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Dans quelle mesure ce que lon nomme
souvent de façon plus ou moins indifférenciée : la nature, lespace, le cadre
constitue-t-il dans Une partie de campagne un véritable paysage ?
Cest-à-dire un lieu :
où peut se situer quelque chose,
qui peut se vivre avec le corps, le mental (vouloir, désir, souvenir),
qui est de lordre du social et du culturel,
qui correspond à un modèle et à la sensibilité dune époque,
qui peut se constituer en objet littéraire.
En observant, au fil du texte, les
différents lieux convoqués on constate vite laspect omnisensoriel du paysage, on
mesure aisément sa place dans la fiction et on apprécie les diverses visées de
linstance narrative.
Avant darriver à lauberge
particulièrement champêtre de Bezons, les Dufour passent successivement dun
paysage urbain à un autre intermédiaire. Paris, rejeté par les Parisiens, nest
désigné que par deux lieux : les Champs Elysées et la Porte Maillot. La description
devient plus détaillée quand les personnages portent leur regard sur lhorizon de
la proche banlieue. Dans un premier temps donc, les Dufour sapproprient
collectivement le paysage par le regard qui opère un mouvement panoramique de droite à
gauche, de bas en haut, du proche au lointain dessinant une sorte de cadre, et
construisant une image du paysage qui séloigne, thème récurrent chez Maupassant.
Nous avons là une technique type dans un
incipit qui relève dune esthétique de la représentation, qui définit un horizon
dattente réaliste et savère suggestive pour un contemporain de Maupassant.
Passée la Seine, le paysage proprement
campagnard est réduit à un seul nom : Bezons, mais il se construit peu à peu.
Dabord dirigé sur la rivière ; puis longuement sur lauberge, cest
surtout le regard de Mme Dufour qui sélectionne la guinguette pour son enseigne
accrocheuse, son aspect champêtre et selon ses propos, plutôt laconiques : " la vue ".
Ensuite le paysage, décrit à la faveur des
yoles (elles donnaient envie de filer sur leau...) est beaucoup moins assumé par
lil des personnages. Cela peut correspondre à trois intentions : dabord
exprimer la vision poétique du narrateur dans une syntaxe élaborée, gonflant
lapodose, ensuite offrir une sorte de tableau texte atemporel, enfin décliner le
thème du désir maintes fois repris explicitement.
Ainsi à cette étape du texte, le paysage
semble déborder la fiction proprement dite centrée sur les Dufour. De plus, il
savère diamétralement opposé au paysage lépreux de la banlieue dont le narrateur
avait noté laspect repoussant pour démentir lattendrissement précoce de Mme
Dufour. Les deux passages construits dans une sorte de diptyque apportent un second
démenti et soulignent la bêtise de la quincaillière tout en valorisant la compétence
poétique du narrateur. A moins que les émois paysagiers de Mme Dufour fonctionnent comme
des moyens de détourner la méfiance de son mari.
Un paysage voilé est ensuite esquissé
seulement dans le récit condensé des canotiers. Il échappe encore à la prise directe
du regard des personnages mais les invite, ainsi que les lecteurs, par le système de la
double narration, à se plonger dans une vision éblouissante de lordre du mental.
Le paysage, après le repas, rejoint la
fiction proprement dite, et est davantage un paysage sensation, lorsque Mlle Dufour se
trouve en tête à tête avec son canotier. La préhension du paysage procure alors à la
jeune fille des sensations à la fois agréables (quiétude, plaisir enivrant) et
désagréables (respiration courte, étourdissement). La conjugaison des effets de
leau, du vin, de la chaleur (torrentielle) libère alors une sensualité chez
Henriette à lunisson de celle dHenri. Lémotion paralysante suscitée
est alors proche de celle dune drogue.
On note un effet semblable dans En
voyage à propos des orangers " cette senteur violente et douce, savoureuse comme
une friandise, semble se mêler à nous, nous imprègne, nous enivre, nous alanguit, nous
verse une torpeur somnolente et rêvante. On dirait un opium préparé par la main des
fées et non par celle des pharmaciens. "
A lapproche de la " chambre des bois
" le paysage devient sonore, même si le bruit de leau de manière transitoire,
procure encore une sensation visuelle : " la rivière semblait frémir ". Cest, en
effet, un son qui interrompt ironiquement le commentaire du séducteur : celui du
rossignol. Sa prégnance va alors focaliser lattention du couple, favoriser une
plongée dans lintériorité dHenriette selon un point de vue omniscient et...
rythmer les ébats dans un cadre végétal sauvage qui rappelle celui du Paradou (La
faute de labbé Mouret, Zola, 1875) et constitue un locus amoenus. A
la fin de létreinte une inversion se produit : cest le rossignol qui se
trouve en situation découte soulignant une fois de plus les échanges
cosmos-anthropos. Le paysage, saisi par lécran déformant de leur mental accablé,
subit aussi une mutation radicale : le soleil séclipse et cela préfigure " la
nuit dans la plaine " chargée dangoisse pour la grand-mère. Le paysage est alors
dordre affectif, voire dramatique.
