La France et l'esclavage (XVe-XIXe siècles)
Michel FRAGONARD


Si l’esclavage est aujourd’hui unanimement condamné, il ne faut pas oublier que, dans la plupart des sociétés, il a été un mode de production " normal ", déterminé économiquement (traduisant un état économique où la faiblesse des moyens techniques fait des bras humains la principale force productive) et, depuis au moins Aristote, idéologiquement légitimé. Dans l’histoire européenne, l’esclavage n’apparaît pourtant pas comme un phénomène continu. Il est le fondement des sociétés antiques ; l’effondrement de la civilisation romaine correspond à son affaiblissement ; et s’il subsiste pendant toute la période médiévale, il n’apparaît pourtant plus comme le rapport de production dominant, supplanté par le servage. Tendanciellement déclinant, il connaît pourtant un nouvel essor à l’aube des temps modernes.

Le phénomène s’inscrit dans un contexte particulier. A partir du début du XVe siècle, l’Europe (surtout de la Méditerranée occidentale) est marquée par un dynamisme économique et commercial, base de la Renaissance, qui, des premiers périples portugais à l’aventure de Colomb, permet l’extraordinaire élargissement des horizons par les " grandes découvertes ". Or ce dynamisme s’oppose à un lourd déficit en hommes, résultant de l’effondrement démographique qui a marqué la seconde moitié du XIVe siècle (Grande Peste).

Il y avait un port, [à Gorée] hier, pour les goélettes chargeant, à pleine cale, jusqu’à huit cents esclaves triés et pré-vendus aux Amériques ; désormais pour la chaloupe et les voiliers de plaisance.
Philippe Boggio,Le Monde, 21 mars 1992.
C’est donc un besoin d’hommes, d’abord en Europe puis dans les terres nouvellement conquises, qui détermine le nouveau développement de l’esclavage, auquel l’Eglise donne une caution religieuse : dès 1445, une bulle du Pape autorise le Portugal à réduire en esclavage les peuples " infidèles "

L’Europe devient alors un vaste marché aux esclaves. Vers les ports méditerranéens convergent de multiples courants : Turcs, Russes, Bosniaques, capturés lors des affrontements avec les Ottomans ou rachetés à ceux-ci ; Barbaresques pris dans les combats navals ; Noirs du Tchad apportés par les routes transsahariennes via le Maghreb ; Indiens et Noirs de Guinée arrivés par les routes atlantiques. Mais à côté de ces flux vers l’Europe, le plus nouveau et le plus massif est évidemment celui de la " traite " des Noirs d’Afrique vers l’Amérique qui, pendant plus de trois siècles, transforme l’économie atlantique tout en ruinant durablement le continent africain.

Les fondements et les mécanismes en sont bien connus. L’exploitation des richesses, minières et agricoles (dont la demande européenne s’accroît fortement) du Nouveau Monde se heurte à une évidente insuffisance de main-d'œuvre : les colons européens sont très peu nombreux ; la population indienne, décimée par les massacres espagnols et détruite par les épidémies, se révèle peu apte au travail forcé ; par ailleurs, les dénonciations de quelques religieux (Las Casas) contre le traitement infligé aux Indiens (voir la " querelle de Valladolid ") limitent les possibilités d’asservissement. Il faut donc importer une main-d'œuvre : celle des Noirs d’Afrique, considérés, avec la bénédiction de l’Eglise, comme " naturellement " esclaves.

Revenir à Gorée, c’est forcément s’attendre au pire. S’inquiéter. Léopold Sedar Senghor, Aimé Césaire, les écrivains noirs américains, avaient assez milité pour que Gorée demeure un symbole à une encablure du continent martyr, du sort fait à des millions d’Africains, arrachés à coups de chicote, par l’ouest ou l’est, à la terre de leurs ancêtres.
(Ibid.)
C’est dans ces conditions que se met en place la traite, qui atteint son maximum d’efficacité au XVIIIe siècle dans le cadre du célèbre " commerce triangulaire " : les navires " négriers " partent des ports européens vers les côtes africaines avec des cargaisons de cotonnades, pacotilles, eau-de-vie, outils, etc. ; elles sont échangées contre des esclaves, souvent razziés par des chefs locaux qui bénéficient eux aussi de l’opération ; ces captifs sont transportés (dans des conditions épouvantables, d’où la forte mortalité en voyage) vers les colonies américaines ; les navires repartent vers l’Europe avec leurs cargaisons de produits tropicaux, métaux précieux, sucre, plus tard café, coton, tabac, indigo… Toute cette organisation commerciale est d’abord le monopole des Portugais et Espagnols, premiers découvreurs et colons ; mais rapidement, d’autres puissances commerciales européennes plus dynamiques s’emparent d’une part du marché : Hollandais et Anglais qui, à la suite des traités d’Utrecht en 1713, obtiennent l’asiento (le monopole du transport des Noirs d’Afrique vers les colonies espagnoles)

