Vers les icebergs : Le Clézio dans le sillage d’Henri Michaux
Danielle PUECH

" Si je compte les heures, je lis plus que je n’écris. Je lis sans aucun ordre, et en même temps, des livres historiques, des essais philosophiques, de la poésie ".J.M.G. L.C. Lire n° 230
C’est angoissant, cette voix, ce poème, mais c’est aussi la plus belle, la seule aventure. Si on vous parle du temps qui passe, du temps qu’il fait, de la mort, de l’éternité : n’écoutez pas, ce sont des mensonges ennuyeux et endormants. Mais si, à cet instant, dans la rue, dans l’autobus, ou bien dans l’ascenseur, tout à coup vous entendez cette voix, avec toujours les mêmes mots, qui dit toujours la même chose... Si la voix vous parle du Nord, du Nord seulement, le grand Nord, là-bas, alors votre corps tourne et s’oriente, et votre regard traverse l’espace, et vous écoutez les craquements de la calotte polaire, le vent sur la mer, et vous sentez le froid très pur, et vous voyez la lumière coupante, et votre peau frissonne au contact de cette eau, partout autour de vous, cette eau qui coule du haut en bas de la terre. Oui, c’est vers le nord que nous allons.
 

 Vers les icebergs, Le Clézio

(1) Ecrit en 1934 et paru dans " La nuit remue " (Gallimard, 1967).
Vers les
icebergs édité chez " Fata Morgana " en 1978 est un petit ouvrage inspiré à Le Clézio par son admiration pour Michaux. Après une courte préface, soulignant ce que le romancier retient d’essentiel dans le poète, " cette force jointe à ce silence " (p.7), Le Clézio compose une sorte de long poème en prose intitulé Vers les icebergs sous-tendu par le poème de Michaux, Icebergs
(1)
Le Clézio ne reproduit pas ce texte alors qu’ensuite il cite intégralement un autre poème, Iniji (2) suivi de quelques réflexions sur la poésie, intitulées 
(2) Paru d’abord dans " Paix dans les brisements " (K. Klienker, 1959), puis dans Moments, Traversées du temps(Gallimard, 1973). elles aussi " Iniji ". L'ensemble de cet ouvrage peut être lu comme un véritable art poétique ainsi que le montre très bien Elisabeth Ravoux-Rallo, 
dans son article intitulé : " Vers les icebergs : un art poétique (3) ". Mais,
(3) La revue Sud N° 85-86,1990 si la préface et ce qui est intitulé " Iniji " disent, dans un langage oscillant entre l’abstrait et le concret, ce qu’est la poésie pour Le Clézio, le texte " Vers les icebergs ", en même temps qu’il retrace l’aventure de la création poétique, crée le poème nourri de tout l’univers mental et imaginaire de l’écrivain. 
 
Qu'est-ce que la poésie ?
" J’ai commencé à écrire vers sept ou huit ans, avec pour seul lectorat ma famille immédiate. J’ai ensuite écrit beaucoup de poésie que je n’osais montrer à personne ".J.M.G. L.C.Lire n° 230
S’interrogeant sur la poésie, pour " savoir ce qu’elle veut, ce qu’elle nous veut " (p.57), Le Clézio commence par rejeter la poésie traditionnelle rimée et rythmée, celle où l’on trouve des " mots, des bouts de phrases, balancés, hésitants, versatiles, des mots qu’on n’arrive pas à arrêter ". De même il se détourne des poèmes déclamatoires qui " parlaient de choses graves, qui insultaient, qui blasphémaient " (p.58). Pour lui, ces poèmes sont faits de " mots volés, qui n’allaient nulle part, sans force, sans durée, sans mémoire, qu’on lisait vaguement, puis qu’on abandonnait [...] ils étaient sans racines, puisqu’ils ne vivaient pas, et qu’ils ressemblaient à des coquilles vides " (p 58-59).