Il faudra attendre lellipse temporelle
denviron un an pour que la chaleur provoque chez Henri une remémoration si vive
quelle impulse une sorte de pèlerinage dans ce qui a été plus quun décor :
un paysage humain (cf. les métaphores : " cabinet particulier, lit de verdure, chambre
des bois "). Pour Henriette, point de mention de stimulus paysager, mais une allusion
fugitive au travail de la mémoire, qui laisse le lecteur perplexe comme le permet
lesthétique de la nouvelle.
Le paysage dans Une partie de campagne
est donc plus quun environnement, une nature (il y a peu danimaux, peu
despèces végétales, précisément nommés), un décor. Il se possède grâce à
un lent déplacement (voiture, yole) et surtout grâce au regard, il a un effet
omnisensoriel pour Henriette. Inversement il aura peu deffets pour les hommes du
clan Dufour et compagnie, trop prisonniers dun corps " lourd ", " flasque ",
diamétralement opposé à celui des canotiers, maîtres du lieu et experts en séduction
bucolique !
Il y a un rapport dinclusion, sorte de synecdoque, entre certains personnages et
lespace environnant. Cest un paysage accordé au corps et favorisant le
plaisir des sens. Les femmes ayant su renouer avec leur corps par les biais des
escarpolettes connaissent livresse. Les hommes se contentent de celle du vin ; pour
le commis le paysage nexiste pas puisquil dort ! Quant au mari, il doit, moins
que le héron de La Fontaine, se limiter à " lespérance " dattraper un
goujon !
A la différence de son mari, dans
lespace champêtre de lauberge, Mme Dufour a accompli le programme de
lenseigne dans lordre : balançoires, fritures, matelotes (matelot =
canotier), cabinets de société. Lîle, nommée brièvement, vaut surtout pour sa
clôture, son absence de contrainte, son éloignement des tabous sexuels, ce qui explique
que le narrateur ne fait aucun pittoresque. Le paysage, mensongèrement choisi pour " la
vue " engage le destin de femme légère (!) de Mme Dufour. Quant à sa fille,
entraînée en promenade dans le sillage de sa mère, vin, chaleur, eau, rossignol,
canotiers-satyres... anesthésient sa volonté, et comme dans un rite initiatique la font
naître à une autre vie quelle ressasse à la fin. Le paysage construit
lindividu, il concourt à sa formation.
Alain Wacrenier, dans son article " La
dimension mythique dans Une partie de campagne ", nous propose une judicieuse
lecture de la nouvelle en rapport avec le mythe de Dionysos. Rappelons que ce dieu est
celui des bois, de la vie joyeuse mais aussi de la tragédie. Ce dernier attribut peut
symboliser le destin dHenriette. Mais il est possible de considérer aussi le
personnage comme la victime innocente du soleil souverain : Apollon. La lecture mythique
vient appuyer une sorte de causalité par le lieu, ce que Zola appelle " le milieu de
lieu ". On songe à Albert Camus qui a fait du soleil un personnage clé de son cadre
romanesque : " Et tout ce temps, il ny a plus eu que le soleil et ce silence avec
le petit bruit de la source et les trois notes. " On peut aussi convoquer Baudelaire.
" Et comme le soleil dans son enfer
solaire
Mon cur ne sera plus quun bloc rouge et glacé "
Lavenir pour Henriette peut donc
savérer sombre, à moins que... suivant lexemple maternel, elle sadonne
aux plaisirs adultérins dans un paysage prétexte. Mais il se peut aussi, à limage
de la grand-mère, quelle poursuive laffection compensatoire dun chat,
lun des rares animaux de la faune dans Une partie de campagne. Cela
figurerait bien un destin équivoque, à limage du final, puisque cet animal dans la
symbolique se présente tantôt bienfaisant tantôt maléfique, virtualité de plaisir ou
de douleur.