La France n’est entrée qu’assez tardivement dans l’aventure maritime et coloniale : la Guadeloupe et la Martinique ne sont conquises qu’en 1635, Saint-Domingue, progressivement occupée par les flibustiers français aux dépens des Espagnols à partir des années 1650, ne passe (pour moitié) à la France qu’en 1697. Mais dès ce moment, elle participe activement au mouvement général. Une politique coloniale ambitieuse est entreprise (système protectionniste de l’Exclusif, monopole royal des Compagnies des Indes puis, sous Louis XIV, gestion directe par l’Etat), pour des raisons aussi bien économiques (développement du " colbertisme ") que politiques (rivalité séculaire avec les autres puissances européennes, Espagne, Hollande, Angleterre). Dès lors, pour exploiter les nouvelles conquêtes, Louis XIII autorise l’esclavage dans les colonies des Antilles, faute d’un nombre suffisant de colons français (" engagés " ou déportés), au demeurant peu motivés et résistants. Il faut alors distinguer deux aspects différents, bien qu’évidemment liés, de la politique française.

Le premier est celui de la traite, aux bénéfices de laquelle la France veut avoir part. Un édit de Louis XIII fait obligation à tous les armateurs voulant commercer avec les Antilles de traiter des esclaves ; en 1635, la première Compagnie des Indes reçoit le monopole de l’approvisionnement des îles en esclaves.

La Maison des esclaves de l'île de Gorée figure dans tous les guides. Pas un touriste ne manquera la visite de ce monument au sinistre passé. [...] La Maison des esclaves est devenue un élément du patrimoine de l’humanité, surtout depuis que l’Unesco a classé l’ensemble de l’île dans cette rubrique. Le problème, c’est que tout est faux ou presque. [...] L’esclaverie, car elle a existé, se situait non loin du fort qui abrite aujourd’hui le Musée historique. Elle a disparu.Emmanuel de Roux,
Le Monde, 27 décembre 1996.
Voulant aller plus loin, Colbert ordonne au directeur de la Compagnie des Indes occidentales : " Pour le surplus des vaisseaux de la Compagnie, il faut qu’elle les porte en Guinée pour avoir des nègres en quantité ; et examinez bien quel avantage ce serait si, après avoir fourni deux mille nègres ou environ qu’il faut dans nos îles, la Compagnie en avait encore deux autres mille pour porter aux Espagnols de terre ferme, étant une marchandise qu’ils ne refusent jamais et qu’ils achètent des Hollandais de Curaçao très chèrement. " Dès lors, tardivement démarrée en 1673, la traite française devient vite la seconde, après l’Angleterre, obtenant même l’asiento de 1701 à 1713.

Le second est celui de la gestion de l’esclavage dans les îles, en raison des problèmes qu’il soulève (supériorité numérique des Noirs ; rapports sexuels maîtres-esclaves ; attentats et soulèvements des " nègres marrons " ; questions religieuses). C’est l’objet du Code Noir de 1685, qui veut définir une " doctrine française " de l’esclavage, inspirant d’ailleurs d’autres codes dans d’autres pays. Touffu et parfois contradictoire, il manifeste cinq grandes préoccupations : sauver l’âme des esclaves (que le Code soit édicté la même année que la révocation de l’édit de Nantes n’est pas indifférent), garantir leur soumission par la terreur, limiter la barbarie des maîtres, définir les conditions de vente et d’héritage des esclaves, codifier les conditions d’affranchissement.

Enfin, Gorée n’a jamais été un centre très actif pour la traite (deux cents à cinq cents esclaves par an, si l’on en croit les chiffres du savant jésuite[Le père de Benoist, chercheur à l’I.F.A.N] par rapport aux comptoirs de la Côte des esclaves (l’actuel Bénin), du Golfe de Guinée ou de l’Angola.(Ibid.) Si les préoccupations religieuses et humanitaires manifestent un progrès par rapport aux pratiques esclavagistes en vigueur dans d’autres parties du monde, le Code n’en est pas moins un " monstre juridique " : la reconnaissance de certains " droits " des esclaves est totalement contradictoire avec leur définition comme " biens meubles " (ou " immeubles ") dépourvus de toute existence civile, et avec la définition des règles, particulièrement inhumaines, à appliquer pour maintenir leur obéissance absolue (ainsi, en cas de fuite, l’esclave perd une oreille ; en cas de récidive, on lui taille les jarrets ; à la troisième tentative, il est décapité). Contradiction conceptuelle (comment une " chose " peut-elle avoir une âme ?) et pratique qui révèle une vague mauvaise conscience religieuse submergée par les intérêts économiques ; cette faille théorique deviendra béante dans le contexte intellectuel des " lumières ".

