La perception du Moyen Age depuis la fin du XVIIIème siècle
   Michel FRAGONARD


(1) Dans ce dernier cas, le mélange de Moyen Age écossais de pacotille et de science-fiction est un bon révélateur des fantasmes que peut engendrer l'idée même de Moyen Age.


(2) Des tests réguliers en classes de seconde et première font apparaître une très grande incertitude de datation : "XIIIe-XIVe siècles ; XIVe-XVIIe siècles ; 1500 ; entre la Préhistoire et aujourd'hui"; ou même "avant Jésus Christ"...


(3) Etudiée en principe en cours d'histoire en classe de cinquième ; réévoquée marginalement dans les nouveaux programmes de la classe de seconde. Quant à la littérature médiévale, elle est à peine survolée - peut-être quelques extraits de la Chanson de Roland, d'un roman, de la Farce de Maître Pathelin et du Testament de Villon - en admettant que Villon soit un auteur du Moyen Age...


(4) Dans ce sens, le terme n'apparaît qu'en 1615 ; il désigne d'ailleurs l'ensemble des formes artistiques entre l'Antiquité et la Renaissance ; il faut attendre les années 1820 pour que "art gothique" et "art roman" soient distingués - ce qui en dit long sur la durable méconnaissance de l'art médiéval...


(5) Fénelon en dénonce l'origine barbare et "arabe". Le XVIIIe siècle n'est pas plus compréhensif : "L'architecture gothique est celle qui s'éloigne des proportions et du caractère de l'Antique... Son principal caractère est d'être chargée d'ornements qui n'ont ni goût ni justesse..." (Encyclopédie 1757, article Gothique)


Qu’évoque le Moyen Age dans l’imaginaire du grand public ? Quelques noms consacrés par la tradition en images d’Epinal : Clovis et le vase de Soissons, Charlemagne et son école, Saint Louis sous son chêne, Jeanne d’Arc guerrière ou brûlée. Quelques images visuelles, issues de visites d’églises ou de films et téléfilms (Rois maudits ou Charlemagne, Excalibur, sinon Highlander (1)). Un temps lointain et assez obscur. Des images contradictoires en " flashes " discontinus, un flou chronologique considérable (2). Ce statut particulier tient à plusieurs raisons. D’abord parce qu’il s’agit en fait d’une période très longue (la chronologie canonique lui assigne dix siècles ; et il y a plus de temps entre Charlemagne et Jeanne d’Arc qu’entre celle-ci et notre époque), donc très diverse, dont la réputation de " temps immobile " est mal fondée. Ensuite parce que c’est une période peu connue car peu étudiée dans le cadre scolaire (3). Enfin parce que, plus que toute autre période historique, ce temps a été l’objet de constructions imaginaires, justement peut-être parce qu’il était plus mal connu.

Jusqu’au XVIIIe siècle, le statut du Moyen Age est clair et, depuis la Renaissance, la cause est entendue : ce fut une époque d’obscurantisme et de barbarie. Les termes mêmes qui le désignent (médiéval, moyenâgeux, " gothique ") ont une connotation méprisante. Lorsque les humanistes italiens (Giovanni Andrea, bibliothécaire du Pape, en 1469) inventent le terme " Moyen Age ", c’est pour opposer les " anciens " de cette époque aux " modernes de notre temps " - modernité en même temps présentée comme un retour à la vraie Antiquité : ainsi la période n’a que le statut d’un temps " moyen ", de transition obscure entre deux époques brillantes. Ce statut est définitivement codifié au XVIIe siècle, lorsque les érudits allemands divisent l’histoire de l’humanité en trois ères : l’Antiquité, le Moyen Age, les Temps Modernes. Quant au terme " gothique ", apparu en 1482, il n’est longtemps qu’un synonyme sur-dépréciateur (lié aux Goths, donc barbare) de " médiéval " ; même lorsqu’il est limité au domaine artistique (4), il reste méprisant : de Vasari à Fénelon, à Voltaire et à l’Encyclopédie, l’art gothique est sans style et sans proportions (5).
Cette conception a la vie dure : même prudemment et de façon diffuse, l’enseignement de l’histoire à l’école la propage durablement. Pourtant, il est évident que depuis le XIXe siècle, une rupture s’est produite dans la vision du Moyen Age - non plus mépris mais valorisation voire fascination. Il est convenu de lier cette rupture au mouvement romantique ; elle commence à se manifester en fait dès la fin du XVIIIe siècle. On peut lier cette réappréciation à deux courants différents mais convergents et liés l’un à l’autre.

