La langue d'Oc au printemps de L'Europe
  Max ROUQUETTE

   Bibliographie
Le midi de la France connut très tôt les traditions d’une société élégante et polie. On l’a déjà vu dans les cours de Flandre et de Champagne [...], la poésie se développe plus volontiers en milieu aisé.R. Sabatier La poésie du Moyen Age (Histoire de la poésie française)Ed. Albin Michel. 1975 Un jour de juillet 1924, un lycéen de Montpellier entendit au cours d’une distribution des prix un étrange discours. Il y découvrit ce qu’il cherchait obscurément. On dirait aujourd’hui : ses marques. Elles restent aussi valables qu’au premier jour. Mieux vaut leur laisser la parole.

Mes chers élèves,

" Si on m’a confié le soin de vous adresser une dernière leçon, vous désirez tous que je vous parle de l’Espagne. Il est vrai que je cède à une inclination naturelle. Mais je crois aussi que les toits pressés dans l’air salin, et vos fronts clairs, composent un milieu propice. Devant les étangs où elle mouille ses vignes, Montpellier se souvient de l’Espagne. Et d’abord Jacques d’Aragon est né dans cette ville. Celui-ci fut le plus gracieux des souverains, un chroniqueur, nous l’a dit, et tant que durera le monde, on parlera du bon roi d’Aragon (c’était aussi le Roi de Majorque).
Il a conquis sur les Maures, Valence, Murcie et les Baléares ; vos aïeux l’accompagnaient dans cette aventure. Belle époque où les tartanes des ports italiens venaient devant Maguelone, où tous les poissons de la mer portaient sur leurs écailles les armes d’Aragon, qui étaient aussi les vôtres. C’est encore dans cette ville que le roi Jacques le Conquérant accueillit son gendre, Alphonse le Savant, et les fêtes qu’il fit en son honneur furent si somptueuses que toute la Castille n’aurait pas pu les payer avec ses florins d’or et ses revenus de quatre années. Ceci se passait au XIIe siècle, à l’époque de Saint-Louis, et la langue d’oc était la plus belle des langues.
Mais cette langue si courtoise devait s’affaiblir malgré la promesse des fleurs. Si les châtelaines commençaient à lire les romans de la Table Ronde, et elles étaient séduites par la jeune voix de Marie de France, les pastourelles se nouaient toujours sur les places, et lorsque des voyageurs venaient d’Espagne ou d’Italie, ils croyaient revoir les langoureuses plaines et entendre les musiques de leur pays.C’est du moins l’aventure de deux personnages romanesques de Cervantès.

Un soir, Périandre et Auristèle vinrent se réfugier dans une auberge de Provence ou du Languedoc. Elles y firent la rencontre de trois dames d’une singulière beauté. Celles-ci s’approchèrent et, penchant leur clair visage, elles leur demandèrent qui elles étaient, en langue castillane, car elles avaient deviné que les étrangères étaient espagnoles ; et, en France, ajoute Cervantès, il n’y a homme ni femme qui ne veuille apprendre la langue castillane. Pour ma part, et bien qu’il m’en coûte de contredire Cervantès, je me suis persuadé que les trois dames s’exprimèrent en pure langue d’oc, et cela n’enlève rien au charme de l’allégorie. "

Ce discours, d’un grand poète il est vrai, exprime parfaitement ce que fut la place de l’occitan au cours, très prolongé (presque jusqu’à ce jour) d’une histoire rapidement condamnée à la clandestinité et au silence d’un oubli programmé. Alors qu’en deux ou trois siècles elle avait marqué à jamais le destin littéraire de l’Europe.

L’occitan reste encore vivant dans l’arrière-pays de trente-deux départements français. Mais il vit encore dans l’inconscient collectif d’une Europe dont il fut, à travers sa littérature, la première expression dans le monde nouveau qui après l’an mil et ses peurs marque le départ des temps modernes.
Cette explosion printanière ne dura que deux siècles environ, avant d’être écrasée par la Croisade albigeoise et la mainmise capétienne sur le monde occitan. Deux cents ans ont suffi cependant pour asseoir cette prépondérance culturelle sur le monde entier d’alors. Le message des troubadours, illustré par quelques lyriques de très haut niveau, s’étendit au continent tout entier : l’Espagne avec le marquis de Santillana, l’Angleterre de Chaucer, l’Allemagne des Minnesänger, la France des trouvères. Et, plus éclatant, sur l’Italie de Dante et de Pétrarque. Dante, la plus haute voix de la poésie italienne, ne cessa, tout au long de son œuvre, de citer avec éloge les plus grands de nos troubadours. L’hommage rendu à Arnaut Daniel est le plus éclatant. Dans une œuvre immense où jamais aucune autre langue n’est invoquée que l’italien, le poète accorde huit vers au damné qu’il admire, dans sa propre langue. Huit vers occitans de Dante. Qui témoignent avec éclat de sa parfaite familiarité avec le style et les formes de pensée du disciple de Raimbaut d’Orange. Et d’une dette qu’il n’a jamais reniée.
(Arnaut Daniel répond à Dante qui a fait son éloge, Purgatoire, chant XXVI)

