Le récit d'esclave aux Etats-Unis
Françoise CHARRAS

Le récit d’esclave aux Etats-Unis Françoise Charras "Slave Narratives", "the slave’s narrative" - récits d’esclave, récit de l’esclave : une simple variation syntaxique signale ce double statut qui, de toute évidence, révèle l’ambiguïté inscrite au cœur même de ces textes. Dès 1703 paraît en Amérique britannique le premier de ces témoignages personnels sur ce qui fut sans doute le premier grand crime contre l’humanité à l’échelle moderne dans l’histoire sinon universelle, du moins du monde occidental. Paradoxalement, ces témoignages individuels sur cette expérience collective de souffrance et de résistance vont constituer l’un des genres littéraires les plus populaires au XIXe siècle aux Etats-Unis et c’est sur cette somme de récits autobiographiques que se fonde la littérature africaine américaine aujourd’hui.
- Honnête ! Vous voulez dire autant qu’un nègre peut l’être !reprit Haley en se servant un verre d’eau-de-vie.
- Non, je veux dire réellement honnête, rangé, sensible et pieux.
La Case de l’oncle Tom. H.B. Stowe, ch. I.

Témoignages sur l’esclavage, ces récits sont l’expression d’une militance religieuse, humanitaire ou politique qui se continue sur plus de deux siècles en Amérique (1703-1944). Des quelque 6 000 récits d’esclaves dénombrés par l’historienne Marion Wilson Starling en 1946, seuls une centaine relèvent sans doute à proprement parler de ce genre littéraire dont l’apogée se situe dans les années 1840 et 1850, période forte de l’abolitionnisme. La majeure partie de ces témoignages s’expriment dans des articles de journaux, des essais, des dépositions auprès des tribunaux (comme ce fut le cas dans l’affaire de l’Amistad) et tout particulièrement dans des "interviews", ou plutôt les réponses à des enquêtes conduites à la fin de la Guerre de Sécession et durant la période dite de Reconstruction, mais aussi, plus tard, durant le New Deal, dans les années 1930. Selon le même auteur, quand se termine en 1938 le projet fédéral de reconstitution de cette mémoire collective organisé dans le cadre de la WPA (Writers’Project Administration), les derniers témoignages des victimes de l’esclavage ainsi collectés constituent quelque 2 500 récits, aujourd’hui publiés en quarante-cinq volumes.
Ce sont les chiens qui nous ont eus. Les dogues de Cuba. Des bêtes carnassières nourries de chair fraîche et entraînées à flairer le nègre, à le pourchasser, à le dévorer vif.Maryse Condé Ségou, La terre en miettes, Pocket - P. 256.
De cette énorme documentation, jusqu’à tout récemment, peu de choses est connu, ou plutôt reconnu. Seuls, au XXe siècle, des historiens noirs, comme W.E.B. Du Bois, l’un des fondateurs de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People, fondée en 1910) ou Carter G. Woodson, se sont intéressés à cette expression d’un peuple que l’on veut aussi invisible que sans voix. Jusqu’à une période toute récente les historiens de l’esclavage refusent de s’intéresser à ce qui est perçu comme une littérature de propagande sans aucune valeur historique. En 1956 encore, l’historien Kenneth Stampp affirme : " Dans la mesure où il n’existe que peu de documents fiables sur ce qui se passait dans l’esprit des esclaves, ce n’est qu’à partir de leur conduite ou celle de leurs maîtres que l’on peut déduire leurs sentiments ou leurs pensées " (cité par M. Wilson Sterling).
(1) Cf. tout particulièrement U. B. Phillips, Life and Labor inthe Old South, 1929

(2) Stanley Elkins, Slavery : A problem in American Institutional and Intellectual Life, 1959.

Jusque dans les années 1970 presque toutes les études sur l’esclavage rendent compte de ce qui est perçu comme une attitude passive d’acceptation collective. Pour la plus grande part les interprétations, au mieux paternalistes, soulignent le caractère infantile de ces individus de race africaine (1). Une comparaison avec l’expérience traumatique des camps de concentration de la 2e Guerre mondiale suggérera une autre analyse du " Sambo ", ce stéréotype de l’esclave infantilisé par la situation de servitude (2). Ce n’est donc que tout récemment que l’on se tourne enfin vers ces témoignages des esclaves pour essayer de comprendre de l’intérieur la vie au quotidien de ces sociétés nées des conditions de déportation et de servitude. (3)
(3) Cf. les études de John Blassingame, Slave Testimony, Baton Rouge : Lousiana State University Press, 1977 et The Slave Community, Oxford University Press, 1972.

