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Danielle PUECH
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Cest angoissant, cette voix, ce poème, mais cest aussi la plus belle, la
seule aventure. Si on vous parle du temps qui passe, du temps quil fait, de la mort,
de léternité : nécoutez pas, ce sont des mensonges ennuyeux et endormants.
Mais si, à cet instant, dans la rue, dans lautobus, ou bien dans lascenseur,
tout à coup vous entendez cette voix, avec toujours les mêmes mots, qui dit toujours la
même chose... Si la voix vous parle du Nord, du Nord seulement, le grand Nord, là-bas,
alors votre corps tourne et soriente, et votre regard traverse lespace, et
vous écoutez les craquements de la calotte polaire, le vent sur la mer, et vous sentez le
froid très pur, et vous voyez la lumière coupante, et votre peau frissonne au contact de
cette eau, partout autour de vous, cette eau qui coule du haut en bas de la terre. Oui,
cest vers le nord que nous allons. Vers les icebergs, Le Clézio |
| (1) Ecrit en 1934 et paru dans " La nuit remue " (Gallimard, 1967). |
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Vers les icebergs édité chez " Fata Morgana " en 1978 est un petit ouvrage
inspiré à Le Clézio par son admiration pour Michaux. Après une courte préface,
soulignant ce que le romancier retient dessentiel dans le poète, " cette force
jointe à ce silence " (p.7), Le Clézio compose une sorte de long poème en prose
intitulé Vers les icebergs sous-tendu par le poème de Michaux, Icebergs (1) |
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Le Clézio ne
reproduit pas ce texte alors quensuite il cite intégralement un autre poème, Iniji
(2) suivi de quelques réflexions sur la poésie, intitulées |
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Paru dabord dans " Paix dans les brisements " (K. Klienker, 1959), puis dans
Moments, Traversées du temps(Gallimard, 1973). |
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elles aussi "
Iniji ". L'ensemble de cet ouvrage peut être lu comme un véritable art poétique ainsi
que le montre très bien Elisabeth Ravoux-Rallo,
dans son article intitulé : " Vers les icebergs : un art
poétique (3) ". Mais, |
| (3) La revue Sud N° 85-86,1990 |
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si la préface et
ce qui est intitulé " Iniji " disent, dans un langage oscillant entre labstrait
et le concret, ce quest la poésie pour Le Clézio, le texte " Vers les icebergs
", en même temps quil retrace laventure de la création poétique, crée le
poème nourri de tout lunivers mental et imaginaire de lécrivain.
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| Qu'est-ce que la poésie ? |
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Sinterrogeant sur la poésie, pour " savoir ce quelle veut, ce quelle
nous veut " (p.57), Le Clézio commence par rejeter la poésie traditionnelle rimée et
rythmée, celle où lon trouve des " mots, des bouts de phrases, balancés,
hésitants, versatiles, des mots quon narrive pas à arrêter ". De même il
se détourne des poèmes déclamatoires qui " parlaient de choses graves, qui
insultaient, qui blasphémaient " (p.58). Pour lui, ces poèmes sont faits de " mots
volés, qui nallaient nulle part, sans force, sans durée, sans mémoire, quon
lisait vaguement, puis quon abandonnait [...] ils étaient sans racines,
puisquils ne vivaient pas, et quils ressemblaient à des coquilles vides " (p
58-59). |
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En effet, dans le
langage, Le Clézio distingue deux types de mots : dune part les " mots
empoisonnés et menteurs " assimilés à des " murs ", " ces mots courants. Dressés
comme des meutes, utiles à chasser, chercher, aboyer " et qui constituent " les paroles
du langage organisé (le langage des thèses et antithèses, le langage des analyses, des
jugements et des proclamations solennelles) " ; d'autre part les " mots qui
libèrent [...] Des mots aériens suspendus sur le ciel blanc en escaliers
immobiles " qui correspondent " à une autre langue quon parlait avant sa
naissance. Une langue très ancienne, qui ne servait à rien, qui nétait pas la
langue du commerce des hommes avec les hommes. Pas une langue de séduction, pour suborner
ou pour asservir ". Dans cette langue, les mots " existaient en même temps que la vie,
pas détachés delle. Ils étaient une danse, une nage, un vol, ils étaient du
mouvement " (p. 60 à 62). Cette langue, Le Clézio la retrouve chez Michaux qui lui
révèle ce quest la poésie à létat
