Image du monde et expression du moi à travers trois paysages littéraires

Confrontation et perspectives de lecture

La simple (re)lecture du texte de Chateaubriand permet d’apprécier – au-delà des traits communs précédemment mis en lumière – quelques-unes des différences majeures qui le distinguent de l’extrait des Rêveries du promeneur solitaire que nous venons d’analyser.

Ces différences concernent d’abord la nature même du lieu décrit : la petite île sauvage et peu connue fait place ici au paysage ample et majestueux des ruines d’Athènes au soleil levant. La relation qui se tisse entre le lieu et celui qui l’évoque est également fort différente d’un texte à l’autre : si l’île de Saint-Pierre apparaît comme un asile, une source de recueillement et de bonheur intime, les ruines grandioses de la cité antique constituent tout à la fois un objet d’admiration, de méditation et de déploration. Par ailleurs, Rousseau semble se considérer comme un élément du paysage décrit, dont il a effectivement fait partie en y séjournant ; à l’inverse, Chateaubriand se place en position de témoin : une franche distinction entre le sujet qui regarde et l’objet regardé succède à la confusion entretenue précédemment. Le " je " que l’on rencontre dans les deux textes n’a, de ce fait, pas tout à fait la même valeur : alors que le " je " de Rousseau s’affirme avant tout comme la revendication d’une personnalité originale, celui de Chateaubriand témoigne simplement de son implication individuelle dans une expérience collective qu’il entend faire partager à ses lecteurs ; ainsi le " je " du " J’ai vu " initial se double rapidement d’un " nous " – " nous aurions pu voir " – qui semble concerner ses compagnons de voyage avant d’intégrer la condition humaine dans son ensemble : " Notre vie et notre cœur sont entre les mains de Dieu ".

L’organisation des deux textes présente également une grande différence. A la construction par cercles concentriques du premier, s’oppose, dans le second, une progression qui va d’une mise en tableau du paysage à une méditation sur les effets du temps en passant par une évocation spectaculaire d’Athènes à l’époque de sa splendeur. Les dernières phrases de l’extrait rappellent ce véritable itinéraire argumentatif du texte : le tableau des ruines contemporaines d’Athènes – " Ce tableau de l’Attique " – rapproché de l’évocation de la puissance passée – " ce spectacle que je contemplais " – donne lieu à une méditation sur le temps qui passe : " Tout passe, tout finit dans ce monde ".

Nous adopterons cette même progression pour organiser l’examen méthodique de cet extrait de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem.

Le tableau d'un paysage grandiose

Avec la longue phrase initiale du texte, c’est bien un véritable tableau de l’Attique que le lecteur voit peu à peu se composer devant ses yeux. Par quatre fois, on fait appel – sur le mode injonctif – à sa participation et à son imagination pour mettre en place les divers éléments qui le composent : " Il faut maintenant se figurer tout cet espace ", " il faut se représenter des fûts de colonnes ", " il faut répandre dans la campagne des Albanaises ", " il faut supposer toutes ces montagnes ". Chaque relance injonctive révèle des traits particuliers du paysage. La première dessine le fond du tableau en indiquant les cultures variées – " bouquets d’oliviers ", " carrés d’orge ", " sillons de vignes " –, la seconde dispose les bâtiments – " ruines anciennes et modernes sortant du milieu de ces cultures " –, la troisième place les êtres humains – " des paysans qui vont et viennent " –, la quatrième, enfin, ouvre le cadre du tableau pour lui donner plus d’ampleur, de profondeur de champ et de majesté : on évoque aussi bien " les montagnes " que " les ruines ", " les îles " que " les mers ".

Soulignons que cet effet d’amplification est dû également à l’emploi de plusieurs autres procédés : l’utilisation systématique du pluriel, les nombreuses répétitions – " toutes ces montagnes ", " toutes ces ruines ", " toutes ces îles ", " toutes ces mers " –, la structure énumérative des quatre parties de la phrase, l’utilisation d’un vocabulaire laudatif : " ces montagnes dont les noms sont si beaux ", " ces ruines si célèbres ", " ces mers non moins fameuses ", " une lumière éclatante ".

D’autres éléments participent à la dimension picturale de cette description : les notations de couleurs – " bruyère jaune ", " murs blanchis ", " lumière éclatante " – ainsi que l’emploi du présent – " des Albanaises qui tirent de l’eau " – qui semble renvoyer à une scène se déroulant sous nos yeux. L’utilisation du déictique " maintenant ", au tout début du texte, associée à l’emploi des infinitifs – " il faut maintenant se figurer " – installe le lecteur dans le présent de l’entreprise picturale elle-même. Ainsi, en composant en quelque sorte le tableau avec le peintre, le lecteur se trouve placé au cœur même du paysage, et donc de l’expérience contemplative de Chateaubriand.