Tant m’abellis vostre cortes deman
Qu’ieu no me puesc ni voill a vos cabrire.
Ieu sui Arnaut que plor e vau cantan ;
consiros vei la passada folor
e vei jausen lo joi qu’esper deman.
Ara vos prec per aquella valor
que vos guida al som de l’escalina,
soventra vos a temps de ma dolor.

(Tant me plaît votre courtoise demande que je ne veux ni ne peux me cacher à vous. Je suis Arnaut qui pleure et vais chantant ; je vois dans ma tristesse ma folie passée et vois dans le plaisir la joie qui m’attend. Je vous prie maintenant, par cette vertu qui vous guide au sommet de la pente, qu’il vous souvienne à temps de ma douleur).

Il y avait, au-delà même des chants d’amour qu’elles voulaient être - et peut-être paraître - il y avait dans ces " cansos " une force nouvelle qu’il est difficile de ne pas nommer : liberté. On peut déjà noter, à ce sujet, que les premières et déterminantes franchises obtenues de leurs seigneurs par les consuls des cités le furent d’abord et clairement dans le midi occitan. Exemple : la reconnaissance par Pierre II d’Aragon et sa femme Marie de Montpellier, des libertés des citoyens de Montpellier, rédigée en occitan, dans le Petit Thalamus, le 15 août 1204.
Cette liberté naissante s’étendit d’abord à la femme. Même si le culte marial instauré par l’Église vers cette époque contribua largement à ce premier processus d’émancipation, on ne peut mettre en doute que très large et très puissant fut l’écho que lui apportèrent les cansos des troubadours. Car ils étendaient au monde laïque une donnée limitée jusque-là à la Vierge Marie. Surtout au sein d’une société féodale qui gardait, face au pouvoir clérical une indépendance dont maint troubadour nous apporta la preuve. A commencer par le premier d’entre eux dans le temps, Guillaume IX de Poitiers, auquel Guillaume de Nogaret, juriste montpelliérain et conseiller de Philippe le Bel, apporta comme un écho aussi retentissant.
Libération encore, et c’est une de leurs forces, les troubadours l’apportèrent dans l’écriture. Avec leurs divers modes de concevoir la poésie : trobar clar, trobar clus, trobar ric. Poésie ouverte, poésie fermée (hermétique), poésie très élaborée. Dans cette évolution le dire du poète échappe à la simple énonciation de sentiments ou d’idées. Il devient l’objet même de son travail d’artiste. La parole prend part, à partir de ses formes, à la création d’un univers poétique nouveau, échappé aux normes quotidiennes et où le rêve peut apparaître et vivre de son étrange vie. Le poète joue avec les mots, les conjugue, les oppose, les fait chanter et, de là, peut composer, rien qu’avec eux, les mille feux d’un monde inconnu, soudain révélé dans tous ses états. Il n’est pas jusqu’au néant qui, dès la naissance de la poésie occitane, ne se soit mobilisé pour créer un poème. Avec toutes les libertés qui en découlent. De Gongora à Mallarmé en passant par Maurice Scève, cette leçon ne sera pas oubliée.
On comprend alors l’accueil que la jeune Europe en devenir, à peine issue de tant d’ombres et de tant de peurs, pouvait réserver à ces inlassables voyageurs, ces explorateurs, déjà, de l’inconnu.
Plus difficile à cerner et à définir, leur apport majeur, ce qu’on a appelé " l’amour courtois ", ce qu’ils nommaient la " fin amor ". Cette exaltation de l’amour au-delà même de son accomplissement, la sublimation qu’ils en amenèrent, ont profondément et durablement changé l’esprit de l’Occident. Car ce n’est pas seulement d’amour qu’il s’agissait, mais d’une vision globale des rapports humains. Ils ont exalté la jeunesse, valeur essentielle pour eux, celle du cœur, mais aussi celle de l’esprit. Comme encore le " joi " qui est au niveau de l’être l’écho vivant des forces du printemps. Avec tout ce que la jeunesse peut entraîner : ouverture de l’esprit, spontanéité, générosité, don entier de soi-même.De la femme ils ont fait celle par qui l’homme devient grand. A l’inverse de toute l’Antiquité, ils en ont apporté et exalté le respect. Dans l’univers jusque là trop humain pour ne pas dire brutal ou esclavagiste de l’amour, ils ont introduit une dimension nouvelle, comme venue de la mystique religieuse, ouvrant ainsi le cœur de l’homme à la soif, à l’appel, au désir de l’absolu.