pur : " Maintenant, après " Iniji ", on ne
sinterroge plus. On a une certitude " (p. 59). Des poèmes comme " Iniji " ou "
Icebergs " permettent de redécouvrir, le temps de la lecture seulement, cette langue
originelle ; redécouverte intime, physique, plongée au fond de la pensée et de
limaginaire qui redonne sens à la vie car : " Insensé, mobile, [le poème] glisse
en vous et vous explore ; ou bien cest vous qui naviez pas de corps et qui,
maintenant, avez le corps dIniji. Vous ne saviez pas parler. Vous naviez pas
didées, pas dimages, vous naviez pas de Nord " (p. 61). |
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Mais cette langue
d" Iniji " est si parfaite quelle peut réduire le lecteur au silence ou lui
échapper sans cesse. " Iniji nexiste pas. Chaque fois quon laperçoit,
la langue claque et le mot meurt " car " Les mots sont au-delà, toujours au-delà, et
il faut tenter vite de les rejoindre " (p. 64). La rencontre avec la poésie ne peut
être quun instant privilégié qui fait prendre conscience que les mots du "
langage organisé " et de la poésie ordinaire ne sont que de " mauvais oripeaux, [des]
masques, [des] bagues, [des] ceintures quon avait accumulés sur soi, quon
avait laissé
suspendre " (p. 64).On voudrait bien sen
débarrasser. Mais lentreprise est douloureuse, voire impossible car " les mots ne
sont pas seulement des mots. Ils ont de longues racines enfoncées dans le sang, et les
arracher fait mal " (p. 63). Ces mots " parasites " empêcheront la véritable
création poétique et il faut alors se contenter de ces rencontres rares et fulgurantes
avec de vrais poètes comme Michaux. " Il ne sagit pas de changer de vie, de
changer de visage ou de nom. Iniji veut seulement quon se souvienne. La langue hors
du temps, hors de lespace, la langue quon parle éternellement, et qui sait
vous attendre... " (p. 65). Iniji ou la poésie apparaît " quand on ne lattendait
plus " et disparaît aussi vite quelle est venue, laissant planer une interrogation
nostalgique.
Le Clézio dit ici sa difficulté à être vraiment poète
et son désir de devenir, comme Michaux, celui qui parle cette langue fuyant sans cesse
mais qui crée " un poème qui nest pas comme les autres, sûrement, qui ne
distrait pas, qui ne se dérobe pas [...] [qui] est passé par le tremblement de
lécriture" (p. 59). Cependant ce poème " nest pas seulement dans ce
tremblement, pas seulement pour les yeux. Il est ailleurs, autour de nous, dans les
nuages, dans le feuillage des arbres vus de loin, dans la mer, dans lherbe foulée
dune piste. Aussi dans les rues dune très grande ville, entre les murs des
immeubles, avec les mouvements de voitures, les klaxons, les lumières, la foule " (p.
59-60). Au moment même où Le Clézio ne se trouve pas assez poète, cest tout
lunivers de ses romans qui surgit, celui où la présence du monde matériel
nest pas obstacle à la poésie mais fondement même de celle-ci.
La difficile et en même temps si limpide poésie de
Michaux paraît comme un modèle, un au-delà inaccessible et en même temps comme un
stimulant à la propre écriture poétique de Le Clézio. Considérant dans la préface
que
" La parole de Michaux nous éloigne de notre monde, nous
guide à laventure, nous donne un autre monde " (p. 10), il est normal quil
proclame : " Je veux lire la poésie de Michaux comme on voyage " (p. 9). Et cest
dans un véritable voyage que nous entraîne Vers les icebergs, voyage poétique dans
lunivers mental et imaginaire de lécrivain enfin libéré par la parole de
Michaux. Le lecteur de poèmes devient à son tour poète.
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| Le Clézio poète : Vers les
icebergs |
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Le Clézio en même temps quil voyage sur les mots de Michaux, à la découverte des
" icebergs ", nous invite à parcourir les différentes étapes du chemin qui mène vers
la poésie. Cest un voyage dans le langage et par le langage auquel est convié le
lecteur. D'abord " nous errons " dans un état proche du néant, privés de toute
sensation car nous ne disposons pas des mots. " Nous nentendons pas. [...] Nous
voyons à peine [...] Nous ne sentons pas [...] perdus sur la grande étendue opaque où
il ny a pas de mots " (p. 13). Cest comme si nous étions privés de corps,
pétrifiés dans un monde lui-même pétrifié. " Lair est de la pierre, leau
est de la pierre " (p. 14). Cependant nous savons que les mots existent, mais ils restent
insaisissables car " Ils passent, comme des oiseaux, vite, en suivant leur route
incompréhensible " (p.13).