Une peinture subjective, colorée et animée

La deuxième phrase du texte procède à un double rupture énonciative par rapport à celle qui précède : après les formules impersonnelles du début, " J’", placé en tête de phrase, affirme la présence forte de l’énonciateur dans le texte ; par ailleurs, le passé composé initial interrompt l’indétermination temporelle des infinitifs et des présents d’éternité antérieurs. En fait, cette rupture linguistique sert à enrichir la description de l’Attique. Elle ajoute à l’évocation précédente – statique comme l’est un tableau – l’authenticité vibrante du souvenir : le " J’ai vu " sonne comme un témoignage qui apporte la caution d’une expérience personnelle ancrée dans la vie d’un individu sensible et cultivé.

Ce recours à une perception individualisée fournit d’abord à la description un point de vue particulier et une situation privilégiée dans le temps ; le paysage est vu d’en haut, le matin au soleil levant : " J’ai vu du haut de l’Acropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette ". Le lieu et l’instant permettent ainsi d’apprécier l’ensemble du paysage et d’en révéler les beautés présentes et les splendeurs passées.

C’est avant tout le jeu des couleurs qui frappe ici : on part du noir des ailes des corneilles – " leurs ailes noires et lustrées " – pour parvenir à l’incandescence : " un rocher de pourpre et de feu ". Le passage entre ces deux extrêmes se fait par étapes : " glacé de rose ", " fumée bleue et légère ", " la plus belle teinte de la fleur du pêcher ", " un rayon d’or ", " tout blanc de lumière ". Une telle succession de couleurs crée l’impression d’une ligne de fuite chromatique. Par ailleurs, les couleurs du levant animent les sculptures qui, de ce fait, semblent prendre vie : " les sculptures de Phidias, […], s’animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre ". Un " rayon d’or " semble permettre, en animant les sculptures, la résurrection de la splendeur passée d’Athènes. D’autres éléments textuels participent à cette mise en mouvement du paysage : la présence de nombreux verbes d’action – " planaient ", " montaient ", " se coloraient ", " s’animaient " –, la concentration de termes exprimant le mouvement : " s’animaient ", " semblaient se mouvoir ", " la mobilité des ombres ".

Trois plans successifs s’offrent à la plongée du regard : d’abord, les corneilles et " des colonnes de fumée ", puis, au centre, " Athènes, l’Acropolis et les débris du Parthénon " et enfin, " au loin, la mer et le Pirée ". Cette mise en perspective des éléments du paysage – du plus proche au plus lointain – constitue une nouvelle ligne de fuite qui redouble et amplifie la gradation des couleurs.

Ce mouvement de l’œil vers un point éloigné, et d’autant plus lumineux qu’il réfracte " l’éclat du jour ", conduit également à une plongée dans le temps qu’annonçait déjà la mobilité des sculptures de Phidias. La description d’Athènes va devenir évocation de sa puissance passée.

Splendeur passée et réalité présente

L’importance stratégique du lieu choisi pour conduire l’évocation est clairement rappelée ; ainsi, la même formule, à quelques détails près, introduit-elle les trois phases de la reconstitution historique d’Athènes : " Du lieu où nous étions placés, nous aurions pu voir ", " nous aurions pu entendre ", " nous aurions pu ouïr ". Le spectacle est non seulement visuel, mais aussi sonore ; c’est assez dire la force de l’impression de réalité que l’on entend communiquer au lecteur, même si le temps employé – le conditionnel passé – rejette dans un passé hypothétique les scènes décrites. Par ailleurs, le " nous " repris systématiquement, semble impliquer, au-delà du narrateur et de ses compagnons de voyage, le lecteur lui-même.

Le lieu d’observation permet d’apprécier pleinement les divers domaines de la puissance d’Athènes :

– la force militaire et le rayonnement culturel avec la vision des " flottes sor-t[ant] du Pirée pour combattre l’ennemi ou pour se rendre aux fêtes de Délos " ;
– la gloire artistique avec les sculptures de Phidias et les échos de tragédies grecques : " nous aurions pu entendre éclater au théâtre de Bacchus, les douleurs d’OEdipe, de Philoctète et d’Hécube " ;
– la vie politique de la cité et l’art des orateurs avec l’évocation du plus célèbre d’entre eux : " nous aurions pu ouïr les applaudissements des citoyens aux discours de Démosthène ".

La ferveur et l’enthousiasme dont témoigne le narrateur pour évoquer " les beaux jours d’Athènes " ne rendent que plus consternant le retour à la réalité présente. Un " Mais " adversatif suivi de l’interjection " hélas ! " expriment avec force le sentiment de regret qui l’envahit alors. Par ailleurs, un jeu d’opposition entre des termes laudatifs et des expressions péjoratives souligne l’écart entre les deux époques : d’un côté " quelques cris échappés à une populace esclave ", de l’autre " la voix d’un peuple libre ". La question sans réponse – " Où sont allés les génies divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel j’étais assis ? " – confère une dimension dramatique à cette disparition de la splendeur d’Athènes.

Les méditations philosophique d'un homme cultivé

La douloureuse confrontation entre le passé et le présent conduit à une réflexion philosophique sur les effets du temps qui passe : " Tout passe, tout finit dans ce monde ". La fin de l’extrait mêle ainsi le récit de l’expérience personnelle et l’expression d’une leçon collective. Comme si la première n’était que le moyen de parvenir à la seconde. Le présent de vérité générale qui apparaît dans cette formule souligne la portée universelle de son contenu.