(4) Chiffres repris dans l’introduction de H. L. Gates à The Classic Slave Narratives, New York : New American Library, 1987. Cet ouvrage contient les récits d’Equiano, de Mary Prince, esclave de la Caraïbe anglophone, de Frederick Douglass et de Harriet Jacobs (mentionné plus loin).

Pourtant, pendant plus de la moitié du XIXe siècle, cette littérature abolitionniste a connu un succès attesté par les chiffres. Pour ne mentionner que le plus célèbre de ces ouvrages, 5 000 exemplaires du récit de Frederick Douglass sont vendus dans les quatre premiers mois qui suivent sa publication en 1845, 11 000 exemplaires dans les deux années suivantes et, en Grande Bretagne, l’ouvrage connaîtra neuf éditions en deux ans. (4)

Malgré l’immense popularité de cette littérature abolitionniste, dès le tournant du siècle ces textes deviennent introuvables. Au moment de la Renaissance de Harlem, dans les années vingt, il faudra la passion de quelques chercheurs pour retrouver les exemplaires de ces récits encore existants.

La douloureuse et " honteuse " expérience de la traite et de l’esclavage est un sujet qu’il est difficile d’aborder pour l’écrivain noir une fois terminé le combat pour l’émancipation, bien que cette littérature se continue jusque vers la fin du siècle en contrepoint aux romans sudistes qui évoquent l’univers romanesque de la plantation. Le début du siècle est surtout marqué par la ségrégation et la violence raciale. Cependant " la Grande Migration " de ces masses paysannes qui, avec la Première Guerre mondiale, déferlent dans les grands centres urbains va permettre l’extraordinaire expression d’une négritude affirmée dans les domaines culturels, littéraires et artistiques.

Ne pensons qu’aux bienfaits du ciel, ajouta [Tom] en frissonnant, comme s’il éprouvait en effet le besoin d’y penser beaucoup. Des bienfaits ! dit Chloé... Je ne puis pas voir des bienfaits là-dedans ! Non, cela n’est pas juste ! non, cela ne devrait pas être ! Le maître ne devrait pas consentir à ce que vous fussiez le prix de ses dettes ! Vous lui aviez gagné deux fois plus. Il vous devait la liberté, il aurait dû vous la donner depuis des années.
La Case de l’oncle Tom, Ch IX,Livraison de la marchandise.
C’est la " Renaissance de Harlem " et, avec elle bientôt, un nouvel intérêt de la communauté noire pour son histoire.

Ce n’est pourtant qu’en 1936 que le poète et romancier Arna Bontemps décrit dans son roman, Black Thunder, la révolte de Gabriel Prosser en 1801. Exaltant la résistance à l’esclavage, il atteste le rôle joué par la communauté noire dans sa propre libération — un rôle en grande partie effacé par le succès de romans abolitionnistes blancs, souvent inspirés des récits d’esclaves. La Case de l’oncle Tom de Harriet Beecher Stowe publié en 1852 est sans aucun doute le cas plus célèbre de cette relation étroite entre la fiction et son modèle, ici Josiah Henson.

Mais c’est surtout dans les années soixante, avec la bataille pour les droits civils et la renaissance d’un nationalisme culturel africain américain, que les récits d’esclaves reviennent au jour, grâce au travail des historiens mentionné ci-dessus. Cet intérêt nouveau se manifeste par les rééditions multiples de ces textes, la création de collections qui permettent la diffusion de ces documents jusque là accessibles aux seuls chercheurs. Cette renaissance du récit d’esclave suscite un foisonnement de recherches littéraires, d’études théoriques, d’analyses sur les conditions de production de ces récits et tout un travail d’édition sur les textes mêmes (5).