Le premier est bien sûr le remarquable progrès de la science historique. On sait que le XIXe siècle est par excellence le " siècle de l’histoire " (on peut dater l’essor de la science historique moderne de l’ouvrage de Gibbon sur le déclin et la chute de l’Empire romain), à la fois parce que s’élaborent alors les grandes philosophies de l’histoire et que son objet et ses méthodes sont alors clairement définis. A la suite des travaux d’érudition entrepris dès la fin du XVIIe siècle par les Mauristes, qui font accéder la paléographie et la diplomatique (définie par Mabillon dès 1681) au stade de sciences rigoureuses, les éditions de recueils d’anciens documents se multiplient, notamment en France et en Allemagne. Parallèlement, l’édition des œuvres littéraires médiévales est entreprise dans la première moitié du siècle. Le Moyen Age peut alors être étudié de façon moins schématique.
Mais sa réappréciation n’est pas que la retombée logique des progrès historiographiques concernant une époque jusqu’alors dédaignée. C’est aussi que l’histoire représente, au XIXe siècle, un enjeu " politique " essentiel (en témoigne d’ailleurs l’attention des gouvernements, dont l’action d’un Guizot, lui-même historien, est le meilleur exemple) : sa promotion est inséparable de l’affirmation du sentiment national, fruit à la fois de la Révolution française et des courants romantiques allemands ; et l’un des enjeux essentiels est la question des origines nationales. On comprend alors l’intérêt des historiens, initiateurs et propagateurs de cette conscience nationale, pour le Moyen Age, aux fondements de la nation. Intérêt non dépourvu de considérations idéologiques : au moment où, en France, conscience nationale et aspiration démocratique sont intimement liées dans une mystique du " peuple " (notion combien ambiguë), l’œuvre d’Augustin Thierry (Récits des temps mérovingiens, Essais sur la formation et les progrès de l’histoire du Tiers Etat) est sous-tendue par une thèse historico-ethnique (les origines proprement " gauloises " du peuple français, à contre-pied d’une historiographie " aristocratique " insistant sur les origines franques). Dans cette quête historique d’un Moyen Age où se trouvent les sources de la nation, l’exemple le plus illustre, en France, est celui de Michelet, qui consacre six volumes de sa monumentale Histoire de France (inachevée) au Moyen Age et qui, dans ses autres ouvrages, revient régulièrement sur la période (voir la Sorcière).
La même perspective de recherche d’une genèse de la nation rend compte de la fréquence des thèmes médiévaux dans le roman historique dont la vogue s’affirme à partir des années 1820, en parallèle à l’essor de la science historique (6). Une bonne partie des romans de Walter Scott (Ivanhoe, Le Talisman, La jolie fille de Perth, Quentin Durward) se réfère, sans trop d’anachronismes, à une période donnée du Moyen Age ; et, dans les pays d’Europe centrale et orientale, le Moyen Age constitue la toile de fond de nombre de romans historiques (voir l’exemple de Sienkiewicz en Pologne). En France, si, pour de multiples raisons idéologiques, le Moyen Age n’est pas la toile de fond de la plupart des romans historiques (7), le Notre-Dame de Paris de Hugo constitue à lui seul un monument qui alimente l’imaginaire médiéval.