Cette clôture philosophique et religieuse du texte confère à celui-ci une dimension argumentative : la description du paysage, l’évocation du spectacle athénien constituent les prémisses d’une sorte de syllogisme argumentatif dont la conclusion est : " Notre vie et notre cœur sont entre les mains de Dieu ".

La leçon pessimiste du texte est toutefois démentie par le texte lui-même et par le caractère du narrateur : l’extrait dans son ensemble peut être interprété comme une entreprise de résurrection d’un passé dont on conserve une vive mémoire. L’Athènes antique est toujours vivante dans la culture de celui qui écrit, comme en témoignent le nombre et la diversité des références savantes.

LECTURE DE L'EXTRAIT DU ROMAN DE BALZAC LE LYS DANS LA VALLEE

Un paysage investi par un regard amoureux

Plus que la simple image de l’être aimé, le paysage est ici pleinement assimilé à celui-ci. La phrase capitale de la page, celle qui exprime sa nature profonde est sans ambiguïté : " Elle était […] LE LYS DE CETTE VALLEE ". La femme est un élément à part entière de la vallée de l’Indre. Les capitales d’imprimerie soulignent l’importance de la formule qui renvoie directement au titre du roman : cette sorte de confusion entre un être et un lieu constitue donc le point d’ancrage de l’entreprise romanesque dans son ensemble.

L’assimilation femme-paysage est la source d’un déploiement métaphorique qui irrigue l’ensemble de l’extrait ; son analyse constituera le premier axe de notre étude. Nous nous intéresserons ensuite au statut et à la position du narrateur ; les modalités énonciatives apparaissent en effet riches et complexes : la description de la vallée se double du récit d’une rencontre amoureuse et s’accompagne d’une entreprise de séduction destinée au lecteur – " Si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée […] ".

Tissage métaphorique d'un paysage féminin

Les comparaisons et les métaphores concernent trois éléments distincts bien qu’étroitement solidaires : le paysage lui-même, la femme aimée et les sentiments éprouvés par le narrateur.

Les références animales et humaines prévalent dans l’évocation de la vallée de l’Indre : la vallée " semble bondir sous les châteaux " et " l’Indre se roule par des mouvements de serpent " ; plus loin, on assiste à une véritable personnification du lieu : " les moulins […] donnaient une voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant " ; cette personnification reprend en fait le deuxième terme d’une comparaison qui précède : " la nature belle et vierge comme une fiancée ". Le narrateur parle du noyer sous lequel il se repose comme d’un être vivant : " cet arbre confident de mes pensées ". La beauté de ce " vaste jardin ", véritable paradis terrestre, est par ailleurs soulignée par l’expression " une magnifique coupe d’émeraude ".

Pour ce qui concerne la jeune fille, " la fleur de son sexe ", ce sont les images florales qui prédominent. Le " point blanc " de la robe commande d’abord l’assimilation de l’être aimé à un lys. Soulignons que la couleur blanche de la fleur prend ici immédiatement une valeur symbolique de pureté, puisque le lys remplit la vallée " du parfum de ses vertus ". Le " point blanc " est ensuite à l’origine d’une comparaison qui reprend l’idée de pureté et de virginité : " la femme qui brillait dans ce vaste jardin comme, au milieu des buissons verts, éclaterait la clochette d’un convolvulus ". La fin de la phrase apporte une nuance nouvelle, la fragilité de cette pureté : " flétrie si l’on y touche ".

On le voit, l’univers métaphorique de la vallée et celui de la femme sont souvent très proches, voire confondus. C’est par exemple le cas pour une expression comme : " belle et vierge comme une fiancée ", qui pourrait aussi bien s’appliquer à la jeune fille qu’à la vallée. Il est vrai que l’une est en quelque sorte consubstantielle à l’autre puisque, dès le début du texte, la vision de la vallée fait deviner immédiatement la présence de la femme : " Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici ". Il est également possible de découvrir dans de nombreux éléments du paysage une expression métaphorique du corps féminin : des rondeurs des collines et des coteaux au " val d’amour ", en passant par la forme et les sonorités suggestives du lys et du convolvulus. D’une certaine façon la description peut apparaître comme un blason du corps de la femme aimée : le corps dissimulé par la robe de percale, et que la distance rend indiscernable, s’exhibe dans sa nudité en envahissant la totalité du paysage. On ne s’étonnera donc pas que la première émotion du personnage-narrateur en découvrant la vallée de l’Indre soit celle " d’un étonnement voluptueux ". De la même façon, les sentiments qu’il éprouve ensuite réunissent et confondent le lieu et la personne : il parle de sa " chère vallée ", et va jusqu’à déclarer : " je l’aime [la Touraine] comme un artiste aime l’art ".