(5) Cf. en particulier Witnessing Slavery de Frances Smith Foster (1979), de William L. Andrews, To Tell a Free Story (1986) et African American Autobiography, W. Andrews, ed. (1993), The Slave’s Narrative, CH. T. Davis et H. L. Gates, ed. (1985). La bibliothèque de New York (Schomburg Center de Harlem) a entrepris la publication de récits d’esclave écrits par des femmes. Le récit d’esclave devient alors ce genre littéraire fondateur de la littérature africaine américaine, l’autobiographie individuelle et collective, modèle de référence mais aussi, en quelque sorte, lieu originel de la littérature de la diaspora africaine outre-Atlantique.
La fonction de l’écrivain africain américain est désormais de reconstruire l’histoire de la diaspora noire à la lumière de ces textes, en les débarrassant de ce qui est perçu comme les scories du paternalisme abolitionniste blanc. " Re-member what has been dis-remembered " : Il faut reconstituer le corps démembré, la mémoire éclatée et disloquée par l’expérience de la traite et de la servitude. S’élabore alors tout un travail sur l’écriture, sur la voix, la retranscription métaphorique de l’oralité première de ces récits. Ceci donne lieu à des textes superbement émouvants comme le Beloved de Toni Morrison, mais aussi à une certaine manipulation de l’histoire qui, par ce processus de fictionnalisation, se fait légende ou mythe. Certains de ces récits d’esclave deviennent alors les archétypes sur lesquels se fondent les nouveaux processus d’écriture.

L’un des premiers et des plus évoqués est le récit d’Olaudah Equiano, " The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, or Gustavus Vassa, the African. Written by himself ", publié en Grande Bretagne en 1789. Ce titre signale déjà les traits importants de cette littérature.

(La fuite)Vaut-il mieux s’en aller dans l’obscurité pour prendre un meilleur départ ou au point du jour pour mieux voir la route ? N° Six crache sur cette proposition.[...] Il s’arrange pour tenter quelques expéditions dans le maïs, de nuit, et enterrer des couvertures et deux couteaux près de la rivière.
Toni MORRISON, Beloved 10/18 - P.309.

L’appel à la curiosité du lecteur, qui se lit dans l’annonce d’aventures " intéressantes ", situe le récit d’esclave dans la tradition du roman criminel et du roman picaresque. Il faut également mentionner, pour ce qui concerne l’Amérique, un genre tout aussi populaire : les récits de captivité des prisonniers des tribus Indiennes (l’un des premiers et des plus célèbres étant celui de Mrs Rowlandson en 1682). Par ailleurs, le récit d’esclave se développera aussi, au XIXe siècle, parallèlement au western dont il partage la popularité.

Outre cet intérêt pour le roman d’aventures, voyeurisme, jouissance sadique constituent sans aucun doute certains des attraits du récit d’esclave, même si l’objectif premier de ces récits est de faire appel à des sentiments de compassion chrétienne et d’humanité, ou aux valeurs de justice du siècle des Lumières.

(6) Thoughts and Sentiments on the Wicked Traffic of Slavery and Commerce of the Human Species, Humbly submitted to the Inhabitants of Great Britain By Ottobah Cuguano, a Native of Africa, Londres, 1787. Il s’agit, comme pour le récit d’Equiano, de l’un des rares récits d’esclave traduits en français. Ces deux récits sont à la Bibliothèque Nationale. Le récit de Cuguano, autre texte publié à la même époque en Grande-Bretagne lors de la campagne pour l’abolition de la traite, par sa présentation plus proche de l’essai religieux, se prête moins facilement à cet effet second (6). Comme le titre l’indique encore, Equiano, en s’affirmant Africain (fait rare, car la plupart des auteurs de ces textes sont en effet des Créoles Noirs), resitue et redresse le point d’origine du discours sur la traite en ce qu’il parle d’un autre lieu. La référence à sa double identité (son nom africain et celui qui parodiquement lui a été donné par son maître) indique bien ici la supériorité de l’esclave qui joue de cette dualité pour renforcer le déplacement de perspective. Cette revendication d’africanité est aussi un marqueur de l’authenticité du récit, également signalée par l’expression " écrit par lui-même " qui proclame la réalité autobiographique de son propos. Cette dernière indication n’est pas sans importance dans la mesure où certains de ces textes étaient en fait rédigés par des " amanuensis ", " nègres " écrivant sous la dictée, ou au nom des narrateurs de ces récits (cf. en particulier le cas célèbre de Nat Turner, leader d’une révolte d’esclaves en 1831 et la fiche pédagogique p. 68).
Le nègre doit, qu’il le veuille ou non, endosser la livrée que lui a faite le Blanc. Regardez les illustrés pour enfants, les nègres ont tous à la bouche le " oui Missié " rituel. Au cinéma [...] la plupart des films américains synchronisés en France reproduisent des nègres type : " y a bon banania ".
Frantz FANON, Peau noire masques blancs, 1952.