Par Michelet, par Scott et ses successeurs, nous sommes amenés à évoquer l’autre grande source de réappréciation du Moyen Age : le rôle des mouvements préromantique et romantique. Antérieurement même à l’essor de l’histoire et du roman historique, bien en deçà de la recherche érudite, la valorisation du médiévalisme est d’abord un phénomène idéologique lié à l’évolution des sensibilités à partir des années 1760-70.
Il est révélateur que ce mouvement soit d’abord apparu en Grande-Bretagne (parution des pseudo-poèmes d’Ossian en 1760, du Château d’Otrante d’Horace Walpole en 1764). Facteurs matériels : c’est là que la civilisation industrielle apparaît le plus tôt et le plus brutalement, ébranlant l’ordre économique et social aristocratique. Facteurs historiques : les souvenirs sont encore récents de l’affrontement entre la nouvelle Angleterre et le vieux monde " jacobite ", dont le point d’ancrage se situe en Ecosse - lieu utopique du médiévalisme. Facteurs culturels : l’influence française des " philosophes " des Lumières y a été moins forte qu’ailleurs, ce qui a permis l’épanouissement précoce de la littérature " sensible " et du goût du " pittoresque ". Ce n’est que plus tard que le mouvement se diffuse sur le continent, notamment en France où, né à l’intérieur du courant des Lumières, il en sape progressivement l’esprit même. Valorisation de la sensibilité, du " touchant " et de la naïveté (voir les critiques d’art de Diderot), puis du sublime, puis de l’irrégularité : s’esquisse une nouvelle esthétique, sinon une nouvelle éthique, qui ouvre les portes à la célébration du Moyen Age, au nom de cela même qui conduisait les Lumières à le condamner.La " redécouverte " du Moyen Age apparaît ainsi globalement comme une réaction à l’idéologie rationaliste et " progressiste " des Lumières, sur laquelle vont se greffer d’autres rejets : celui de la Révolution française, celui des aspects matériels (destruction de l’économie rurale, laideur des nouveaux bâtiments industriels) et sociaux (appauvrissement des masses urbaines, individualisme destructeur des solidarités anciennes) de la civilisation industrielle émergente. Ainsi peut s’élaborer le mythe romantique du Moyen Age - un Moyen Age très approximatif, conçu comme un temps plus ou moins homogène, même si en sont choisis des aspects plus ou moins datés et contradictoires - : non plus la parenthèse entre deux périodes brillantes, mais l’" antitype " de la civilisation rationaliste, matérialiste et industrielle.
On comprend alors la fortune et la mutation sémantique du terme " gothique ". Lorsque Walpole donne comme sous-titre à son roman A gothic story, il reste apparemment dans la perspective traditionnelle : c’est une histoire " gothique ", parce que sombre et pleine de sauvagerie. Mais ce qui était dédain devient fascination - une fascination qui va marquer la sensibilité de toutes les générations romantiques, et se diffuser hors des milieux d’écrivains et d’artistes. Elle se déploie dans deux directions.
La première est celle du " roman gothique " (8), dont le modèle initial est Le Château d’Otrante. Pendant quarante ans, dans la lignée de Walpole, le " roman noir ", à base de châteaux hantés, de sorcellerie, de cauchemars, de criminels monstrueux et d’innocentes victimes, connaît un grand succès d’abord en Angleterre, d’Ann Radcliffe (Les mystères d’Udolphe) à Lewis (Le Moine) et Maturin (Melmoth), puis sur le continent (voir le groupe des " frénétiques "). Certes, tous les " romans noirs " ne s’inscrivent pas dans un cadre médiéval ; mais l’appellation de " roman gothique " est révélatrice, qui atteste du renversement de signe que connaît alors le terme. Le gothique est moins architectural qu’imaginaire ; c’est au " Moyen Age ", temps lointain, indéfini, qu’est spontanément attribué le sens naturel du fantastique rose ou noir, sur lequel peuvent se projeter les fantasmes - des écrivains et des lecteurs - libérés du carcan de la froide raison. C’est la même perspective qui apparaît chez des peintres contemporains comme Blake (également poète et romancier), Füssli ou même Goya, dont la série des Caprices s’ouvre par Le sommeil de la raison engendre des monstres.
Avec d’autres connotations (pittoresque, exotisme temporel), le retour au Moyen Age se manifeste surtout dans le domaine artistique. L’Angleterre avait déjà innové dès les années 1750 en lançant la mode des manoirs " gothiques " au nom du " pittoresque ". Le mouvement se répand et se diversifie dans ce qu’on a appelé le " style troubadour ". Esquissé dès la fin du XVIIIe siècle, où apparaissent les premières œuvres " médiévalistes ", il s’affirme au début du XIXe siècle avant de devenir une véritable mode dans les années 1820-1830. On voit alors se multiplier les œuvres picturales (9) mettant une facture néo-classique, souvent d’origine davidienne, au service de sujets médiévaux - le plus souvent des épisodes émouvants et dramatiques - où le souci archéologique n’empêche pas une exactitude chronologique très approximative (le décor ogival, voire flamboyant, prévaut même pour des épisodes du Haut Moyen Age) : c’est que le Moyen Age du " style troubadour " est tout aussi " rêvé " que celui du " roman noir ". Au-delà de la peinture, il anime pendant une dizaine d’années la vie quotidienne, stimulant le commerce d’antiquités et inspirant le décor des meubles, des objets d’art, des papiers peints, dans un engouement, peu durable certes, mais réel (10).