" La poésie n’est pas autre chose que tentative pour échapper au réel et à l’imaginaire pour faire advenir le symbolique, tentative (…) qui trouve sa plénitude (…) lorsque les syllabes deviennent musique pour cesser de constituer des mots " .E. Ravoux Rallo,Revue Sud,n° 85/86 En effet, dans le langage, Le Clézio distingue deux types de mots : d’une part les " mots empoisonnés et menteurs " assimilés à des " murs ", " ces mots courants. Dressés comme des meutes, utiles à chasser, chercher, aboyer " et qui constituent " les paroles du langage organisé (le langage des thèses et antithèses, le langage des analyses, des jugements et des proclamations solennelles) " ; d'autre part les " mots qui libèrent  [...]  Des mots aériens suspendus sur le ciel blanc en escaliers immobiles " qui correspondent " à une autre langue qu’on parlait avant sa naissance. Une langue très ancienne, qui ne servait à rien, qui n’était pas la langue du commerce des hommes avec les hommes. Pas une langue de séduction, pour suborner ou pour asservir ". Dans cette langue, les mots " existaient en même temps que la vie, pas détachés d’elle. Ils étaient une danse, une nage, un vol, ils étaient du mouvement " (p. 60 à 62). Cette langue, Le Clézio la retrouve chez Michaux qui lui révèle ce qu’est la poésie à l’état  
pur : " Maintenant, après " Iniji ", on ne s’interroge plus. On a une certitude " (p. 59). Des poèmes comme " Iniji " ou " Icebergs " permettent de redécouvrir, le temps de la lecture seulement, cette langue originelle ; redécouverte intime, physique, plongée au fond de la pensée et de l’imaginaire qui redonne sens à la vie car : " Insensé, mobile, [le poème] glisse en vous et vous explore ; ou bien c’est vous qui n’aviez pas de corps et qui, maintenant, avez le corps d’Iniji. Vous ne saviez pas parler. Vous n’aviez pas d’idées, pas d’images, vous n’aviez pas de Nord " (p. 61).
" Le mot,c’est le langage élémentaire qui,si proche des urnes de la mort,donne le poignant sentiment d’être le commencement ".D. Leuwers,Revue Sud,n° 85/86 Mais cette langue d’" Iniji " est si parfaite qu’elle peut réduire le lecteur au silence ou lui échapper sans cesse. " Iniji n’existe pas. Chaque fois qu’on l’aperçoit, la langue claque et le mot meurt " car " Les mots sont au-delà, toujours au-delà, et il faut tenter vite de les rejoindre " (p. 64). La rencontre avec la poésie ne peut être qu’un instant privilégié qui fait prendre conscience que les mots du " langage organisé " et de la poésie ordinaire ne sont que de " mauvais oripeaux, [des] masques, [des] bagues, [des] ceintures qu’on avait accumulés sur soi, qu’on avait laissé  
suspendre " (p. 64).On voudrait bien s’en débarrasser. Mais l’entreprise est douloureuse, voire impossible car " les mots ne sont pas seulement des mots. Ils ont de longues racines enfoncées dans le sang, et les arracher fait mal " (p. 63). Ces mots " parasites " empêcheront la véritable création poétique et il faut alors se contenter de ces rencontres rares et fulgurantes avec de vrais poètes comme Michaux. " Il ne s’agit pas de changer de vie, de changer de visage ou de nom. Iniji veut seulement qu’on se souvienne. La langue hors du temps, hors de l’espace, la langue qu’on parle éternellement, et qui sait vous attendre... " (p. 65). Iniji ou la poésie apparaît " quand on ne l’attendait plus " et disparaît aussi vite qu’elle est venue, laissant planer une interrogation nostalgique. 