La même revendication auctoriale se retrouve dans le récit de Frederick Douglass (1845). Elle atteste bien que l’ancien esclave est non seulement sujet pensant, mais aussi un sujet qui s’exprime par et dans son écriture. L’ancien esclave raconte donc son histoire, mais il peut choisir son modèle (le récit de Douglass par exemple, sorte d’archétype du genre), choisir également l’angle sous lequel il veut présenter son récit, ce qu’il veut en dire ou qu’il veut taire. Il est intéressant à ce sujet de comparer les différents récits de Frederick Douglass sur son expérience de l’esclavage, dans le récit d’esclave de 1845 et dans les deux autobiographies ultérieures de 1855 et de 1892. L’auteur peut révéler son identité véritable, ou bien écrire sous un nom d’emprunt, ou sous le nom qu’il s’est donné dans son statut d’homme libre, refuser de jouer le jeu du roman d’aventures pour raisons de sécurité (comme c’est encore le cas de Douglass qui refuse de révéler le réseau du " chemin de fer clandestin " utilisé pour échapper à sa condition d’esclave).
" Viens ça, maître corbeau, dit M. Shelby en sifflant; il lui jeta une grappe de raisin... Allons, attrape !L’enfant bondit de toute la vigueur de ses petits membres et saisit sa proie.Le maître riait." Viens ici, Jim ! "L’enfant s’approcha [...] " Maintenant, Jim, montre à ce gentleman comme tu sais danser et chanter... " L’enfant commença une de ces chansons grotesques et sauvages assez communes chez les nègres.
La Case de l’oncle Tom,Ch I.

Même si cette mention est absente du titre du récit d’Equiano, le récit d’esclave est tout d’abord un texte de l’esclave sur l’esclavage (cf. par contre le titre de Douglass, " Narrative of Frederick Douglass. An American Slave "). Témoignages utilisés par la propagande abolitionniste, ces récits sont l’illustration vivante du discours anti-esclavagiste.En sa personne et par sa voix, l’ancien esclave vient apporter l’argument de sa propre parole et la présence physique de la réalité de son existence qui vont donner corps au discours théorique sur l’esclavage. Il ne peut apporter plus, car aller au-delà dénaturerait la signification de son récit en tant que témoignage. Comme le rapporte Frederick Douglass, il lui était dit : " Donne-nous les faits. Nous nous chargeons de la théorie " (My Bondage and my Freedom 360). La naïveté du récit, son manque d’élaboration participe de sa valeur de témoignage et ajoute à l’émotion que cet intermède doit susciter dans l’auditoire.L’ancien esclave est présenté comme un " diplomé de “l’Institution Particulière” [euphémisme utilisé par les sudistes pour parler de l’esclavage], dont le diplôme était inscrit sur [son] dos " (ibid 359). Bien que membre actif et militant du mouvement abolitionniste, son rôle face à un auditoire blanc, souvent hostile, était d’apporter cette touche d’authenticité et d’émotion qui devait convaincre par un processus de " persuasion morale ", seule arme utilisée par les abolitionnistes jusqu’en 1850 (date d’une nouvelle loi sur les esclaves fugitifs qui va provoquer chez certains le recours à la résistance violente).
(7) Publié par Arna Bontemps dans Five Black Lives. The Autobiographies of Venture Smith, James Mars, William Grimes, The Rev. G. W. Offley, and James L. Smith. Middletown, Conn. : Wesleyan University Press, 1971

(8) Ouvrage religieux exprimant la foi puritaine de son auteur, The Pilgrim’s Progress, publié en 1676, est presque aussi populaire que la Bible, avec laquelle il rivalise sur les tables de chevet dans les pays anglo-saxons.

Quand je suis née [c’est Marie-Sophie Laborieux qui parle] mon papa et ma maman s’en revenaient des chaînes. Un temps que nul ne les a entendu regretter. Ils en parlaient oui, mais pas à moi ni à personne.Ils se le chuchotaient, Kussu kussu…
Patrick Chamoiseau, Texaco, (Folio, p. 48).