Par ailleurs, les sentiments amoureux du narrateur trouvent leur expression dans le paysage lui-même : " L’amour infini, […], je le trouvai exprimé par ce long ruban d’eau qui ruisselle au soleil ". Le paysage n’est pas investi seulement comme objet du sentiment, mais aussi comme image du sentiment : la vallée de l’Indre apparaît comme une figure allégorique de " l’amour infini ". Dans cette perspective, la beauté du paysage est bien entendu sollicitée : le narrateur évoque " ces lignes de peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d’amour ", mais c’est surtout la variété, le mouvement et l’absence de limite qui sont ici développés. Les différents éléments du paysage – rivière, bois, cultures – semblent animés d’une vie propre : " le long ruban d’eau […] ruisselle au soleil ", " les bois de chênes […] s’avancent entre les vignobles ", " la rivière arrondit [les coteaux] toujours différemment ", " les horizons […] fuient en se contrariant ". Enfin, le paysage semble s’ouvrir sur des espaces sans fin : " ces horizons estompés qui fuient en se contrariant ".

Récit d'une rencontre et invitation au voyage

La description de la vallée est associée à deux autres modalités narratives : le récit de la découverte de ce paysage et des réflexions contemporaines de l’écriture qui prennent souvent l’allure d’une invitation à faire le voyage en Touraine. Ces diverses strates du feuilleté (énonciatif) de cette page apparaissent notamment dans l’emploi des temps.

Les verbes au passé simple (ou au passé antérieur) sont peu nombreux dans le texte ; il n’en constituent pas moins l’ossature du récit en renvoyant soit à la situation occupée par l’observateur, soit à la première de ses réactions : " je fus saisi d’un étonnement voluptueux ", " je m’appuyai contre un noyer ", " le premier castel que je vis ", " Quand je m’assis sous mon noyer ", " que je remarquai dans ses vignes ". Ils expriment donc les conditions d’une rencontre dans laquelle, nous l’avons précisé, la vue joue un rôle de premier plan.

L’objet de cette scène de première vue est, quant à lui, évoqué fort logiquement à l’imparfait : il s’agit, pour l’essentiel, de la description de la femme-paysage ; c’est le cas, par exemple, dans la phrase centrale du texte : " Elle était, […], LE LYS DE CETTE VALLEE, où elle croissait pour le ciel en la remplissant du parfum de ses vertus ".

L’emploi du présent introduit une rupture temporelle et énonciative intéressante à analyser.

Trois valeurs du présent doivent être distinguées.

1) On rencontre, d’une part, un présent d’éternité qui exprime l’état constant du paysage, comme, par exemple, dans la première phrase du texte : " Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon ", ou encore dans l’expression des bienfaits de la Touraine : " Le poumon malade y respire une bienfaisante fraîcheur ".
2) D’autre part, le présent se rencontre dans la formulation d’actions habituelles : " un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée ". Soulignons que, par cet emploi, la présence du narrateur-personnage devient en quelque sorte un élément du paysage ; l’utilisation d’adjectifs possessifs confirme et souligne l’appartenance du lieu au personnage et l’intégration du personnage dans le lieu : " ma chère vallée ", " mon noyer ".
3) Enfin, l’emploi du présent exprime des actions ou des propos contemporains du moment de l’écriture. Toute une dimension du texte instaure un véritable dialogue entre le narrateur et sa lectrice. Certaines formules servent à mettre en valeur ce qui va être raconté en piquant la curiosité de celle qui lit : " Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLEE ". La première partie de la formule confirme des attentes de lecture alors que la seconde laisse augurer des événements inattendus. Par ailleurs, la déclaration d’amour du personnage pour la Touraine : " je l’aime comme un artiste aime l’art ", est présentée comme une réponse à une question répétée de la lectrice : " Ne me demandez plus pourquoi j’aime la Touraine ". Mais surtout le dialogue est l’instrument d’une entreprise de séduction au service de la région décrite ; le narrateur, en effet, vante ses qualités auxquelles il confère des valeurs euphorisantes et thérapeutiques : " Le poumon malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s’y repose sur des touffes dorées qui communiquent à l’âme leurs paisibles douceurs ".



SYNTHESE : APPROCHE DE LA NOTION DE PAYSAGE LITTERAIRE A TRAVERS LES TROIS TEXTES

Les différences majeures qui distinguent ces trois textes – et justifient l’étude particulière de chacun d’eux – ne doivent pas dissimuler l’importance des points communs qui les réunissent. Rappelons brièvement les principaux d’entre eux.

Références topographiques et ancrages déscriptifs

Tout d’abord, dans tous les cas, la peinture du monde réel est bien présente : les textes renvoient à des lieux précis dont l’existence géographique est attestée. Les références à la topographie des lieux évoqués – détails réalistes, noms propres, etc. – confèrent à leur description une évidente dimension informative : Rousseau nous fait découvrir un endroit " bien peu connu, même en Suisse ", Chateaubriand donne à voir un paysage exotique et Balzac semble inviter son lecteur à un bénéfique voyage en Touraine.

Par ailleurs, chaque page présente de nombreuses caractéristiques linguistiques du texte descriptif : indications spatiales, structure énumérative des phrases, présence des verbes d’état et des groupes nominaux (substantif et adjectif), expansions lexicales, emploi dominant de l’imparfait et du présent, etc.