Quelles que soient les hésitations, la traite et l’esclavage organisés par la France connaissent leur apogée, comme pour l’Angleterre, au XVIIIe siècle. Le trend de croissance qui marque le siècle et les progrès techniques de la navigation rendent compte de l’accroissement considérable de la traite et donc du nombre des esclaves implantés dans les colonies antillaises : en 1700, il y avait un Français pour deux Noirs à la Guadeloupe ; en 1780, il y en a un pour dix. A Saint-Domingue, fleuron de l’" empire colonial " français, en 1789, il y a environ 300 000 esclaves. Facteurs non négligeables de la prospérité du siècle, esclavage et traite font la fortune de deux groupes importants : les planteurs des îles, les " grands blancs " créoles, à qui le travail servile a permis de créer des exploitations prospères (à Saint-Domingue, en 1789, il y a 783 sucreries, 3117 cafèteries, 3151 indigoteries et 789 cotonneries) ; les armateurs et négociants français des grands ports de l’Atlantique (La Rochelle, Le Havre, Bordeaux et surtout Nantes) dont l’enrichissement se fonde sur le " commerce des îles " (commerce triangulaire et " droiture ", c’est-à-dire le commerce direct avec les Antilles) ; au-delà, l’enrichissement de nombreux membres de la haute bourgeoisie ou de la noblesse vient de leur situation d’actionnaires des compagnies commerciales privées (le privilège d’Etat a été abandonné) : le père de Chateaubriand ou, malgré ses déclarations " philanthropiques ", Voltaire, doivent en partie leur richesse à l’esclavage.

Mais c’est au moment même où le système atteint son point culminant qu’il commence à être mis en question. Dans cette remise en cause, deux sources différentes, mais liées par une exigence commune de liberté.

La première est d’ordre spirituel et intellectuel. D’une part, certaines tendances religieuses dissidentes (notamment les Quakers américains) dénoncent l’esclavage comme contraire au message évangélique. D’autre part, la philosophie des " lumières " est amenée logiquement, dans sa réflexion sur le droit, la souveraineté, la liberté, à s’interroger sur l’esclavage.

Le lecteur tirera d’autres conséquences, qui naissent du principe de l’égalité naturelle des hommes. Je remarquerai seulement que c’est la violation de ce principe qui a établi l’esclavage politique et civil.
De Jaucourt " Egalité naturelle " (Encyclopédie).
La démarche est pourtant lente et prudente : Montesquieu reste extrêmement timoré ; Voltaire lui-même ne prend pas position sur le fond ; il faut attendre Rousseau, dans le Contrat social, l’Encyclopédie (article " traite ") et surtout Condorcet (Réflexions sur l’esclavage des nègres), pour qu’une dénonciation formelle et théoriquement argumentée apparaisse. Enfin, l’évolution de la sensibilité collective au XVIIIe siècle favorise la remise en cause du système : les témoignages de voyageurs sur le traitement infligé aux esclaves émeuvent un public européen cultivé de plus en plus épris de " sensible " ; le goût de l’exotisme, le mythe du " bon sauvage " (voir Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre) entraînent une révision de l’image du Noir, qui devient positive, donnant lieu à une série d’œuvres littéraires célébrant les esclaves (Zimeo de Saint-Lambert dont le héros est chef de " nègres marrons " ; L’Esclavage des nègres ou l’Heureux Naufrage d’Olympe de Gouges, joué en 1781).

L’autre source est d’ordre économique. C’est la contestation de l’efficacité économique et sociale de l’esclavage. Elle s’alimente à la pensée libérale qui s’affirme d’abord en Angleterre, où Adam Smith déclare dès 1776 que " l’ouvrier libre a sur l’esclave la supériorité, car la contrainte ne rend pas l’homme inventif, zélé, intelligent ". S’il faut attendre les années 1820 pour que l’argumentation théorique anti-esclavagiste soit reprise en France, notamment par Jean-Baptiste Say, dès la fin du XVIIIe siècle, des observateurs et auteurs ont attiré l’attention sur le " gâchis " humain et économique de l’esclavage : faible productivité du travail servile, frein aux progrès techniques qu’il entraîne, et même très forte mortalité des esclaves.