(9) Le texte de Frederick Douglass, par exemple, est précédé d’une préface de William Lloyd Garrison, fondateur, en 1831, du magazine abolitionniste The Liberator, d’une lettre de Wendell Phillips, abolitionniste militant, à " [Son] Cher Ami " Frederick Douglass et d’un appendice de l’auteur. Le texte de Harriet Jacobs est précédé d’une préface de Lydia Maria Child, d’un appendice constitué des témoignages de son amie Amy Post de la Société des Amis (Quakers) et de George W. Lowther, " citoyen de couleur hautement respectable de la ville de Boston. "


Certains récits, celui de Douglass en particulier, parviennent à transgresser ces limitations qui les réduisent à des récits de vie.La fonction d’illustration qui définit et restreint le cadre d’intervention du récit d’esclave est particulièrement évidente dans les premiers témoignages. Le propos du récit de Venture Smith (1798) (7), qui est moins de montrer l’horreur de l’esclavage que l’humanité de l’esclave, sa capacité d’intégrer les principes du christianisme et ceux de l’individualisme américain, lui permet ainsi de se montrer être indépendant qui, par son propre mérite et son travail, a su se libérer du joug de l’esclavage.
De ce fait, les récits épousent souvent la structure allégorique du parcours du Pélerin Chrétien de John Bunyan (The Pilgrim’s Progress) (8).

Autobiographie, le récit d’esclave (en raison de ses origines religieuses) relève donc souvent de la confession, en particulier sous sa forme vivante et orale, telle qu’elle est pratiquée dans les différents mouvements évangélistes qui constituent une sorte d’avant-garde des groupes anti-esclavagistes en Angleterre et en Amérique. Le nombre de ces récits, leur popularité aux Etats-Unis contrastent de façon surprenante avec leur quasi absence dans la tradition anti-esclavagiste française.
Ceci tient sans doute à ce que, chez nous, le discours abolitionniste est essentiellement philosophique ou politique, ou bien il s’inscrit dans la tradition du roman philosophique ou sentimental. Malgré les liens qui unissent les différents mouvements anti-esclavagistes, il s’agit bien de deux traditions distinctes.

L’un des dangers qui guettent le récit d’esclave est bien en effet d’être pris pour l’un de ces discours idéologiques (cf. ci-dessus, l’attitude des historiens à cet égard) ou de fiction, comme cela fut le cas du récit de Harriet Jacobs (1865), alias Lindia Brent, longtemps attribué à la romancière abolitionniste Lydia Child. De toute évidence, par son aspect sentimental et moralisant, le récit d’esclave participe de la tradition du roman sentimental avec lequel il peut être confondu.

La véracité du témoignage autobiographique de l’ancien esclave est, par principe, sujette à caution. Son auteur n’est-il pas la preuve que l’esclave est bien cet être menteur, voleur, comme il le décrit lui-même, transformé par les effets pernicieux de l’esclavage puisque c’est grâce à la ruse et au mensonge qu’il est devenu l’être libre qui s’exhibe aujourd’hui ?

Ce doute sur la véracité du narrateur/auteur est bien ce qui limite sa présence dans les meetings abolitionnistes à ce seul témoignage dont l’authenticité doit être avérée, parfois avec difficulté, par les notables abolitionnistes " respectables " présents. C’est aussi ce qui fait que son récit dans sa forme publiée est encadré et presque envahi par tout un appareil authentificatoire souvent pompeux (9).

Les critiques africains américains ont souvent insisté sur cette difficile prise de parole, sur les obstacles qui encombrent et, en quelque sorte, parasitent la voix du sujet enfin libre qui lutte pour affirmer sa présence dans ces récits.
Ses stratégies narratives font l’objet d’une masse d’ouvrages et d’articles critiques qui, sans doute, viennent éclairer bien des angles obscurs des récits d’esclave, mais sont tout autant révélateurs de la distance qui sépare leurs auteurs de ces militants noirs et blancs qui, malgré leurs limitations, par leur courage et leur enthousiasme, et souvent au risque de leur vie, ont fait l’histoire du mouvement anti-esclavagiste.