Le Clézio dit ici sa difficulté à être vraiment poète et son désir de devenir, comme Michaux, celui qui parle cette langue fuyant sans cesse mais qui crée " un poème qui n’est pas comme les autres, sûrement, qui ne distrait pas, qui ne se dérobe pas [...] [qui] est passé par le tremblement de l’écriture" (p. 59). Cependant ce poème " n’est pas seulement dans ce tremblement, pas seulement pour les yeux. Il est ailleurs, autour de nous, dans les nuages, dans le feuillage des arbres vus de loin, dans la mer, dans l’herbe foulée d’une piste. Aussi dans les rues d’une très grande ville, entre les murs des immeubles, avec les mouvements de voitures, les klaxons, les lumières, la foule " (p. 59-60). Au moment même où Le Clézio ne se trouve pas assez poète, c’est tout l’univers de ses romans qui surgit, celui où la présence du monde matériel n’est pas obstacle à la poésie mais fondement même de celle-ci. 
La difficile et en même temps si limpide poésie de Michaux paraît comme un modèle, un au-delà inaccessible et en même temps comme un stimulant à la propre écriture poétique de Le Clézio. Considérant dans la préface que  
" La parole de Michaux nous éloigne de notre monde, nous guide à l’aventure, nous donne un autre monde " (p. 10), il est normal qu’il proclame : " Je veux lire la poésie de Michaux comme on voyage " (p. 9). Et c’est dans un véritable voyage que nous entraîne Vers les icebergs, voyage poétique dans l’univers mental et imaginaire de l’écrivain enfin libéré par la parole de Michaux. Le lecteur de poèmes devient à son tour poète. 
 
Le Clézio poète : Vers les icebergs
" Les mots ne sont plus des éclairs qui passent, le temps de livrer le sens. Il faut s’y arrêter ".E. Ravoux Rallo,Revue Sud,n° 85/86
Le Clézio en même temps qu’il voyage sur les mots de Michaux, à la découverte des " icebergs ", nous invite à parcourir les différentes étapes du chemin qui mène vers la poésie. C’est un voyage dans le langage et par le langage auquel est convié le lecteur. D'abord " nous errons " dans un état proche du néant, privés de toute sensation car nous ne disposons pas des mots. " Nous n’entendons pas. [...] Nous voyons à peine [...] Nous ne sentons pas [...] perdus sur la grande étendue opaque où il n’y a pas de mots " (p. 13). C’est comme si nous étions privés de corps, pétrifiés dans un monde lui-même pétrifié. " L’air est de la pierre, l’eau est de la pierre " (p. 14). Cependant nous savons que les mots existent, mais ils restent insaisissables car " Ils passent, comme des oiseaux, vite, en suivant leur route incompréhensible " (p.13).
 
Alors, malgré l’engourdissement de nos sens et la difficulté de l’entreprise, nous embarquons pour l’aventure poétique sans savoir où nous allons, guidés par le bruit de la mer " qui emplit toutes les rues et toutes les avenues, les esplanades, plus puissant que le bruit des machines et des hommes " (p. 15). Il faut s’arracher à la terre, s’en libérer avec une violence et une exaltation qui ne sont pas sans rappeler le début du Bateau ivre. Ce voyage est long et difficile et, sans la voix de poètes comme Michaux, nous ne pourrions plus avancer. Mais " [les] mots puissants nous poussent en avant, nous arrachent à nos rivages habités... " (p. 20). D’ailleurs ces mots sont d’une espèce particulière : " [ce] sont des choses, qui luisent et pèsent de toute leur force [...] des signes sans mystère, desdessins clairs, des corps qui dansent, des cris, des vols lents de cormorans, des squales rapides dans l’eau glacée [...], des ponts [...], des traînées de réacteurs, des traces de pas sur le sable " (p. 20-21). C’est pourquoi la poésie peut surgir du monde banal et quotidien si on sait y chercher " des traces ". Ainsi parfois " on croit les reconnaître, dans la ville au hasard ", dans " le blanc d’un réfrigérateur, immense, immense ", dans " le bleu d’un camion, bleu glacé, bleu sans limites, dans le bruit de vent des ascenseurs, le bruit de mer des voitures dans les rues "  
(p. 21-22). Dans ces moments-là, " on n’est pas loin " de la poésie mais on est encore loin de son centre.
