Soleils couchants - Soleils levants
Deux moments du paysage en poésie : niveau 2nd ou 1ère
Simone CESAR, Véronique PELISSIER

Un choix s’impose d’emblée devant le foisonnement des poèmes évoquant ces moments intermédiaires, crépuscules du soir ou du matin. Les soleils couchants et les soleils levants sont des thèmes de prédilection de la poésie, et ceci depuis l’Antiquité, dès Homère ( Cf. l’article de H. Bardon, " L’aurore et le crépuscule ", Revue des Etudes Latines, n° XXIV, qui présente l’étude du cliché poétique dans l’Antiquité. A l’époque de Sénèque déjà, un rhéteur était la cible des railleries à cause de sa manie consistant à " farcir " ses poèmes de soleils couchants et de soleils levants.). Mais c’est semble-t-il au XIXe siècle que le soleil couchant devient un thème obligé, surtout chez les romantiques. Nous avons retenu quelques poèmes du XIXe et du XXe siècle, permettant d’aborder le thème de façon variée suivant les goûts, les objectifs de chacun et le niveau des classes concernées.

A côté de soleils couchants devenus morceaux d’anthologie, nous avons relevé chez les mêmes auteurs des soleils levants parfois inattendus. Nous proposons d’abord les uns et les autres dans leur succession chronologique et thématique, puis, ce corpus permettant des confrontations diverses, nous suggérons quelques groupements possibles.

LES TEXTES ( LE CORPUS )

Soleils couchants

Hugo, " Soleils couchants " III et VI, Feuilles d’automne, 1829.
Baudelaire, " Harmonie du soir ", Les Fleurs du Mal, 1857. " Le coucher du soleil romantique ", Les Epaves, 1866, éventuellement " Crépuscule du soir " (Tableaux parisiens), Les Fleurs du Mal.
Verlaine, " Soleils couchants ", Poèmes Saturniens, 1866.
Hérédia, " Soleil couchant ", Les Trophées, 1893.
V. Muselli, " Les épiceries ", Les Masques, 1957.

Soleils levants

Hugo, " L’aurore s’allume..." (I), Les chants du crépuscule, 1835.
Baudelaire, " Crépuscule du matin ". " Tableaux parisiens ", Les Fleurs du Mal, 1857.
Verlaine, " Avant que tu ne t’en ailles...", La bonne chanson, 1870.
Hérédia, " Le récif de corail ", Les Trophées, 1893.
F. Ponge, " Le soleil se levant sur la littérature ", Le grand recueil, 1961.
On pourrait ajouter notamment, pour des 1ères, Rimbaud, " Aube ", Les Illuminations.

QUELQUES PROPOSITIONS DE GROUPEMENTS

Soleils couchants, classe de seconde

On pourrait s’en tenir à quatre textes : les trois Soleils couchants, auxquels on ajouterait Harmonie du soir de Baudelaire pour étudier les différents traitements d’une même thème.

1) Partir de titres semblables mais de choix formels très variés (sonnet, pantoum, différentes strophes, différents mètres) et significatifs (à explorer).

2) Voir ensuite la spécificité de chaque poème :

– un poème " tableau ", chez Hérédia, tableau étudié en tant que tel (structure, choix et agencement des éléments, lumière, couleurs, personnage...) ;
– un paysage point de départ d’une méditation sur l’homme (Hugo, Soleils couchants, VI) ;
– un poème incantatoire : Baudelaire (les reprises, la musique - sonorités, rythme -, la sacralisation - lexique, tonalité -, le temps aboli) ;
– un paysage-état d’âme : Verlaine (en rupture dès le premier vers avec les poèmes précédents [cf. " Une aube... "] ; glissement du réel aux rêves et interaction, musicalité, rimes).

Cette étude pourrait ouvrir sur quelques perspectives d’histoire littéraire (Romantisme, Parnasse...).

Soleils couchants : Thème et parodie ( 2nd ou 1ère )

On modifierait le corpus précédent en remplaçant Verlaine Soleils couchants par Muselli, Les épiceries, pour étudier la parodie. On pourrait utiliser en plus Le coucher du soleil romantique de Baudelaire pour cerner le topos du soleil couchant dont on récapitulerait les différentes composantes, notamment la splendeur, les couleurs du soleil, la fuite du temps et la symbolique de la fin.