Au-delà des particularités génériques des textes et de l’inévitable artifice de leur découpage, chacun d’eux semble jouir d’une relative autonomie par rapport aux œuvres dont ils font partie. Ainsi rencontre-t-on, dans la plupart des pages, des formules d’ouverture et des dispositifs de clôture. Le texte de Chateaubriand, par exemple, s’ouvre sur un " Il faut maintenant se figurer " qui distingue la description à venir de ce qui précède – c’est le sens de " maintenant " – et se termine par des termes qui rappellent le contenu de la page : " Ce tableau […], ce spectacle […] les mêmes réflexions sur les mêmes ruines ".

Le paysage littéraire apparaît comme une sorte de sous-genre mettant en œuvre, de façon plus ou moins fidèle, une vocation descriptive marquée par la présence de codes particuliers. Bien entendu, ces derniers sont étroitement solidaires des catégories esthétiques auxquels appartiennent les textes : nous avons vu que la thématique du paysage romantique était particulièrement présente dans l’extrait de Rousseau. On pourrait faire des remarques semblables sur l’importance et le statut des ruines qui apparaissent dans l’extrait de Chateaubriand ou encore sur l’influence du caractère du paysage sur l’humeur des hommes dans la page de Balzac : " en automne, on y songe à ceux qui ne sont plus ".

La richesse du feuilleté enonciatif des trois textes

Contrairement à de nombreux autres textes descriptifs, les pages rassemblées ici manifestent une évidente complexité énonciative. Il y a toujours une grande implication du " je " dans l’entreprise descriptive, au point que chaque descripteur peut être considéré comme un élément du paysage : Rousseau habitant l’île de Saint-Pierre, Chateaubriand admirant Athènes et Félix regardant la vallée de l’Indre. Dans tous les extraits, le " je " bénéficie en fait d’un double statut : il renvoie à la fois au personnage qui se trouve intégré au tableau et à l’instance énonciative du texte.

C’est dire que dans ces pages on assiste à un subtil jeu de miroir : regarder un lieu du monde, c’est d’abord se regarder soi-même. Le caractère de Rousseau est à l’image de l’île de Saint-Pierre ; en admirant la splendeur d’Athènes, Chateaubriand se penche sur ses origines culturelles ; Félix découvre l’expression de son amour dans les méandres de la vallée.

Même lorsqu’elle n’est pas aussi explicite que dans la page de Balzac, la référence au destinataire du texte est souvent présente. Nous avons vu que le " notre " de " Notre vie et notre cœur " concerne le lecteur qui partage avec l’auteur la même condition d’homme. L’extrait de Rousseau fait jouer un rôle voisin aux formules impersonnelles – " les contemplatifs solitaires " – et au pronom indéfini " on " : " on y trouve ".

De la description à l'argumentation

L’implication du destinataire est le signe d’une dimension argumentative. La description est ici toujours porteuse d’enjeux qui la dépassent et qui lui donnent sens : Rousseau souligne l’originalité de son caractère tout en montrant son aspect naturel, Chateaubriand confronte le passé et le présent d’Athènes pour fonder une réflexion sur les effets du temps, pour se justifier – et peut-être aussi pour séduire –, Félix met en scène les pouvoirs de séduction d’un paysage totalement investi par la présence de la femme aimée.

Les textes apparaissent ainsi travaillés par le déploiement de stratégies argumentatives qui apparaissent notamment dans leur organisation, comme la construction par cercles concentriques dans l’extrait de Rousseau, dans la présence de nombreuses modalités énonciatives – expression du charme, de la beauté, de la séduction, etc. – et dans l’utilisation d’une véritable rhétorique de la mise en valeur.

En étant l’objet de tels investissements, les paysages décrits prennent une portée emblématique, métaphorique ou symbolique. La vallée de l’Indre exprime l’attrait sensuel d’un corps féminin, et Athènes symbolise la fragilité des entreprises humaines.

Un paysage littéraire apparaît donc comme un lieu décrit comme réel, où l’image du monde, lorsqu’elle est investie par l’écriture, se met au service de l’expression du moi.

Gérard LANGLADE

Les trois textes que nous avons choisi de réunir et de confronter constituent, à des degrés divers, ce qu’il est convenu d’appeler des paysages littéraires. Ils répondent en effet, nous le verrons, à la définition que Pierre Larousse propose de la description littéraire : " [elle] n’est pas absolument la nature embellie ; elle est la nature vue par un esprit particulier sous un jour propre à ses idées et à ses sentiments ". En outre, ils s’inscrivent dans une tradition de la description de la nature qui remonte aux origines mêmes de la littérature, comme en témoignent certaines pages de l’Odyssée ou la description des Champs Elyséens chez Virgile.

– Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, début de la " Cinquième promenade " de : " De toutes les habitations où j’ai demeuré ", jusqu’à : " viennent danser les dimanches durant les vendanges ", pages 61 à 63 dans l’édition Garnier.
– Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, " Première partie – Voyage de la Grèce ", de : " Il faut maintenant se figurer tout cet espace ", jusqu’à : " comme un rocher de pourpre et de feu ", pages 145 à 146 dans l’édition Garnier Flammarion.
– Balzac, Le lys dans la vallée, de : " Là se découvre une vallée qui commence à Monbazon ", jusqu’à : " flétrie si l’on y touche ". ( On peut sans difficulté ajouter à ces trois textes l’évocation proustienne des aubépines roses : Proust, Du côté de chez Swann, " Première partie Combray ", de : " En effet c’était une épine, mais rose ", à " l’arbuste catholique et délicieux ", pages 248 à 249, Edition Garnier Flammarion. )

Ces paysages apparaissent aussi, et surtout, comme des lieux privilégiés ; c’est-à-dire des endroits du monde chargés de sens, de mémoire et de sentiments dont la tradition littéraire a souvent fait des lieux exemplaires d’une personnalité et d’une expression artistique. On ne s’étonnera donc pas de trouver ces textes dans de nombreuses anthologies littéraires.

Loin du tourisme littéraire – dont nous ne contestons pas par ailleurs les charmes–, ce qui nous intéresse ici, c’est bien davantage l’écriture du paysage en littérature. C’est-à-dire aussi bien l’observation des dominantes typologiques, énonciatives et stylistiques des textes du corpus que l’étude des enjeux dont ils sont porteurs. Il s’agit d’analyser les manifestations textuelles des rapports variés et complexes qui se tissent entre la peinture du monde et l’expression du moi.

NIVEAUX CONCERNES, OBJECTIFS VISES ET ORGANISATION DE LA SEQUENCE

La nature des textes choisis et les motifs de confrontation projetés destinent un tel groupement à une classe du second cycle – fin de Seconde ou Première. La séquence didactique dans laquelle ce groupement s’inscrit vise des objectifs divers mais étroitement solidaires :

– l’analyse des traits linguistiques de textes descriptifs fortement marqués par la présence du " je " de celui qui décrit – dirons-nous le " descripteur " ?
– et présentant une dimension tout à la fois autobiographique et argumentative ;
– l’étude de l’expression littéraire de plusieurs rapports entre le moi et le monde : jeu de miroir, confusion, identification, construction du moi par le monde et du monde par le moi ;
– la recherche, au-delà de la diversité générique des textes, d’un certain nombre de caractéristiques – linguistiques, thématiques et esthétiques – communes à plusieurs extraits et permettant de cerner la notion de " paysage littéraire " et de s’interroger sur le statut du paysage en littérature.Plusieurs itinéraires didactiques paraissent possibles. On peut procéder à une approche simultanée des textes, c’est-à-dire à plusieurs balayages successifs de l’ensemble du corpus autour d’axes d’étude allant de la mise en évidence des motifs de confrontation à l’analyse des modalités énonciatives, des principes d’organisation ou des catégories esthétiques.

Pour des raisons qui tiennent à la clarté de l’exposé et au réalisme pédagogique dont il convient ici de faire preuve, notamment dans le cadre de la préparation à l’épreuve anticipée de français, nous pratiquerons une étude successive des textes respectant l’ordre chronologique de leur écriture, à une nuance près, toutefois. Les trois séances consacrées à l’examen méthodique de chacun des extraits seront en effet précédées d’une séance initiale de lecture guidée de l’ensemble des textes.

SEANCE 1 : LECTURE GUIDEE DE L'ENSEMBLE DES TEXTES

Nous proposons de ne pas donner, d’entrée de jeu, de titre au groupement mais de faire de la formulation définitive de celui-ci une activité de synthèse finale. Une telle discrétion permet de fixer comme objectif aux élèves, lors de leur première lecture des textes, à la maison, la découverte des divers motifs qui justifient leur réunion.

On conduit ainsi la classe à mettre en évidence :

– la dominante descriptive des textes, identifiable grâce à de nombreux indices – repères spatiaux et indications géographiques, emploi du présent d’éternité et de l’imparfait, lexique spécifique, etc. – ;
– la permanence et la variété du motif du paysage : description de l’île de Saint-Pierre, tableau d’Athènes au soleil levant, peinture de la vallée de l’Indre et évocation de la haie de Tansonville ;
– la présence forte, dans chaque extrait, d’une personnalité originale : un " je " qui décrit mais aussi qui se décrit à travers ses émotions, ses réflexions et ses confidences.
Cette première séance peut également s’enrichir d’apports d’informations ou d’activités de recherche concernant :
– la diversité des ancrages génériques des extraits : écrits autobiographiques, journal de voyage, roman ;
– la situation des textes dans la vie et dans l’œuvre de leurs auteurs ;
– la mise en évidence de l’ampleur diachronique du groupement : de la fin du XVIIIe siècle au début du XIXe.

SEANCE 2 : LECTURE DU TEXTE DE ROUSSEAU

Enjeux du texte et axes de lecture

L’analyse des idées contenues dans le premier paragraphe permet de cerner certains enjeux fondamentaux de cette page.

