoué, du maître au marron : " Nous
descendrons ensemble les marches de lenfer, vous de plus en plus pâle dans vos
fils, moi noyé au crâne stupéfait dun crétin. " (p.110) Mais le mythe
ouvre sur une promesse : il comprend la guérison amorcée de Mathieu. De même que, dans
les sociétés traditionnelles, le récit des origines régénère par sa seule
profération, au jeune homme et aux lecteurs antillais de Glissant, lhistoire
ressuscitée rendra la partie manquante de leur être, le bras ou le jarret dérobés.
Quant au personnage du premier Longoué, héros des
origines, il offre, à limage des héros traditionnels des contes et des mythes mais
aussi des héros modernes de la littérature, de lhistoire ou du cinéma, un modèle
didentification. |
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Longoué hérite en partie du culte de Glissant pour
Mackandal. Le personnage déjà transfiguré par la tradition et la littérature contenait
limage de la totalité rêvée : homme de la résistance acharnée à
lesclavage par son marronnage et son combat, il était aussi dans Le Royaume de
ce monde dAlejo Carpentier le dépositaire de la tradition orale africaine.
Edouard Glissant confie à Longoué dincarner cette même harmonie de laction
et de la connaissance, en dautres termes de maîtriser à la fois linstant et
la durée. Lorsquon compare le personnage de Glissant à ses prédécesseurs, on
peut être frappé de lindigence de la geste antillaise de Longoué. Rien à voir
avec les marronnages répétés de Dominique et ses multiples voyages, laction
révolutionnaire dun Modestin dans Au Seuil dun nouveau cri de
Bertène Juminer, la révolution marronne de DHjébo. Deux éléments résument les
hauts faits du héros : sa fuite et la fondation dune famille qui va perpétuer
lhistoire de la lignée. Car Glissant, héritier du mythe marroniste dans la mesure
où il confie à son marron dincarner la plus grande résistance à
lesclavage, soit une participation efficace à lHistoire, infléchit le sens
de la proposition : faire lhistoire signifie désormais la transmettre,
constituer une mémoire à opposer à la culture assimilatrice des Blancs. Peut-être
a-t-il mesuré les apories dun marron révolutionnaire, car la Martinique nest
pas Haïti. Sans doute est-il marqué par léchec du front antillo-guyanais pour
lIndépendance dissous en 1961. Détourné de 1848 qui na produit quune
libération physique, il est surtout sensible, à légal de Césaire, à
laliénation culturelle de ses contemporains contre laquelle il dresse
lincarnation dune opposition culturelle résolue, Longoué. |
| (6) Morne :
aux Antilles, colline, voire mont ou montagne. |
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Longoué sera dabord la mémoire du peuple antillais : originaire de lAfrique,
quil est le seul à transporter avec lui, fondateur dun nouveau monde en terre
antillaise, il veillera à la transmission de cette histoire. La communauté marronne est
désormais moins le lieu de la révolution que celui de la transmission ; elle
sétablit pour la première fois dans la diachronie, et le marron, initiateur
dune mémoire qui perpétue son souvenir, échappe chez Glissant aux limites
dune époque déterminée, celle de la plantation esclavagiste. Mais lhistoire
des Longoué ne serait rien sans lacte initial qui en inscrit le sens avec la plus
grande force. La fuite de Longoué sur le morne (6) inscrit
le sceau de la rébellion sur lhistoire à transmettre et avertit du lien
nécessaire de la connaissance avec laction. Edouard Glissant en renouvelle en même
temps complètement le traitement en imaginant par exemple la fuite du marron au premier
jour de son arrivée. On a insisté à juste titre sur la pureté ainsi garantie dun
Longoué quaucun esclavage naura dégradé. La comparaison avec ses homologues
en littérature permet de préciser de quoi en particulier, marron de la première heure,
Longoué se trouve préservé. Pour légitimer la fuite du héros, les romans
antécédents alléguaient en effet unanimement les mauvais traitements subis, présentant
ainsi lentrée en marronnage comme une réaction à la situation intenable
faite à lesclave. Inconsciemment ou consciemment, Edouard Glissant abandonne un
schéma qui reste -pour reprendre la célèbre formule de Fanon- esclave de
lesclavage car il alimente lesprit de haine et de revanche entre les
communautés blanche et noire. |
| (7) Edouard Glissant, Malemort,
Paris, Seuil, 1975. La Case du commandeur, Paris, Seuil, 1981. Mahagony,
Paris, Seuil, 1987. Tout-Monde, Paris, Gallimard, 1993. |
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En donnant à Longoué
linitiative de laction, il lui prête aussi une liberté absolue. Quant au
partage qui seffectue dix ans après la fuite entre La Roche et Longoué, concédant
au maître la plaine, au rebelle le morne, il règle aussi fantasmatiquement la question
fondamentale de la place faite au Béké dans la représentation du " territoire ". Mais loptimisme et lidéologie propres au Quatrième
siècle ont fait long feu. Si Edouard Glissant maintient par la suite son uvre
romanesque sous les auspices du marronnage, ce sera avec de considérables
transformations. De Malemort au Tout-Monde (7),
se tissent, non sans soubresauts, les péripéties dune quasi disqualification des
valeurs originellement contenues dans le mythe.
