|
|
Un jour de juillet
1924, un lycéen de Montpellier entendit au cours dune distribution des prix un
étrange discours. Il y découvrit ce quil cherchait obscurément. On dirait
aujourdhui : ses marques. Elles restent aussi valables quau premier jour.
Mieux vaut leur laisser la parole.
Mes chers élèves,
" Si on ma confié le soin de vous adresser une
dernière leçon, vous désirez tous que je vous parle de lEspagne. Il est vrai que
je cède à une inclination naturelle. Mais je crois aussi que les toits pressés dans
lair salin, et vos fronts clairs, composent un milieu propice. Devant les étangs
où elle mouille ses vignes, Montpellier se souvient de lEspagne. Et dabord
Jacques dAragon est né dans cette ville. Celui-ci fut le plus gracieux des
souverains, un chroniqueur, nous la dit, et tant que durera le monde, on parlera du
bon roi dAragon (cétait aussi le Roi de Majorque).
Il a conquis sur les Maures, Valence, Murcie et les Baléares ; vos aïeux
laccompagnaient dans cette aventure. Belle époque où les tartanes des ports
italiens venaient devant Maguelone, où tous les poissons de la mer portaient sur leurs
écailles les armes dAragon, qui étaient aussi les vôtres. Cest encore dans
cette ville que le roi Jacques le Conquérant accueillit son gendre, Alphonse le Savant,
et les fêtes quil fit en son honneur furent si somptueuses que toute la Castille
naurait pas pu les payer avec ses florins dor et ses revenus de quatre
années. Ceci se passait au XIIe siècle, à lépoque de Saint-Louis, et la langue
doc était la plus belle des langues.
Mais cette langue si courtoise devait saffaiblir malgré la promesse des fleurs. Si
les châtelaines commençaient à lire les romans de la Table Ronde, et elles étaient
séduites par la jeune voix de Marie de France, les pastourelles se nouaient toujours sur
les places, et lorsque des voyageurs venaient dEspagne ou dItalie, ils
croyaient revoir les langoureuses plaines et entendre les musiques de leur pays.Cest
du moins laventure de deux personnages romanesques de Cervantès.
Un soir, Périandre et Auristèle vinrent se réfugier
dans une auberge de Provence ou du Languedoc. Elles y firent la rencontre de trois dames
dune singulière beauté. Celles-ci sapprochèrent et, penchant leur clair
visage, elles leur demandèrent qui elles étaient, en langue castillane, car elles
avaient deviné que les étrangères étaient espagnoles ; et, en France, ajoute
Cervantès, il ny a homme ni femme qui ne veuille apprendre la langue castillane.
Pour ma part, et bien quil men coûte de contredire Cervantès, je me suis
persuadé que les trois dames sexprimèrent en pure langue doc, et cela
nenlève rien au charme de lallégorie. "
Ce discours, dun grand poète il est vrai, exprime
parfaitement ce que fut la place de loccitan au cours, très prolongé (presque
jusquà ce jour) dune histoire rapidement condamnée à la clandestinité et
au silence dun oubli programmé. Alors quen deux ou trois siècles elle avait
marqué à jamais le destin littéraire de lEurope.
Loccitan reste encore vivant dans
larrière-pays de trente-deux départements français. Mais il vit encore dans
linconscient collectif dune Europe dont il fut, à travers sa littérature, la
première expression dans le monde nouveau qui après lan mil et ses peurs marque le
départ des temps modernes.
Cette explosion printanière ne dura que deux siècles environ, avant dêtre
écrasée par la Croisade albigeoise et la mainmise capétienne sur le monde occitan. Deux
cents ans ont suffi cependant pour asseoir cette prépondérance culturelle sur le monde
entier dalors. Le message des troubadours, illustré par quelques lyriques de très
haut niveau, sétendit au continent tout entier : lEspagne avec le marquis de
Santillana, lAngleterre de Chaucer, lAllemagne des Minnesänger, la France des
trouvères. Et, plus éclatant, sur lItalie de Dante et de Pétrarque. Dante, la
plus haute voix de la poésie italienne, ne cessa, tout au long de son uvre, de
citer avec éloge les plus grands de nos troubadours. Lhommage rendu à Arnaut
Daniel est le plus éclatant. Dans une uvre immense où jamais aucune autre langue
nest invoquée que litalien, le poète accorde huit vers au damné quil
admire, dans sa propre langue. Huit vers occitans de Dante. Qui témoignent avec éclat de
sa parfaite familiarité avec le style et les formes de pensée du disciple de Raimbaut
dOrange. Et dune dette quil na jamais reniée.