Nous apprenons, dès l’abord, que si l’île de Saint-Pierre constitue un lieu privilégié pour Rousseau, c’est qu’" aucune [habitation] ne [l]’a rendu si véritablement heureux ". Mais surtout, le texte précise l’origine de ce bonheur – " elle est très agréable et singulièrement située pour le bonheur d’un homme qui aime à se circonscrire " – et souligne tout ce qu’une telle origine peut avoir d’exceptionnel, d’unique : personne, apparemment, n’a le même goût que Rousseau – " je ne puis croire être le seul qui ait un goût si naturel, quoique je ne l’aie trouvé jusqu’ici chez nul autre ", ce qui explique que l’île soit très peu connue : " Aucun voyageur, que je sache, n’en fait mention ".

C’est assez dire que, dans la description qui suit, il conviendra de mettre en relation les caractéristiques de l’île avec le caractère et les aspirations de celui qui la décrit. Par ailleurs, le rappel des circonstances du séjour de Rousseau sur l’île – la " lapidation de Motiers " – suffit à faire soupçonner la portée argumentative du texte : la mise en valeur des attraits de l’île ne constitue-t-elle pas également une sorte de plaidoyer en faveur de celui qui y fut heureux ? Enfin, la présence dans le texte d’un des premiers emplois de l’adjectif " romantique " constitue une invitation à rechercher ici les motifs d’un véritable modèle de paysage littéraire.

Attraits de l'île de Saint-Pierre et bonheur de vivre

L’île partage avec les rives du lac de Bienne un aspect naturel, sauvage et pittoresque. Le relevé de quelques expressions permet de mettre clairement en évidence cette triple caractéristique : on évoque la " verdure naturelle ", " les charmes de la nature ", les rives sont décrites comme " sauvages et romantiques " ; ces deux traits sont précisés et illustrés par de nombreux éléments, comme, par exemple, " les rochers et les bois ", " des contrastes […] fréquents et des accidents ", " le cri des aigles ", " le roulement des torrents qui tombent de la montagne ".

Ces caractères sont soulignés par un ensemble de procédés stylistiques :

– la comparaison avec les rives du lac de Genève, outre qu’elle se fait au bénéfice du lac de Bienne, permet, par le jeu des comparatifs, d’instaurer une véritable rhétorique de la mise en valeur : " plus sauvages et romantiques ", " de plus près ", " pas moins riantes ", " moins de cultures et de vignes, moins de villes et de maisons ", " plus de verdure naturelle, plus de prairies ", " des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés " ;
– la structure énumérative de nombreuses phrases amplifie l’effet des comparatifs, par la reprise des mêmes termes et l’abondance des éléments évoqués, ainsi, par exemple : " il y a aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d’asiles ombragés, de bocages, des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés ".

Par ailleurs, malgré sa petitesse, l’île présente une grande variété de paysages et de cultures qui crée une impression d’abondance et de richesse : " elle offre toutes sortes de sites et souffre toutes sortes de cultures ". Cette caractéristique autorise une vie autarcique car les habitants trouveront sur place tout ce qui est nécessaire à leurs besoins : " On y trouve des champs, des vignes, des bois, des vergers, de gras pâturages ". D’autant que le receveur qui séjourne sur l’île " y entretient une nombreuse basse-cour, une volière et des réservoirs pour le poisson ". Là encore, les énumérations amplifient ces caractéristiques de l’île : c’est un monde en miniature, un authentique microcosme, qui apparaît aux yeux du lecteur.

Enfin, les agréments naturels de l’île et les interventions de l’homme semblent se combiner pour faire de ce lieu un endroit voué au bonheur de vivre. Ainsi " la haute terrasse [qui] borde l’île dans sa longueur " est-elle heureusement enrichie d’" un joli salon ". Il n’est donc pas étonnant que l’île de Saint-Pierre serve de lieu de rendez-vous aux " habitants des rives voisines [qui] se rassemblent et viennent danser les dimanches durant les vendanges ".

L’emploi de nombreux termes laudatifs confirme tout à la fois la beauté des lieux – " les rives […] sont […] riantes ", on évoque " ce beau bassin " ou encore " un joli salon " – et tout ce qu’ils ont d’agréable : " elle est très agréable ", " une seule maison, mais grande, agréable et commode ". C’est la raison pour laquelle le séjour dans l’île fut si heureux : " véritablement heureux ", " le bonheur d’un homme qui aime à se circonscrire ".

Certaines phrases du texte manifestent en outre une véritable poétique de l’évocation de la nature. On notera ainsi l’utilisation d’un rythme ternaire à la progression savamment graduée : " le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ".

Un portrait en plein et en creux

Les caractéristiques du lieu apparaissent souvent à l’image du caractère de Rousseau et de sa vision du monde.

Pour une bonne part, la similitude est clairement explicite, comme pour la relation établie entre la situation retirée de l’île et le goût de Rousseau pour la solitude : " elle est très agréable, et singulièrement située pour le bonheur d’un homme qui aime à se circonscrire ". C’est également le cas pour l’harmonie qui règne entre le caractère contemplatif de l’auteur et les attraits d’une nature sauvage qui se rencontrent en ce lieu : " le pays […] est intéressant pour les contemplatifs solitaires qui aiment à s’enivrer à loisir des charmes de la nature ".