Alors, malgré lengourdissement de nos sens et la
difficulté de lentreprise, nous embarquons pour laventure poétique sans
savoir où nous allons, guidés par le bruit de la mer " qui emplit toutes les rues et
toutes les avenues, les esplanades, plus puissant que le bruit des machines et des hommes
" (p. 15). Il faut sarracher à la terre, sen libérer avec une violence et
une exaltation qui ne sont pas sans rappeler le début du Bateau ivre. Ce voyage
est long et difficile et, sans la voix de poètes comme Michaux, nous ne pourrions plus
avancer. Mais " [les] mots puissants nous poussent en avant, nous arrachent à nos
rivages habités... " (p. 20). Dailleurs ces mots sont dune espèce
particulière : " [ce] sont des choses, qui luisent et pèsent de toute leur force [...]
des signes sans mystère, desdessins clairs, des corps qui dansent, des cris, des vols
lents de cormorans, des squales rapides dans leau glacée [...], des ponts [...],
des traînées de réacteurs, des traces de pas sur le sable " (p. 20-21). Cest
pourquoi la poésie peut surgir du monde banal et quotidien si on sait y chercher " des
traces ". Ainsi parfois " on croit les reconnaître, dans la ville au hasard ", dans "
le blanc dun réfrigérateur, immense, immense ", dans " le bleu dun camion,
bleu glacé, bleu sans limites, dans le bruit de vent des ascenseurs, le bruit de mer des
voitures dans les rues "
(p. 21-22). Dans ces moments-là, " on nest pas loin
" de la poésie mais on est encore loin de son centre. |
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Il faut
poursuivre vers son véritable pays, " le pays du Nord perpétuel, du tout à fait Nord,
le pays où le ciel ne sefface pas, où la nuit ne cède
pas... " (p. 22). Pour cela il faut retrouver " [la]
parole du poème [qui] nous habite depuis si longtemps " (p. 23), comme si elle avait
été entendue avant même notre naissance, dans le ventre de notre mère. Il sagit
de retrouver un langage originel qui est celui de la poésie : " Cest le poème,
cest le langage, cest la même chose " (p. 24). En fait, ce voyage vers "
les nuits de lhyperboréal " a été entrepris depuis longtemps par chacun d'entre
nous. " On part sans sen apercevoir. On était là, quelque part dans la ville sans
orient, et tout à coup on est au large, sur la mer, en route vers le Nord " (p. 25).
Au-dessus de létendue marine apparaît la voûte
céleste nocturne parsemée détoiles qui " indiquent ", elles aussi, depuis
toujours " la route à suivre " (p. 28). Et cest enfin le face à face avec "
Polaris ", létoile polaire qui
" porte le nom le plus important du langage peut-être "
(p. 28) et qui signale que lon est enfin arrivé " dans le domaine du Nord [...]
là où se forment les mots du langage " (p. 29). Alors on peut se poser la question de
son identité et de son existence : " Qui suis-je ? Est-ce que je vis encore ? " (p.
29).
Ceux qui parviennent en ces lieux ressentent une
satisfaction absolue, et, libérés de la laideur et de la violence dun monde
quils ont laissé derrière eux, " libres de la peur et des désirs, [...] libres
du poids du corps, libre des cages, plus vite que les oiseaux, plus vite que les squales
" (p. 32), ils volent " entre les deux sphères parfaites de leau et de la mer "
(p. 31). Dans cet état de grâce, proche de lextase, nous pouvons enfin
découvrir
" les dieux, les vrais " (p. 33). Ce sont les icebergs,
jamais nommés ainsi, mais évoqués " sur leau bleue et profonde [...], debout,
hauts et blancs, dans la lumière de létoile solitaire " (p. 34). Ils sont " [la]
beauté suprême [qui], quand on la aperçue une fois, termine toutes les aventures
" (p. 34). Le but du voyage est atteint, en ce lieu mythique " au sommet du monde " (p.
35), là " où naissent les saisons, les orages, les courants de la mer,
lélectricité du ciel ". Cest aussi " le lieu de la naissance du langage
là où il ny a plus quun seul mot, un mot intense et bref qui brille comme
cette étoile " (p. 36).
La quête poétique, qui se confond avec celle du langage,
sest achevée ; la création poétique se confond avec cette vision de "
léden boréal " (p. 37) et le poète pourra retrouver ces instants privilégiés
" chaque fois que revient la voix " (p. 37). " Alors il ny a plus tout cela, ces
esplanades, ces pylônes, ces rues et ces routes : il y a la mer. La mer bleue
dacier sous le ciel, au soleil. Alors, dun seul bond, on est tout près du
Pôle dInaccessibilité au centre de la mer et du ciel " (p. 38). |
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Ce long poème en
prose, guidé par la voix souterraine de Michaux, en même temps quil exprime la
difficulté de la création poétique, révèle que chez Le Clézio la frontière entre le
réel et le symbolique est mouvante, que la poésie est souvent à luvre dans
sa prose et que le travail sur le langage est fondamental. Nécrit-il pas que " Le
pays glacé et pur, le pays sans frontière où ne cesse de parler la voix du poème,
nest plus étranger ; il est au centre de la vie " ? (p. 40). |
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