Même au-delà de cet impossible absolu, reste le don précieux sur qui se prolonge encore et vit la rêverie et l’aspiration des hommes : cette quête de la pureté. Et vaille que vaille, à pas de colombes, cette confiance fraternelle retrouvée entre les deux parts de l’humanité, qu’il faut encore faire effort pour approcher et pour atteindre.

Les troubadours, ces poètes chanteurs - car leur poésie était indissociable de la musique et les jongleurs les accompagnaient avec leurs instruments et même chantaient pour eux - ne restaient pas confinés dans leur province. Appelés de tous côtés, ils répandaient de tous côtés leur poésie et les formes dont elle était porteuse. Au-delà même des seigneurs amis, c’étaient de grands voyageurs. Toutes les cours d’Europe les reçurent. À commencer par la cour de France tant qu’Aliénor d’Aquitaine, la petite-fille du premier de nos troubadours, Guillaume IX d’Aquitaine, resta l’épouse du roi de France Louis VII. Puis quand Aliénor fut devenue reine d’Angleterre, après avoir épousé Henri II, duc de Normandie, elle entraîna ses troubadours à la cour de Londres. Aux cours serait mieux dire, car on délocalisait beaucoup en ce temps-là : Poitiers, Limoges... À Londres la rejoignit son adorateur Bernard de Ventadour, le plus illustre des troubadours qui pratiquait le " trobar clar ". Il y retrouva Bertrand de Born, seigneur turbulent et brutal, tour à tour adversaire puis ami dévoué du fils du roi Henri II, " le jeune Henri ". Marcabru hanta les cours du Portugal, de Castille, celle de Louis VII. Peire Vidal, toulousain, battit tous les records : la cour de Raymond V de Toulouse, celle de Barral des Baux, à Marseille, celle d’Alphonse II d’Aragon, les châteaux du Carcassès où il aima, sans écho, la célèbre Louve de Pennautier que se disputaient rois, princes et troubadours, le marquis de Montferrat, en Piémont, quand les choses tournèrent mal, la cour de Hongrie, Barcelone, bien sûr, celles de Gênes, de Sicile, de Malte...

Il y eut des troubadours italiens illustres, tels Sordel, le mantouan, Perceval Doria. Une poésie italienne va naître sous l’influence des grands troubadours d’Occitanie. Avec Gui d’Arezzo, Dante da Maiano, Pier delle Vigne, pour aboutir au dolce stil nuovo avec Guido Cavalcanti, Guido Quinizello, Cino da Pistoia et surtout Dante Alighieri. L’empereur Frédéric II de Hohenstaufen ne dédaigna pas lui-même, d’écrire des poèmes en occitan.
De là ce magistère de deux siècles seulement mais dont l’influence n’a pas cessé de rayonner, même obscurément sur le monde. Certains rayons, même invisibles, on le sait maintenant, peuvent durer plus de mille ans.