L’aspiration de Rousseau à une vie simple, à un bonheur champêtre rythmé par les travaux agrestes apparaît dans l’évocation de la vie sur l’île – " une seule maison, mais grande, agréable et commode " – ainsi que dans celle des fêtes paysannes dont on devine le charme : " un joli salon où les habitants des rives voisines se rassemblent et viennent danser les dimanches pendant les vendanges ".

De façon plus profonde, et moins explicite, c’est toute une philosophie de l’existence, toute une éthique de vie qui se dégage de l’ensemble de la description de l’île de Saint-Pierre. Le bonheur véritable ne se rencontre que loin de l’agitation du monde et de ses vaines tentations ; l’insistance sur le fait que, sur les rives du lac de Bienne, " il y ait moins de villes et de maisons " et qu’" il n’y a pas […] de grandes routes commodes pour les voitures " montre bien l’importance de la mise à l’écart des manifestations de l’urbanité et même de la civilisation. L’influence maléfique de la culture humaine sur la pure nature apparaît indirectement dans les remarques que fait Rousseau à propos des deux îles. La destruction de la plus petite, " déserte et en friche ", au bénéfice de la plus grande, " habitée et cultivée ", lui fait dire en effet : " C’est ainsi que la substance du faible est toujours employée au profit du puissant ".

La nature apparaît ainsi comme l’unique refuge de celui qui a subi les injustices de la société. Il est, à ce propos, intéressant de noter que l’île comporte des " asiles ombragés ". Par ailleurs, l’expression " qui aime à se circonscrire " évoque l’idée de protection, de ce qui entoure et donc met à l’abri des dangers. La composition même du texte – par cercles concentriques – concourt à souligner la vertu protectrice de l’île de Saint-Pierre. Le début du deuxième paragraphe évoque " les rives du lac de Bienne ", la fin présente les deux îles qu’" enferme en son milieu " " ce beau bassin d’une forme presque ronde ", le troisième paragraphe décrit l’île dans sa richesse et sa variété avant de s’intéresser à un double enchaînement concentrique : " une haute terrasse [qui] borde l’île dans sa longueur " et un " joli salon " " dans le milieu de cette terrasse ". Le mouvement des habitants des rives qui, le dimanche, convergent vers ce lieu, rappelle le mouvement centripète qui commande la progression du texte. Ainsi, conformément à l’étymologie de " circonscrire " – circumscribere : entourer par l’écriture – l’écriture de cette page participe pleinement à la stratégie défensive de son auteur en renforçant l’insularité du lieu.

Il ne faut donc pas s’étonner que le rapport à la nature prenne la forme d’une véritable expression religieuse. Le promeneur aime " à se recueillir " dans son silence.

Tension argumentative et expression esthetique

A l’évidence, l’implication personnelle – voire morale et philosophique – de l’auteur confère à cette page une importante dimension argumentative. Il s’agit de procéder à une forme de réhabilitation personnelle qui s’inscrit dans la défense et l’illustration de convictions intellectuelles.

Cette vocation argumentative est particulièrement affirmée dans le premier paragraphe : si l’auteur exprime sa différence par rapport aux autres hommes – " le seul au monde à qui sa destinée en ait fait une loi " –, il revendique son appartenance à la communauté des hommes : " je ne puis croire être le seul qui ait un goût si naturel ".

Le texte dans son ensemble est traversé par cette affirmation d’un moi à la fois unique, original, et qui cherche, dans le même temps, à apparaître profondément semblable aux autres hommes. Au départ, c’est le " je " qui apparaît dans son histoire propre – " toutes les habitations où j’ai demeuré " – et dans son caractère particulier : " le seul au monde " ; mais très vite, une forme de mise à distance intègre ce " je " dans un groupe humain : l’auteur apparaît comme " un homme qui aime à se circonscrire " – ce qui sous-entend qu’il existe d’autres hommes semblables à lui –, et, plus tard, il parle " des contemplatifs solitaires ". Enfin, le " on " de la fin du texte traduit un degré de plus dans l’assimilation du " je " : l’expression " on y trouve " fait de la découverte individuelle de l’auteur une expérience collective qui intègre le lecteur lui-même.

La mise en valeur de la beauté du lieu que nous avons précédemment évoquée prend place dans cette stratégie de l’intégration et de la réhabilitation du moi de l’auteur : elle conduit le lecteur à partager ses goûts et ses aspirations et en cela, à devenir son semblable.

L’expression de cette nature sauvage et contrastée s’inscrit également dans une esthétique et une thématique du paysage : le romantisme naissant de la fin du XVIIIe siècle. On reconnaîtra en effet ici aisément certains traits du locus terribilis que Rousseau, dans Les Confessions, définit en ces termes : " On sait déjà ce que j’entends par un beau pays. Jamais pays de plaine, quelque beau qu’il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur ". Cependant, l’extrait de la " Cinquième promenade ", intègre également certains des éléments traditionnels du paysage littéraire du début du XVIIIème ; ils constituent le locus amoenus : sources, plantations, jardins, brise légère, fleurs et chant des oiseaux. La description de Rousseau prête donc à l’île de Saint-Pierre une sorte d’équilibre harmonieux entre la douceur de la nature domestiquée et le sublime de la nature sauvage.

LECTURE DU TEXTE DE CHATAUBRIAND