Vu ses différents rôles, dactant,
dexplication, de contestation des personnages, de valorisation du narrateur et les
références à une riche symbolique dyonisiaque et apollinienne, on comprend bien que la
finalité esthétique ne soit pas lobjectif majeur du texte : sa peinture du paysage
se constitue rarement en images peintes longuement pour elles-mêmes. Cela nempêche
pas lécriture du paysage de recéler des traces décriture artiste et
dentretenir un rapport singulier avec lesthétique picturale de
lépoque.
Une étude de lécriture artiste dans
la description du paysage peut être menée aisément en sappuyant sur un article
dAlain Pagès intitulé " Lécriture artiste ", et paru dans lEcole
des Lettres, n° 8, 1991-1992, consacré à la description naturaliste et à
luvre dEmile Zola.
Notons en quelques traits :
Lusage
dun substantif abstrait précédé dun article indéfini.
On en trouve de nombreux exemples en
particulier dans lanalyse de leffet du paysage sur les personnages, ainsi que
dans la description du rossignol : " une admiration les avait saisis ; sur le pont,
çavait été un ravissement ; on éprouvait une quiétude douce, un
rafraîchissement bienfaisant... Elle se sentait prise dun renoncement de pensées,
dune quiétude de ses membres, dun abandonnement delle-même... Un
dégoût, une haine ". Ces deux substantifs connotés négativement résonnent de
manière encore plus dysphorique dans lobscurcissement de la lumière solaire.
Citons à titre explicatif Alain Pagès : " la notation de la sensation, placée en
position de sujet syntaxique, est ainsi mise en évidence ; le substantif abstrait,
déterminé de façon indéfinie, prend une valeur concrète ".On peut se rapporter aussi
à louvrage de J. Villani paru aux Presses Unitaires de France dans la collection
Major Bac qui ajoute : " Lécriture impressionniste saccorde avec
la passivité du personnage maupassantien, qui sabandonne sans résistance à ses
sensations, et laisse le monde extérieur entrer en lui. "
Lemploi du
pluriel des noms abstraits
" Les ardeurs de ce jour "
Sans compter les nombreux exemples dans lévocation du paysage sonore animé par le
rossignol : " des jaillissements de gammes, des frémissements... " Et pour Henriette :
" des poétiques tendresses... des désirs infinis, des tendresses brusques, des
révélations de poésies surhumaines ".
Là encore, citons nos critiques : "
lemploi du pluriel renforce la notation de limpression, donne la vision du
concret... ; il décompose la surface des objets en touches multiples, produisant des
effets comparables à ceux qui sont créés dans la peinture de la même époque. Le foyer
du regard investit lensemble de la description " (Alain Pagès).
Lorsque Maupassant prête à la jeune fille
" des révélations de poésies surhumaines ", le pluriel " poésies " doit de toute
évidence être pris ironiquement : il distingue des visions " sublimes " et sans
consistance, " tout droit sorties de la littérature " (J. Villani), ce qui accrédite
le rôle de stimulus du paysage.
Des accumulations soit de structure hypotaxique ou, plus fréquemment, parataxique.
Pour cela il suffit de relire la description
des effets du paysage sur Henriette lors de la promenade en yole, ou celle du chant du
rossignol.
Même constat du primat de la sensation dans
lanalyse dAlain Pagès : " Il est évident que lécriture artiste
jouera plutôt sur la parataxe : celle-ci lui permet daccumuler les sensations, sans
les hiérarchiser, en démembrant lénoncé dans une sorte de pointillisme
syntagmatique. "
Les métaphores
Elles sont nombreuses dans le texte : on
peut rappeler la longue métaphore filée concernant " la campagne interminablement nue,
sale et puante. On eût dit quune lèpre.... " qui entre en contraste avec la
vision sublimée du narrateur à propos des yoles, ou celle des canotiers évoquant "
poétiquement " leur vie de chaque jour. Citons-en dautres particulièrement
heureuses et même picturales : " la rivière éclatait de lumière ; une buée pompée
par le soleil ; la chaleur torrentielle qui ruisselait ".
Loxymore
" Un parfum de pétrole. "
La personnification
" une auberge... elle montrait, par la
porte ouverte, le zinc brillant, les ardeurs de ce jour " (en parallèle avec celle du
canotier), et surtout toutes celles qui concernent le rossignol : " linvisible
témoin, cet éternel inspirateur ; une passion qui grandit ; des cris de triomphe ".