Le poème de Muselli sera étudié en référence à Harmonie du soir. On repérerait tous les éléments de la célébration, le sacré et le décalage burlesque (trivialité du lieu, du personnage), souligné par la rime v. 2 et 3, la chute, les comparaisons, l’hyperbole...

On pourrait montrer que la parodie devient pastiche par les reprises de termes ou de formules notamment au vers 12, qui renvoie à Élévation, mais aussi à la variante du vers 3 dans Le Coucher du soleil romantique : " Heureux encor celui qui... ".

Un groupement : soleils couchant-soleils levants

Il pourrait associer les deux moments pris chez les mêmes poètes, pour montrer leur prédilection pour ces moments intermédiaires, éphémères, et la double symbolique. On choisirait pour une classe de 2e :

Hugo, Soleils couchants VI/L’aurore s’allume...
Verlaine, Soleils couchants/Avant que tu ne t’en ailles...
Hérédia, Soleil couchant/Le récif de corail.

On noterait chez Hérédia la constante du sonnet et du tableau : on travaillerait plus précisément pour ce poème le trajet de la lumière révélateur du monde sous-marin, l’aurore (v. 1) étant ici métaphorique.

On étudierait essentiellement chez Hugo et Verlaine le contraste entre Soleil Levant et Soleil Couchant : forme différente (choix des mètres), ton et rythme (beaucoup plus alerte pour le début du jour), symboliques opposées (naissance-mort)...

N.B.- On pourrait pour une classe de 1ère modifier ce groupement en substituant aux deux poèmes d’Hérédia les deux crépuscules de Baudelaire : Crépuscule du matin et Crépuscule du soir des Tableaux parisiens, qui apportent un tout autre " éclairage " par l’importance accordée à la nuit, le crépuscule du matin étant encore plus sinistre que celui du soir avec l’évocation en final de " L’aurore grelottante en robe rose et verte... "

Soleils levants

On réservera dans le corpus l’étude du poème de Ponge à une bonne classe de 1ère. On peut sinon l’utiliser comme texte complémentaire. Comme pour les soleils couchants, on travaillerait sur les titres (différents ou absents), les formes (apparition du poème en prose avec Rimbaud), la composition du tableau, les éléments caractéristiques, les couleurs, l’énonciation, la symbolique de l’éveil... L’intérêt serait d’étudier, déjà avec Hérédia, mais surtout avec Rimbaud et Ponge, la métaphore de la création poétique et plus précisément pour le dernier texte, de l’inspiration et de l’écriture poétique.

CONCLUSION

Ces groupements de textes, et en particulier la confrontation des poèmes consacrés au levant et au couchant, nous conduisent donc à quelques remarques. Il s’agit dans les deux cas d’un " espace-temps ", de " moments " du paysage ; le temps est un élément indissociable du tableau, de l’évocation de la nature.Les soleils couchants illustrent souvent une sorte d’arrêt temporel (cf. Harmonie du soir : le soleil " dans son sang qui se fige "), tentative d’éterniser le moment somptueux avant la chute définitive. L’assimilation à l’homme, à sa mort, définit un topos romantique qui rend alors possible la parodie ( On pourrait s’intéresser aussi, dans un tout autre registre, au traitement du thème par Céline dans l’épisode africain de Voyage au bout de la nuit, p. 217 (Ed. Folio). )

Les soleils levants, au contraire, dépassent ce type de symbolique, devenue sans mystère parce que rebattue. Tout en illustrant une thématique symétrique et inversée (naissance, jeunesse, vie, ivresse des commencements), ils se prêtent à une symbolique plus abstraite, du moins dans les poèmes de Rimbaud et Ponge, permettant aux poètes de ne pas s’enfermer dans le cadre " trop humain " des élégies romantiques, et de ne donner à la poésie d’autre sujet qu’elle-même. Les poètes renouvellent ainsi le thème du soleil levant, en en faisant le symbole de l’acte créateur, que le poème lui-même mime dans une sorte de jubilation éblouie. " Qu’est-ce qu’un poème ? ", écrit F. Ponge, une " eugénie ", c’est-à-dire étymologiquement une naissance heureuse.

Peut-être ce traitement du thème de l’aurore permet-il à ces poètes d’échapper au cliché, à moins que cette appropriation charnelle et intellectuelle du thème du soleil levant, ce jeu nouveau avec le matériau des mots, ne crée à son tour un nouveau topos.