On ne saurait parler de la littérature occitane au Moyen Âge sans évoquer son substrat, la langue populaire. On oublie trop souvent les traités de droit, de médecine, de chirurgie, de mathématique, voire d’alchimie. Même traduits du latin ou de l’arabe, ils témoignaient d’un besoin imposé par l’usage constant et général de l’occitan. Aussi bien les témoignages de la vie politique, tels que les " Petits Thalamus " qui, jusqu’en 1400 et au-delà, furent les chroniques vivantes des faits quotidiens marquant l’histoire d’une cité, affirmant déjà, à chaque page, cet esprit d’indépendance que l’Occitanie fut la première en Europe à manifester de façon si évidente et affirmée. Rédigés en occitan, ils sont un trésor de mémoire, riche de toutes les formes de l’esprit et de la vie du temps.
Dans les rues où marcha Rabelais ce n’était que l’occitan que l’on entendait. Le grand et vorace rieur en fit son miel. Son œuvre est riche de notre vocabulaire : Gargamelle c’est ici la gorge : la " garganta ". Comme encore celle, fort en pente de Gargantua. On a dénombré chez Rabelais plusieurs centaines de mots recueillis à Montpellier ou à Toulouse.
L’école de médecine de Montpellier fut un creuset où passaient pour en repartir chargés de tous les savoirs du temps de jeunes hommes venus de l’Europe entière : Pologne, Hongrie, Portugal, Espagne, Allemagne, Égypte, Roumanie, Pays-Bas. Ils rayonnaient ensuite dans toutes les cours d’Europe où leur réputation médicale les rendait indispensables. Avec d’étonnantes destinées. Tel Portugais, dit (en latin, c’était la mode de l’époque) Petrus Hispanus, à force de soigner évêques, cardinaux et papes devint pape lui-même. Beaucoup d’autres furent des conseillers aussi politiques que médicaux.
Ils étaient aussi juristes, comme Guillaume de Nogaret, le terrible ministre de Philippe le Bel qui détruisit la puissance des Templiers et se rendit illustre en levant, le premier de l’histoire, la main sur un pape, Boniface VIII. On a dit que Nogaret, né en Ariège, était de famille cathare...
Et ils écrivaient aussi quelques-unes de leurs œuvres en occitan ces juifs chassés d’Espagne par les rois chrétiens. Ils nous apportaient le savoir antique des Grecs et des Romains et celui du Moyen-Orient. Écrits savants mais aussi écrits mystiques et théologiques. Expulsés, " faidits ", selon le terme occitan, ils reçurent ici le meilleurs accueil. Quelques-uns devinrent les premiers maîtres de l’université montpelliéraine. Ils furent de ceux qui en firent le foyer international qu’elle fut et est restée.

Note :

Max Rouquette, écrivain occitan de grand renom, poète, prosateur, auteur dramatique, est né en 1908 à Argeliers (Hérault) et vit et écrit à Montpellier. Le CRDP de Montpellier a publié en 1993 une édition revue et corrigée par P. Sauzet et Ph. Gardy et par l’auteur lui-même de son Verd Paradis, recueil de ses seize premières nouvelles, dont on trouvera en librairie une traduction française, Vert Paradis ainsi qu’un autre recueil Le Grand théâtre de Dieu. Le CRDP publiait aussi en 1996 une Anthologie bilingue de Max Rouquette, textes occitans traduits par Roland Pécout.
Le poète que cite Max Rouquette au début de son article n’est autre que Joseph Sébastien Pons, poète catalan du Roussillon, né à Ille-sur-Têt en 1886 et mort dans la même ville en 1962 après avoir été professeur au lycée de Montpellier et avoir de 1935 à 1953 occupé la chaire de langue et littérature espagnoles à la faculté de Toulouse.

Bibliographie :

Sur les troubadours on peut renvoyer à :
  • Zuchetto Gérard, Terre des Troubadours,
    Préface de Max Rouquette, Max Chaleil éditeur, 1996. (1 livre + 1 CD audio).
  • Nelli René et Lavaud René, Les Troubadours,
    2 vol.,Paris, 1960-1966, Desclée de Brouwer.
  • Bec Pierre, Anthologie des Troubadours,   Paris, 1979, 10/18.
  • Histoire et anthologie de la littérature occitane - vol. 1 -
    Age classique (1000 à 1520), R. Lafont, Presses du Languedoc, 1997.
  • Linda Paterson, traduit de l’anglais, Le monde des troubadours,
    Presses du Languedoc, sortie prévue en 1998.
“Aujourd’hui, si les noms de Bertran de Born, de Bernart de Ventadour, d’Arnaut Daniel, de Marcabru, de Peire Cardenal ou Raimbaut de Vacqueiras sont chers à tout amateur de poésie, on s’étonne de les voir bannis de bien des manuels scolaires quitte à s’étonner que leurs descendants expriment parfois une révolte”R. Sabatier (op. cit.)
En 1165, Aliénor accoucha du dernier de ses enfants […].C’était le dixième.Elle avait quarante et un ans. Ses capacités de reproduction, comme celles de toutes les dames de son monde, avaient été exploitées à fond. Comme celles-ci, elle s’établit après la ménopause en position de matrone.Georges DUBY Dames du XIIe siècle
Point n’est merveille que je chante Mieux que les autres chanteurs Car plus va mon cœur vers amour.B. de Ventadour.