(Arnaut Daniel répond à Dante qui a fait son éloge, Purgatoire, chant XXVI)
Tant mabellis vostre cortes deman
Quieu no me puesc ni voill a vos cabrire.
Ieu sui Arnaut que plor e vau cantan ;
consiros vei la passada folor
e vei jausen lo joi quesper deman.
Ara vos prec per aquella valor
que vos guida al som de lescalina,
soventra vos a temps de ma dolor.
(Tant me plaît votre courtoise demande que je ne veux ni
ne peux me cacher à vous. Je suis Arnaut qui pleure et vais chantant ; je vois dans ma
tristesse ma folie passée et vois dans le plaisir la joie qui mattend. Je vous prie
maintenant, par cette vertu qui vous guide au sommet de la pente, quil vous
souvienne à temps de ma douleur).
Il y avait, au-delà même des chants damour
quelles voulaient être - et peut-être paraître - il y avait dans ces " cansos
" une force nouvelle quil est difficile de ne pas nommer : liberté. On peut déjà
noter, à ce sujet, que les premières et déterminantes franchises obtenues de leurs
seigneurs par les consuls des cités le furent dabord et clairement dans le midi
occitan. Exemple : la reconnaissance par Pierre II dAragon et sa femme Marie de
Montpellier, des libertés des citoyens de Montpellier, rédigée en occitan, dans le Petit
Thalamus, le 15 août 1204.
Cette liberté naissante sétendit dabord à la femme. Même si le culte
marial instauré par lÉglise vers cette époque contribua largement à ce premier
processus démancipation, on ne peut mettre en doute que très large et très
puissant fut lécho que lui apportèrent les cansos des troubadours. Car
ils étendaient au monde laïque une donnée limitée jusque-là à la Vierge Marie.
Surtout au sein dune société féodale qui gardait, face au pouvoir clérical une
indépendance dont maint troubadour nous apporta la preuve. A commencer par le premier
dentre eux dans le temps, Guillaume IX de Poitiers, auquel Guillaume de Nogaret,
juriste montpelliérain et conseiller de Philippe le Bel, apporta comme un écho aussi
retentissant.
Libération encore, et cest une de leurs forces, les troubadours lapportèrent
dans lécriture. Avec leurs divers modes de concevoir la poésie : trobar clar,
trobar clus, trobar ric. Poésie ouverte, poésie fermée (hermétique), poésie
très élaborée. Dans cette évolution le dire du poète échappe à la simple
énonciation de sentiments ou didées. Il devient lobjet même de son travail
dartiste. La parole prend part, à partir de ses formes, à la création dun
univers poétique nouveau, échappé aux normes quotidiennes et où le rêve peut
apparaître et vivre de son étrange vie. Le poète joue avec les mots, les conjugue, les
oppose, les fait chanter et, de là, peut composer, rien quavec eux, les mille feux
dun monde inconnu, soudain révélé dans tous ses états. Il nest pas
jusquau néant qui, dès la naissance de la poésie occitane, ne se soit mobilisé
pour créer un poème. Avec toutes les libertés qui en découlent. De Gongora à
Mallarmé en passant par Maurice Scève, cette leçon ne sera pas oubliée.
On comprend alors laccueil que la jeune Europe en devenir, à peine issue de tant
dombres et de tant de peurs, pouvait réserver à ces inlassables voyageurs, ces
explorateurs, déjà, de linconnu.