" Son itinéraire est essentiel : constitué par le langage, frôlant sans cesse le sujet, il ne cesse de proclamer que celui-ci échappe, et ne cesse de le faire advenir par là-même en cela Poète à part entière ".E. Ravoux Rallo,Revue Sud,n° 85/86 Il faut poursuivre vers son véritable pays, " le pays du Nord perpétuel, du tout à fait Nord, le pays où le ciel ne s’efface pas, où la nuit ne cède  
pas... " (p. 22). Pour cela il faut retrouver " [la] parole du poème [qui] nous habite depuis si longtemps " (p. 23), comme si elle avait été entendue avant même notre naissance, dans le ventre de notre mère. Il s’agit de retrouver un langage originel qui est celui de la poésie : " C’est le poème, c’est le langage, c’est la même chose " (p. 24). En fait, ce voyage vers " les nuits de l’hyperboréal " a été entrepris depuis longtemps par chacun d'entre nous. " On part sans s’en apercevoir. On était là, quelque part dans la ville sans orient, et tout à coup on est au large, sur la mer, en route vers le Nord " (p. 25). 
Au-dessus de l’étendue marine apparaît la voûte céleste nocturne parsemée d’étoiles qui " indiquent ", elles aussi, depuis toujours " la route à suivre " (p. 28). Et c’est enfin le face à face avec " Polaris ", l’étoile polaire qui  
" porte le nom le plus important du langage peut-être " (p. 28) et qui signale que l’on est enfin arrivé " dans le domaine du Nord [...] là où se forment les mots du langage " (p. 29). Alors on peut se poser la question de son identité et de son existence : " Qui suis-je ? Est-ce que je vis encore ? " (p. 29). 
Ceux qui parviennent en ces lieux ressentent une satisfaction absolue, et, libérés de la laideur et de la violence d’un monde qu’ils ont laissé derrière eux, " libres de la peur et des désirs, [...] libres du poids du corps, libre des cages, plus vite que les oiseaux, plus vite que les squales " (p. 32), ils volent " entre les deux sphères parfaites de l’eau et de la mer " (p. 31). Dans cet état de grâce, proche de l’extase, nous pouvons enfin découvrir  
" les dieux, les vrais " (p. 33). Ce sont les icebergs, jamais nommés ainsi, mais évoqués " sur l’eau bleue et profonde [...], debout, hauts et blancs, dans la lumière de l’étoile solitaire " (p. 34). Ils sont " [la] beauté suprême [qui], quand on l’a aperçue une fois, termine toutes les aventures " (p. 34). Le but du voyage est atteint, en ce lieu mythique " au sommet du monde " (p. 35), là " où naissent les saisons, les orages, les courants de la mer, l’électricité du ciel ". C’est aussi " le lieu de la naissance du langage là où il n’y a plus qu’un seul mot, un mot intense et bref qui brille comme cette étoile " (p. 36). 
La quête poétique, qui se confond avec celle du langage, s’est achevée ; la création poétique se confond avec cette vision de " l’éden boréal " (p. 37) et le poète pourra retrouver ces instants privilégiés " chaque fois que revient la voix " (p. 37). " Alors il n’y a plus tout cela, ces esplanades, ces pylônes, ces rues et ces routes : il y a la mer. La mer bleue d’acier sous le ciel, au soleil. Alors, d’un seul bond, on est tout près du Pôle d’Inaccessibilité au centre de la mer et du ciel " (p. 38).
" La littérature serait-elle inexorablement vouée à dire avec des mots ce qui est au-delà des mots ? ".D. Leuwers,Revue Sud,n° 85/86 Ce long poème en prose, guidé par la voix souterraine de Michaux, en même temps qu’il exprime la difficulté de la création poétique, révèle que chez Le Clézio la frontière entre le réel et le symbolique est mouvante, que la poésie est souvent à l’œuvre dans sa prose et que le travail sur le langage est fondamental. N’écrit-il pas que " Le pays glacé et pur, le pays sans frontière où ne cesse de parler la voix du poème, n’est plus étranger ; il est au centre de la vie " ? (p. 40).