Mais plus profonde et durable est la réévaluation de l’architecture gothique. Inséparable du " style troubadour ", elle est plus encore liée au " réveil " religieux qui marque presque partout le début du XIXe siècle (voir Le Génie du christianisme). Réaction à la tourmente révolutionnaire avec ses outrances anticléricales et antireligieuses, ce réveil est aussi un rejet de la religion " froide ", rationalisante, qui avait caractérisé le XVIIIe siècle : la quête d’une nouvelle religiosité, plus " sensible ", trouve dans le Moyen Age ce temps de religion " naïve ", confiante, où l’élan d’un peuple tout entier a bâti des cathédrales (11). Ainsi l’idée d’art religieux se confond-elle désormais avec celle d’art gothique qui, plus que l’art roman, satisfait à la fois à l’imaginaire de l’élévation et au goût du pittoresque. De cette résurrection, le principal responsable est bien sûr Viollet-le-Duc. Par ses ouvrages théoriques (notamment le Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle) comme surtout par ses réalisations pratiques (restauration des grandes cathédrales comme Notre-Dame de Paris, Saint-Denis, Amiens ou de la cité de Carcassonne), il joue un rôle majeur dans la réhabilitation, à la fois matérielle et mentale, de l’architecture médiévale (12). Mais il n’est pas le seul : partout en Europe son exemple est suivi ; au-delà de la restauration, il contribue, sans doute malgré lui, à la propagation d’une architecture " néo-gothique " qui fait des ravages jusqu’à la fin du siècle - où les " préraphaélites " (terme combien suggestif) et les " décadents " à la Huysmans célèbrent le raffinement du gothique.
Réaction au rationalisme des Lumières et à la nouvelle civilisation industrielle ; passéisme du style troubadour ; réveil religieux. Tous ces aspects suggèrent que la réhabilitation du Moyen Age a aussi un sens idéologique et politique, le plus souvent " réactionnaire ". Il n’est pas étonnant que, au début du XIXe siècle, la pensée contre-révolutionnaire ait aussi " revisité " le Moyen Age : contre le rationalisme, l’individualisme, l’idéologie progressiste, contre même la déviation moderniste de l’étatisme royal, les théoriciens comme Burke, Bonald, de Maistre vantent un Moyen Age idéalisé, où l’ordre social se confond avec l’ordre naturel dans un monde immobile voulu par Dieu. C’est dans cette perspective que va s’édifier la pensée sociale contre-révolutionnaire, défendue à la fin du siècle par de Mun et Le Play, faisant des corporations (dont l’âge d’or est - à tort - situé au Moyen Age) les piliers d’une société organiquement harmonieuse.
Entre vision " réactionnaire " et rupture libératrice, l’utilisation du Moyen Age à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle est donc multiple et contradictoire. Elle révèle d’ailleurs toutes les ambiguïtés du préromantisme et du romantisme. Mais s’agit-il seulement de l’imaginaire des romanciers et des artistes ? Cette vison est aussi celle que, implicitement, véhicule l’historiographie de l’époque - au moins l’histoire romantique de Michelet. Son intérêt pour le Moyen Age vient en partie de ce qu’il y voit un temps d’" enfance ", avec toutes les potentialités et les ambivalences de l’enfance : temps de brutalité mais de suavité, d’ignorance mais traversée d’éclairs fulgurants, d’étroitesse et d’intolérance mais de naïveté et d’authenticité de la foi populaire - qu’elle soit chrétienne comme chez Jeanne d’Arc, ou " païenne " chez la sorcière. C’est ce qu’explique l’historien Jacques le Goff : " Ce qui attirait Michelet dans le Moyen Age, c’est qu’il y retrouvait son enfance, la matrice maternelle, tout en le ressentant autre, lointain ".
Il est probable que, encore aujourd’hui, ces images informent partiellement notre vision du Moyen Age : en effet, ajoute Le Goff, " l’intérêt que manifestent pour l’histoire et l’ethnologie tant d’hommes d’aujourd’hui, intérêt qui précisément se cristallise souvent en un goût pour le Moyen Age, me paraît relever de cette double attraction pour le même et l’autre... Le charme que le Moyen Age exerce sur Michelet et sur nous, c’est qu’il est " nous enfants " et " l’autre " en même temps (13).
La perception que notre siècle a du Moyen Age n’est pourtant pas tout à fait celle de Michelet.
Trois traits la caractérisent, de nature différente mais unis par un point commun : l’intérêt renouvelé pour la période, après que, passé le milieu du XIXe siècle, sa fascination eut semblé s’affaiblir. Un facteur essentiel est le remarquable progrès réalisé dans la connaissance de la période, lié aux changements de l’historiographie depuis les années 1930.