Plus difficile à cerner et à définir, leur apport majeur, ce quon a appelé "
lamour courtois ", ce quils nommaient la " fin amor ". Cette
exaltation de lamour au-delà même de son accomplissement, la sublimation
quils en amenèrent, ont profondément et durablement changé lesprit de
lOccident. Car ce nest pas seulement damour quil sagissait,
mais dune vision globale des rapports humains. Ils ont exalté la jeunesse, valeur
essentielle pour eux, celle du cur, mais aussi celle de lesprit. Comme encore
le " joi " qui est au niveau de lêtre lécho vivant des forces du
printemps. Avec tout ce que la jeunesse peut entraîner : ouverture de lesprit,
spontanéité, générosité, don entier de soi-même.De la femme ils ont fait celle par
qui lhomme devient grand. A linverse de toute lAntiquité, ils en ont
apporté et exalté le respect. Dans lunivers jusque là trop humain pour ne pas
dire brutal ou esclavagiste de lamour, ils ont introduit une dimension nouvelle,
comme venue de la mystique religieuse, ouvrant ainsi le cur de lhomme à la
soif, à lappel, au désir de labsolu.
Même au-delà de cet impossible absolu, reste le don
précieux sur qui se prolonge encore et vit la rêverie et laspiration des hommes :
cette quête de la pureté. Et vaille que vaille, à pas de colombes, cette confiance
fraternelle retrouvée entre les deux parts de lhumanité, quil faut encore
faire effort pour approcher et pour atteindre.
Les troubadours, ces poètes chanteurs - car leur poésie
était indissociable de la musique et les jongleurs les accompagnaient avec leurs
instruments et même chantaient pour eux - ne restaient pas confinés dans leur province.
Appelés de tous côtés, ils répandaient de tous côtés leur poésie et les formes dont
elle était porteuse. Au-delà même des seigneurs amis, cétaient de grands
voyageurs. Toutes les cours dEurope les reçurent. À commencer par la cour de
France tant quAliénor dAquitaine, la petite-fille du premier de nos
troubadours, Guillaume IX dAquitaine, resta lépouse du roi de France Louis
VII. Puis quand Aliénor fut devenue reine dAngleterre, après avoir épousé Henri
II, duc de Normandie, elle entraîna ses troubadours à la cour de Londres. Aux cours
serait mieux dire, car on délocalisait beaucoup en ce temps-là : Poitiers, Limoges... À
Londres la rejoignit son adorateur Bernard de Ventadour, le plus illustre des troubadours
qui pratiquait le " trobar clar ". Il y retrouva Bertrand de Born, seigneur
turbulent et brutal, tour à tour adversaire puis ami dévoué du fils du roi Henri II, "
le jeune Henri ". Marcabru hanta les cours du Portugal, de Castille, celle de Louis VII.
Peire Vidal, toulousain, battit tous les records : la cour de Raymond V de Toulouse, celle
de Barral des Baux, à Marseille, celle dAlphonse II dAragon, les châteaux du
Carcassès où il aima, sans écho, la célèbre Louve de Pennautier que se disputaient
rois, princes et troubadours, le marquis de Montferrat, en Piémont, quand les choses
tournèrent mal, la cour de Hongrie, Barcelone, bien sûr, celles de Gênes, de Sicile, de
Malte...
Il y eut des troubadours italiens illustres, tels Sordel,
le mantouan, Perceval Doria. Une poésie italienne va naître sous linfluence des
grands troubadours dOccitanie. Avec Gui dArezzo, Dante da Maiano, Pier delle
Vigne, pour aboutir au dolce stil nuovo avec Guido Cavalcanti, Guido Quinizello,
Cino da Pistoia et surtout Dante Alighieri. Lempereur Frédéric II de Hohenstaufen
ne dédaigna pas lui-même, décrire des poèmes en occitan.
De là ce magistère de deux siècles seulement mais dont linfluence na pas
cessé de rayonner, même obscurément sur le monde. Certains rayons, même invisibles, on
le sait maintenant, peuvent durer plus de mille ans.