C’est dans ce contexte général que naît en 1788, sur le modèle d’associations déjà existantes en Angleterre et aux Etats-Unis, la Société des Amis des Noirs, créée par Brissot de Warville, à laquelle adhèrent Mirabeau, Pétion, Le Peletier de Saint-Fargeau, Sieyès, l’abbé Grégoire. Son programme est prudent : non pas la libération immédiate des esclaves, mais l’abolition progressive de la traite et un processus d’affranchissement qui tariraient, à terme, les sources de l’esclavage, et, en juillet 1789, demande de l’accès des hommes de couleur libres aux droits politiques.

Il ne faut pourtant pas se faire d’illusions. Ce mouvement intellectuel de dénonciation de l’esclavage n’est pas en soi suffisant pour aboutir à l’abolition, même lorsque la Révolution semble faire triompher les idées des " lumières ". Il est révélateur que, malgré les principes de liberté et d’égalité des droits proclamés par l’Assemblée Constituante, celle-ci n’ait rien changé à la situation des esclaves : en mars 1790, elle met les colonies sous un régime différent de celui du royaume quand les lois " pourraient être incompatibles avec leurs convenances locales et particulières ", ce qui implique le maintien de l’esclavage. C’est que le " lobby " esclavagiste, des " députés " blancs de Saint-Domingue appuyés par le " club Massiac " qui réclament l’autonomie économique de l’île, ou des députés des grandes places maritimes représentant les armateurs et négociants, peut faire prévaloir ses vues et dénoncer la Société des Amis des Noirs comme responsable des troubles dans les colonies à partir de 1790.

Car, en définitive, le facteur décisif qui précipite le processus d’abolition, c’est bien les mouvements qui agitent alors les îles. On reconnaît aujourd’hui l’importance déterminante des mouvements de résistance des esclaves eux-mêmes, qui ont commencé en même temps que l’esclavage : les mouvements de révolte sporadiques, l’action des " nègres marrons " créant des " contre-sociétés " et des " contre-cultures " (c’est dans ce cadre que s’est développé le culte vaudou) ont instauré dans les îles dès le XVIIIe siècle un climat d’insécurité que l’application du Code Noir n’a pas éliminé.

Cette nuit-là, j’ai conduit un esclave des champs, venant de l’Arkansas, à un Blanc qui monte et descend le Mississipi avec son bateau [...]- Je ne peux pas croire que tant de personnes aident les Noirs à se libérer, dit Coucou. Surtout des Blancs. D’ailleurs, pourquoi se soucient-ils de nous ?- Parce que ceux-là savent que nous sommes des êtres humains et que tout être humain doit être libre.
Une nièce de l’oncle
Tom, ch. I, Betsy Haynes.
Le déclenchement de la Révolution française ne peut alors que constituer un ferment favorable à l’action des esclaves. Face à l’inertie de la métropole et à l’intransigeance des colons, la révolte d’esclaves qui se déclenche à Saint-Domingue en 1791 est directement responsable du décret d’abolition pris par la Convention en 1794 : non pas tant par souci d’appliquer les principes républicains que parce que Saint-Domingue risque d’échapper à la France. En effet, les Noirs révoltés, sous la direction de Toussaint Louverture, risquent de prendre le pouvoir ; en face, les colons (notamment les " grands blancs "), mécontents du régime de l’Exclusif qui gêne leur commerce avec l’Amérique, et foncièrement anti-révolutionnaires, sont tentés par la sécession ; enfin, toutes les colonies françaises des Antilles sont menacées d’attaques anglaises et espagnoles. Il faut donc ériger un " coupe-feu " : la Convention envoie Sonthonax et Polverel pour parlementer avec Toussaint Louverture, qui leur arrache la libération des esclaves de Saint-Domingue en août 1793. Décision entérinée par la Convention qui, pour garder les Antilles, n’a plus comme moyen que d’armer les esclaves pour que, citoyens libres, ils défendent leur sol… : c’est le décret d’abolition dans toutes les colonies, en février 1794.