Le retour au pays en 1965 ramène Edouard Glissant aux
injonctions de lHistoire et du réel antillais. Par le truchement de la revue Acoma
quil a fondée en 1971, on le voit ainsi dénoncer dans la société martiniquaise
une société intrinsèquement malade. Malade davoir à vivre sur des modèles
importés, malade de linaptitude de la classe populaire à sorganiser en une
force de contestation efficace, malade de sa tertiarisation excessive et de sa mutation
dune " colonie de production " en " colonie de consommation " etc.
Ainsi, dans les romans du retour, les nouvelles
représentations du marron corrigent lissue heureuse de laventure individuelle
de Longoué : les fugitifs seront régulièrement défaits. Lhistoire invite aussi
à peu doptimisme. Malemort rappellera ainsi comment en Jamaïque, de
combattants pour la liberté, les marrons se sont mués en chiens de chasse des
esclavagistes. Faut-il limputer à lattention passionnée de Glissant au monde
créole, ou/et aux critiques contemporaines portées contre la négritude, la relation à
lAfrique se modifie : Malemort apporte une signification nouvelle au geste
de Longoué qui, dans Le quatrième siècle, redescendait couper les liens de la
jeune esclave créole qui lavait secouru. Il faudra linterpréter comme une
rupture avec lAfrique. Rupture et rapt dune esclave née dans
lhabitation mettent ainsi en exergue limportance des relations qui
sétablissent aux Antilles mêmes et fonderont la société créole ; Mahagony
uvre dans le même sens. Il sagit cependant sur ce point de rééquilibrages
momentanés car La Case du commandeur comme Tout-Monde redonneront son importance
au Grand Pays dans la réécriture du mythe dorigine. |
| (8) Djobeur
: de langlais " job " qui effectue de petits boulots pour survivre. (9) La profération en était en Afrique
réservée aux spécialistes de la tradition orale, comme les griots du Mali. Dautre
part, il nexiste pas de mythes dans la tradition orale antillaise, leur naissance
étant liéé à lexistence de royaumes dont le mythe explique lorigine et
fonde la légitimité. |
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Ce qui ne subira par contre aucun correctif, cest le mouvement qui, à partir de Malemort,
gomme progressivement tout ce qui, du mythe de Longoué, portait trop la marque de
lindividualisme occidental et de lélitisme. Exit lascension héroïque
du morne : Malemort peint la descente de Longoué, image de la dé-gradation
générale. Exit surtout la singularité du héros : oublié dans Malemort,
concurrencé dans La Case du commandeur par dautres marrons fondateurs, il
sera remplacé dans Mahagony par un autre modèle, Gani, plus humble celui-là,
plus près du peuple des esclaves, mais défait et sans descendance. Lunicité de
Longoué se perd aussi dans la multiplicité des figures marronnes quincarneront les
" héritiers ". Car le mythe de Longoué ne représente plus un legs familial, " Taris,
les Longué reposaient en tous. " Chaque roman suscite ainsi, outre des
représentants du marronnage au sens strict du terme, les figures multiples de ceux qui
portent encore une étincelle du refus originel : dans léconomie les djobeurs (8), qui uvrent en marge des circuits institués à travers
cette pratique du " détour " que célèbre Glissant ; en politique les grévistes ou
les émeutiers ; dans le domaine culturel, tous ceux qui se transmettent encore des
parcelles de lhistoire de Longoué ou résument en un seul long cri leur soif
dhistoire. |
| (10) Tout-Monde,
en écho avec la pensée des philosophes Deleuze et Guattari dans Rhizome (Editions de
Minuit, 1976), repris dans Mille plateaux (Editions de Minuit, 1980), fait foi
dans lidentité-rhizome construite sur la multiplicité de la relation, " racine
allant à la rencontre dautres racines " contre lidentité racine,
fondée sur lapprofondissement de lorigine, de la filiation, de la
spécificité culturelle et caractéristique des cultures ataviques. On comprend que, né
sous les auspices de cette identité racine, le mythe de Longoué y sombre
définitivement. |
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Jusquau genre du mythe,
trop aristocratique (9), que le conte créole de La Case
du commandeur vient détrôner ; jusquà la carnavalisation des
représentations marronnes, signe dun enracinement dans la culture populaire ;
jusquau détrônement du narrateur hétérodiégétique du Quatrième siècle,
que concurrencent des narrations à la première personne du pluriel ou que cherchent à
détrôner certains de ses personnages
De
Malemort à Mahagony, une bonne part des idéaux contenus dans le mythe dorigine
sest vue ainsi plus ou moins contestée. Restait le refus.
Il sombre dans Tout-Monde qui fait des marrons des
voyageurs, des tisseurs de solidarités tous azimuts, des quêteurs de sympathie et non
plus des " combattants " (10).
Lisotopie du marronnage sest vidée de la
presque totalité de ses schèmes et investissements. Cependant le système de
réapparition des personnages adopté dès lorigine et une étrange fidélité de
principe à limage marronne en maintiennent jusquau bout la présence.
Comme un signe de la permanence de lêtre à
travers les accidents de la vie, comme surtout lincarnation fondamentale du désiré
historique, qui représente sans doute chez Glissant le signe le plus authentique du
vouloir-vivre antillais. |
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