Impulsée par l’école des Annales, la rupture avec le carcan de l’histoire positiviste a permis l’exploration de nouvelles méthodes et de nouveaux champs historiques (histoire quantitative et sérielle, histoire des mentalités, etc.), en partie par l’établissement de liens avec l’économétrie et avec les autres sciences humaines. Et, parce que le Moyen Age, par son " exotisme temporel " même, pouvait, plus que d’autres époques, être abordé à travers les grilles d’analyse de l’ethnologie ou de l’anthropologie sociale, c’est la période historique dont l’étude a le plus été bouleversée par la " nouvelle histoire ". Une lignée de grands historiens, de Marc Bloch à Georges Duby ou Jacques Le Goff, a élargi son étude aux rapports sociaux et économiques, à l’étude de la vie quotidienne, aux mentalités collectives, voire à l’imaginaire médiéval : sans trop de paradoxes, on peut avancer que le Moyen Age est désormais une des périodes historiques les mieux connues dans tous ses aspects. Quant à l’étude de la littérature médiévale, longtemps confinée entre les mains de quelques spécialistes, elle a connu un essor équivalent, notamment à la suite de l’étude de Paul Zumthor, Essai de poétique médiévale.
Cette connaissance plus approfondie et étendue est le fondement du renouveau du roman historique à sujets médiévaux (14). Mais il ne s’agit plus de romans " à la Dumas " ou même " à la Scott ". Souvent très documentés, insérant l’intrigue dans un cadre matériel et mental sans anachronismes, mettant en valeur la singularité de telle période du Moyen Age, ils révèlent dans les meilleurs des cas une compréhension de l’intérieur des personnages et des situations ; si l’idée implicite d’un " éternel humain " y est toujours présente comme dans tout bon roman historique, le sens de la distance chronologique est respecté : par là, ils réussissent souvent à donner cette image d’identité et d’altérité avec ceux de notre époque sur laquelle insiste Le Goff.
Mais mettre en valeur la fréquence de ces romans est trop limité. Au-delà du succès qu’ils rencontrent - dont témoigne leur transposition dans des films ou téléfilms à succès -, ils ne sont qu’un aspect de l’engouement du public pour tout ce qui relève du Moyen Age, que révèlent la multiplicité d’expositions, la médiatisation de certains historiens comme Georges Duby ou le succès de " best-sellers " aussi inattendus que le Montaillou d’E. Le Roy Ladurie - sans parler des sous-production " médiévalistes " du cinéma ou des jeux de rôles issus de Tolkien. Tout cela manifeste une fascination à la fois comparable à celle de l’époque romantique, et différente. Son caractère récent - en gros, depuis la fin des années 1960 - suggère que les fantasmes dont le Moyen Age est l’objet se sont déplacés sur d’autres thèmes qui ont justement émergé dans cette période, à la fin des fameuses " Trente Glorieuses ". Au-delà de la simple " recherche des racines " (15), dont la nécessité semble s’imposer pour une société bouleversée par la disparition de la paysannerie et une urbanisation massificatrice engendrant l’anonymat, elle revêt deux grandes orientations.
La première oscille entre une vision " réactionnaire " et une vision " soixante-huitarde "(16). Sur le Moyen Age sont projetées les illusions qui sont celles du désenchantement de la société industrielle et technocratique, particulièrement l’illusion humaniste et écologique (17) : un temps où la spiritualité l’emportait sur l’économisme, où l’homme maintenait des rapports harmonieux avec la nature, où les corps étaient peu contraints, sinon facilement dévoilés, où les rapports humains étaient plus directs et conviviaux, où la marginalité (les vagantes, les fous et les simples, voire les " sorcières ") était acceptée et participait à l’ordre même de la société (voir les carnavals, les messes de l’âne, etc.).
A l’inverse, le Moyen Age a été sollicité comme figure de notre proche avenir. Mais ce n’est pas le même Moyen Age. Vu comme une immense régression suivant la crise puis l’effondrement de l’empire romain, il est un modèle et une préfiguration de la régression qui suivra l’inéluctable effondrement des grands systèmes typiques de l’ère technologique, victimes de leur lourdeur et de leur complexité (18). Et on cherche à décrypter dans ce passé les traits menaçants d’un futur possible : demain comme au Moyen Age, l’insécurité, la violence, le spectre de la famine et des épidémies, la régression technique et écologique, la pression des " barbares " aux portes, la décadence urbaine, la dislocation de la société s’émiettant en nouveaux clans féodaux, etc... L’intéressant en l’occurrence est moins la vision apocalyptique de notre proche avenir, évidemment déterminée par son contexte (19), que la réactualisation du vieux stéréotype du Moyen Age comme régression et barbarie : il est ici le symbole de nos peurs, peur de la catastrophe industrielle (voire nucléaire), " peur de l’an 2000 " en écho aux prétendues " peurs de l’an mil ". Mais, alors même que le Moyen Age est désormais bien mieux connu et compris et plus " captivant " qu’au XIXe siècle, il est encore plus l’objet de fantasmes contradictoires : c’est dans cette contradiction apparente et cette ambivalence de la perception que s’insère et s’explique l’engouement du grand public, comme l’a analysé Georges Duby : " Je voudrais vous parler à présent d’un Moyen Age purement rêvé, qui fonctionne comme une mythologie à l’horizon de nombreux discours vulgaires sur le peuple et sa culture, sur la Région et son terroir... Un Moyen Age qui simplement se situe "bien loin dans le temps" et assez obscur pour qu'on y projette librement ses fantasmes présents, en leur donnant consistance de l'épaisseur d'un passé. Que toute mémoire soit rêvée, nous l'avons dit. Reste qu'il y a le rêve réglé de l'historien et puis la mémoire fabriquée de toutes pièces, déréglée, pur leurre - et où je vois un danger " (20).