" Figure essentielle, elle unit le monde de
lanimé et celui de linanimé, tisse des relations entre les êtres et les
objets, étend presque à linfini la complexité du réel. " (Alain Pagès).
Voyons à présent quelques éléments du
paysage qui entretiennent une sorte d" intertextualité " avec la peinture du
temps.
Dabord Argenteuil, évoqué
brièvement dans le texte, est souvent présent dans trois toiles de Monet peintes en 1874
: Le Pont dArgenteuil, La Seine à Argenteuil, Régates à
Argenteuil. Dans le texte cest seulement le clocher qui structure lespace
et fixe le regard.
On peut aussi rappeler les deux Déjeuners
sur lherbe : celui de Monet (1865-1866) et celui de Manet (1862), deux toiles
qui traitent aussi un sujet de société en extérieur ; même chose chez Renoir (Le
déjeuner des canotiers, 1881). Sans compter un tableau du même Renoir intitulé A
la Grenouillère (1879) appliquant une technique bien connue à lépoque, celle
des jeux dombre et de lumière sur leau, et figurant une bande de joyeux
vivants. Le tableau de Renoir La Barque (1878) donne bien une idée du décor de
lauberge. Lindéfini un du texte situe la partie
parmi dautres. Rappelant les exercices des impressionnistes et en particulier de
Monet qui avait placé des chevalets autour dun champ pour saisir la lumière,
Maupassant fait varier les éclairages au fil de la narration : le ciel est successivement
clair, bleu, rouge, puis obscurci. Comme chez les impressionnistes, il y a interaction
chromatique : " comme des éclairs bleus de rapides martins-pêcheurs ". Si on le met
sous le bleu du ciel, le blanc de lauberge rayonne de clarté et de joie. Quand
leau est convoquée, Maupassant prend plaisir à noter les reflets de la lumière et
de leau, laspect voilé que donne à la rivière la chaleur du soleil. Le
passage " la rivière éclatait de lumière " figure développée dans Yvette
(1884) " un flot de soleil tombait sur la rivière endormie et luisante. Une légère
brume de chaleur sen élevait, une fumée deau évaporée qui mettait sur la
surface du fleuve une petite vapeur miroitante ".
Dans le paysage dUne partie de
campagne quatre couleurs dominent : le bleu, le blanc, le rouge, le vert. Bleu du
ciel, de la mer... ; blanc des voiles, des falaises, des barques, des villes ; vert des
arbres, des coteaux, de lherbe... colorent les paysages maupassantiens. Le mariage
bleu-blanc-vert est de manière récurrente source de sérénité. Ici, inversement, le
rouge associé au soleil ardent, au vin, anéantit la volonté, modifie la vision
(limpression lemporte) et excite les sens. La fête dionysiaque peut
commencer. Mais, après " ladieu dune âme ", lastre disparaît et
laisse place à la nuit... provisoirement puisque les deux amants se rencontrent un
dimanche quil fait très chaud dans leur chambre des bois. Le destin
dHenriette préfigure-t-il celui dYvette ?
On peut donc, dans la nouvelle, faire jouer
de nombreuses symboliques, y compris toponymiques. Mais lessentiel réside dans une
sorte de muséographie en conformité avec les nouveaux modèles picturaux. Cela, tout en
respectant la brièveté du genre, et lhabituelle écriture nerveuse de
lauteur, explique une description proche de lesquisse et en pointillé. Il
suffit en effet de stimuler limaginaire paysagier du lecteur, et dapporter
comme Zola une sorte de caution littéraire à des artistes souvent contestés.
En définitive, le paysage dans Une
partie de campagne est plus quune réalité géographique, un objet de
description, un prétexte à conter. Il est un embrayeur, un agent essentiel du récit. Il
est aussi un moyen, parfois avec une touche dironie, dappréhender la
psychologie des personnages grâce à la relation singulière que leur mental et leur
corps entier(pour la jeune fille) entretiennent avec lui. Il permet en outre de
différencier les personnages masculins et féminins engageant le destin des femmes.
De plus par sa dimension culturelle il se
prête à une recherche de symboles, dallusions mythiques et engage un dialogue
fertile avec lesthétique littéraire et picturale de lépoque.
Mais le texte construisant souvent la figure
dun narrateur dandy esthète se moquant du vulgum pecus, convoquant les
topoï esthétiques dune vision romantique et contemporaine du paysage, Une
partie de campagne ne peut-elle pas se lire comme un pastiche ? |