Abolition imposée par les circonstances plus que par les principes. On le verra très vite. Le décret très général n’est suivi d’aucune mesure précise d’exécution ; et l’abolition reste théorique, sauf à la Guadeloupe et à Saint-Domingue qui conquiert son indépendance. D’ailleurs, après la tourmente révolutionnaire, Bonaparte, sensible aux arguments du " lobby " colonial auquel il est lié par Joséphine de Beauharnais, rétablit dès 1802 l’esclavage et la traite. L’abolition semble donc remise sine die.

Pourtant la pure restauration de l’ordre colonial ancien n’est pas possible. Malgré l’expédition envoyée à Saint-Domingue en 1802, la France perd définitivement l’île dès 1803 : l’indépendance d’Haïti, gouverné désormais par les Noirs, constitue une référence pour tous les esclaves des Antilles, y maintenant ainsi un climat d’effervescence.

Tu es blanche, et je suis noir, mais le jour a besoin de s’unir à la nuit pour enfanter l’aurore et le couchant qui sont plus beaux que lui !
V. Hugo, Chanson de BUG-JARGAL, 2e version - 1826
Surtout, l’esclavage est structurellement sur son déclin, ce qu’a compris l’Angleterre, la puissance dominante du XIXe siècle, politiquement et économiquement : le développement de la révolution industrielle et du capitalisme qui se fonde sur le libéralisme économique y fait apparaître obsolète le système esclavagiste ; le mouvement abolitionniste s’y est renforcé. Ainsi l’Angleterre a fait interdire la traite aux traités de 1815 (tout en laissant à chaque pays le soin de déterminer le délai d’application) et la flotte britannique joue le rôle de police des mers ; en 1833, l’esclavage est aboli dans toutes les colonies britanniques. Dès lors, la France suit lentement le mouvement, sous l’impulsion notamment du Martiniquais Cyrille Bissette puis du républicain Victor Schoelcher, auteur de nombreuses brochures abolitionnistes, et de la Société pour l’abolition de l’esclavage, créée en 1834, à laquelle adhèrent des hommes politiques influents comme De Broglie, Tracy, Tocqueville. De 1831 à 1833, une série de mesures interdisent la traite, favorisent les affranchissements, accordent les droits civils et politiques aux affranchis, suppriment les peines de mutilation et de marque pour les esclaves ; on crée des classes gratuites d’instruction élémentaire pour les jeunes Noirs.
Le groupe d’experts sur l’esclavage de la commission des droits de l’homme des Nations unies [...] s’est penché particulièrement sur la forme la plus brutale d’esclavage actuellement pratiquée en Mauritanie. [...] Sur une population d’un million d’âmes, il y a au moins cent mille esclaves - couramment vendus et achetés comme bétail - et environ trois cent mille semi-esclaves et anciens esclaves. Ces derniers sont victimes d’une discrimination qui rappelle l’apartheid.
Isabelle Vichniac, Le Monde,13 août 1981.
En 1847, de nouveaux adoucissements sont apportés à la condition des esclaves.

Mais encore une fois, ce sont les conditions politiques qui précipitent l’évolution : selon la formule d’Aimé Césaire, " l’abolition se ferait révolutionnairement ou ne se ferait pas ". C’est bien la révolution de février 1848 qui provoque l’abolition, par deux biais. D’une part, elle permet à Schoelcher, qui convainc les nouvelles autorités, d’abord réticentes, de la nécessité de l’abolition pour éviter une rébellion générale, d’accéder au poste de sous-secrétaire d’Etat aux colonies ; d’autre part, comme en 1790, elle suscite dans les îles des révoltes qui contraignent les gouverneurs à proclamer la liberté avant même l’arrivée des consignes métropolitaines. Ainsi le décret du 27 avril 1848, qui proclame l’émancipation immédiate de tous les esclaves, devenant citoyens à part entière, est-il autant la reconnaissance d’une évolution inéluctable qu’un acte révolutionnaire ; encore faut-il remarquer que, respectant le sacro-saint droit de propriété, le texte prévoit une indemnisation pour les colons propriétaires d’esclaves, d’ailleurs variable selon les colonies.

1848 : abolition de l’esclavage, grâce à l’idéaliste Victor Schoelcher. C’est ce qu’on apprend dans les écoles et qu’ont véhiculé les images d’Epinal. C’est au moins simplifier un processus complexe et passer sous silence le rôle des esclaves eux-mêmes. C’est aussi faire de cette abolition le résultat d’un progrès intellectuel et moral - ce qu’elle est assurément -, en évacuant les aspects politiques et économiques. Or la perpétuation du travail forcé - même pour des enfants et même dans des pays dits " développés " - manifeste que la bonne volonté idéaliste n’est pas suffisante.