On ne saurait parler de la littérature occitane au Moyen
Âge sans évoquer son substrat, la langue populaire. On oublie trop souvent les traités
de droit, de médecine, de chirurgie, de mathématique, voire dalchimie. Même
traduits du latin ou de larabe, ils témoignaient dun besoin imposé par
lusage constant et général de loccitan. Aussi bien les témoignages de la
vie politique, tels que les " Petits Thalamus " qui, jusquen 1400 et
au-delà, furent les chroniques vivantes des faits quotidiens marquant lhistoire
dune cité, affirmant déjà, à chaque page, cet esprit dindépendance que
lOccitanie fut la première en Europe à manifester de façon si évidente et
affirmée. Rédigés en occitan, ils sont un trésor de mémoire, riche de toutes les
formes de lesprit et de la vie du temps.
Dans les rues où marcha Rabelais ce nétait que loccitan que lon
entendait. Le grand et vorace rieur en fit son miel. Son uvre est riche de notre
vocabulaire : Gargamelle cest ici la gorge : la " garganta ". Comme encore celle,
fort en pente de Gargantua. On a dénombré chez Rabelais plusieurs centaines de mots
recueillis à Montpellier ou à Toulouse.
Lécole de médecine de Montpellier fut un creuset où passaient pour en repartir
chargés de tous les savoirs du temps de jeunes hommes venus de lEurope entière :
Pologne, Hongrie, Portugal, Espagne, Allemagne, Égypte, Roumanie, Pays-Bas. Ils
rayonnaient ensuite dans toutes les cours dEurope où leur réputation médicale les
rendait indispensables. Avec détonnantes destinées. Tel Portugais, dit (en latin,
cétait la mode de lépoque) Petrus Hispanus, à force de soigner évêques,
cardinaux et papes devint pape lui-même. Beaucoup dautres furent des conseillers
aussi politiques que médicaux.
Ils étaient aussi juristes, comme Guillaume de Nogaret, le terrible ministre de Philippe
le Bel qui détruisit la puissance des Templiers et se rendit illustre en levant, le
premier de lhistoire, la main sur un pape, Boniface VIII. On a dit que Nogaret, né
en Ariège, était de famille cathare...
Et ils écrivaient aussi quelques-unes de leurs uvres en occitan ces juifs chassés
dEspagne par les rois chrétiens. Ils nous apportaient le savoir antique des Grecs
et des Romains et celui du Moyen-Orient. Écrits savants mais aussi écrits mystiques et
théologiques. Expulsés, " faidits ", selon le terme occitan, ils reçurent
ici le meilleurs accueil. Quelques-uns devinrent les premiers maîtres de
luniversité montpelliéraine. Ils furent de ceux qui en firent le foyer
international quelle fut et est restée.
Note :
Max Rouquette,
écrivain occitan de grand renom, poète, prosateur, auteur dramatique, est né en 1908 à
Argeliers (Hérault) et vit et écrit à Montpellier. Le CRDP de Montpellier a publié en
1993 une édition revue et corrigée par P. Sauzet et Ph. Gardy et par lauteur
lui-même de son Verd Paradis, recueil de ses seize premières nouvelles, dont on trouvera
en librairie une traduction française, Vert Paradis ainsi quun autre recueil Le
Grand théâtre de Dieu. Le CRDP publiait aussi en 1996 une Anthologie bilingue de Max
Rouquette, textes occitans traduits par Roland Pécout.
Le poète que cite Max Rouquette au début de son article nest autre que Joseph
Sébastien Pons, poète catalan du Roussillon, né à Ille-sur-Têt en 1886 et mort dans
la même ville en 1962 après avoir été professeur au lycée de Montpellier et avoir de
1935 à 1953 occupé la chaire de langue et littérature espagnoles à la faculté de
Toulouse.
Bibliographie :
Sur les troubadours on
peut renvoyer à :
- Zuchetto Gérard, Terre des Troubadours,
Préface de Max Rouquette, Max Chaleil éditeur, 1996. (1 livre + 1 CD audio).
- Nelli René et Lavaud René, Les Troubadours,
2 vol.,Paris, 1960-1966, Desclée de Brouwer.
- Bec Pierre, Anthologie des Troubadours,
Paris, 1979, 10/18.
- Histoire et anthologie de la littérature occitane
- vol. 1 -
Age classique (1000 à 1520), R. Lafont, Presses du Languedoc, 1997.
- Linda Paterson, traduit de langlais, Le monde
des troubadours,
Presses du Languedoc, sortie prévue en 1998.
|
|