(6) Pour une étude plus développée du roman historique, voir le numéro du Français dans tous ses états consacré à Roman et Histoire.


(7) Dans la production française du genre au XIXe siècle, on n'enregistre guère que Notre-Dame de Paris, un Dumas très mineur (Le Bâtard de Mauléon), quelques œuvres totalement oubliées de Léon Cahun, et quatre romans tardifs de Zévaco.

(8) Le terme de "roman gothique" est approximatif, dans la mesure où le français ne fait pas la distinction entre novel et romance.
(9) La plupart émane de peintres mineurs (Revoll, Richard, Mallet, Fragonard fils...); mais même Ingres y a sacrifié (L'entrée à Paris du dauphin Charles V).


(10) Engouement dont Balzac témoigne avec ironie dans La Muse du département.

 
(11) Cette vision des cathédrales construites dans l'élan religieux d'un peuple obscur et anonyme est largement mystificatrice.


(12) Viollet-le-Duc a été dénigré au XXe siècle. Pourtant, même si certaines restaurations (y compris à Notre-Dame) sont abusives, ses compétences archéologiques et architecturales sont incontestables.

(13) Jacques Le Goff, Pour un autre Moyen Age, Paris , Gallimard, 1979.

(14) Alors que la production française était faible au XIXe siècle, celle du XXe est considérable, où figurent quelques "best-sellers" éminents comme les œuvres de Zoé Oldenbourg (Le bûcher de Montségur), de Maurice Druon (Les rois maudits) ou, à un moindre niveau, de Jeanne Bourin.

 

 

(15) Dont témoigne par ailleurs l'intérêt pour la généalogie ou le folklore (voir P.J. Hélias)


(16) Voir au même moment les conclusions du très sérieux Club de Rome sur la "croissance zéro".


(17) Paul Zumthor est un des premiers à formuler la thèse du Moyen Age comme "mythe écologique".


(18) Cette idée a d'abord été formulée dans l'essai de Roberto Vacca, Il Medioevo prossimo venturo ("Demain le Moyen Age"), publié en 1971, maintes fois traduit et réédité. Sur ce sujet, voir Umberto Eco, La guerre du faux. "Le nouveau Moyen Age", trad. 1985, Grasset.


(19) Début des années 1970 : conjonction de la crise de la "pax americana" (guerre du Viêtnam), de la crise du dollar et de la crise pétrolière, qui ébranle les économies des pays industrialisés.


(20) Georges Duby, Dialogues avec Guy Lardreau, Paris, Flammarion, 1980.