Les trois textes que nous avons choisi de réunir et de
confronter constituent, à des degrés divers, ce quil est convenu dappeler
des paysages littéraires. Ils répondent en effet, nous le verrons, à la définition que
Pierre Larousse propose de la description littéraire : " [elle] nest pas
absolument la nature embellie ; elle est la nature vue par un esprit particulier sous un
jour propre à ses idées et à ses sentiments ". En outre, ils sinscrivent dans
une tradition de la description de la nature qui remonte aux origines mêmes de la
littérature, comme en témoignent certaines pages de lOdyssée ou la
description des Champs Elyséens chez Virgile.
Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire,
début de la " Cinquième promenade " de : " De toutes les habitations où jai
demeuré ", jusquà : " viennent danser les dimanches durant les vendanges ",
pages 61 à 63 dans lédition Garnier.
Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, " Première partie
Voyage de la Grèce ", de : " Il faut maintenant se figurer tout cet espace ",
jusquà : " comme un rocher de pourpre et de feu ", pages 145 à 146 dans
lédition Garnier Flammarion.
Balzac, Le lys dans la vallée, de : " Là se découvre une vallée qui
commence à Monbazon ", jusquà : " flétrie si lon y touche ". ( On peut
sans difficulté ajouter à ces trois textes lévocation proustienne des aubépines
roses : Proust, Du côté de chez Swann, " Première partie Combray ", de : "
En effet cétait une épine, mais rose ", à " larbuste catholique et
délicieux ", pages 248 à 249, Edition Garnier Flammarion. )
Ces paysages apparaissent aussi, et surtout, comme des
lieux privilégiés ; cest-à-dire des endroits du monde chargés de sens, de
mémoire et de sentiments dont la tradition littéraire a souvent fait des lieux
exemplaires dune personnalité et dune expression artistique. On ne
sétonnera donc pas de trouver ces textes dans de nombreuses anthologies
littéraires.
Loin du tourisme littéraire dont nous ne
contestons pas par ailleurs les charmes, ce qui nous intéresse ici, cest bien
davantage lécriture du paysage en littérature. Cest-à-dire aussi bien
lobservation des dominantes typologiques, énonciatives et stylistiques des textes
du corpus que létude des enjeux dont ils sont porteurs. Il sagit
danalyser les manifestations textuelles des rapports variés et complexes qui se
tissent entre la peinture du monde et lexpression du moi.
NIVEAUX
CONCERNES, OBJECTIFS VISES ET ORGANISATION DE LA SEQUENCE
La nature des textes choisis et les motifs de
confrontation projetés destinent un tel groupement à une classe du second cycle
fin de Seconde ou Première. La séquence didactique dans laquelle ce groupement
sinscrit vise des objectifs divers mais étroitement solidaires :
lanalyse des traits linguistiques de textes
descriptifs fortement marqués par la présence du " je " de celui qui décrit
dirons-nous le " descripteur " ?
et présentant une dimension tout à la fois autobiographique et argumentative ;
létude de lexpression littéraire de plusieurs rapports entre le moi
et le monde : jeu de miroir, confusion, identification, construction du moi par le monde
et du monde par le moi ;
la recherche, au-delà de la diversité générique des textes, dun certain
nombre de caractéristiques linguistiques, thématiques et esthétiques
communes à plusieurs extraits et permettant de cerner la notion de " paysage littéraire
" et de sinterroger sur le statut du paysage en littérature.Plusieurs itinéraires
didactiques paraissent possibles. On peut procéder à une approche simultanée des
textes, cest-à-dire à plusieurs balayages successifs de lensemble du corpus
autour daxes détude allant de la mise en évidence des motifs de
confrontation à lanalyse des modalités énonciatives, des principes
dorganisation ou des catégories esthétiques.
Pour des raisons qui tiennent à la clarté de
lexposé et au réalisme pédagogique dont il convient ici de faire preuve,
notamment dans le cadre de la préparation à lépreuve anticipée de français,
nous pratiquerons une étude successive des textes respectant lordre chronologique
de leur écriture, à une nuance près, toutefois. Les trois séances consacrées à
lexamen méthodique de chacun des extraits seront en effet précédées dune
séance initiale de lecture guidée de lensemble des textes.
SEANCE 1 : LECTURE GUIDEE
DE L'ENSEMBLE DES TEXTES
Nous proposons de ne pas donner, dentrée de jeu,
de titre au groupement mais de faire de la formulation définitive de celui-ci une
activité de synthèse finale. Une telle discrétion permet de fixer comme objectif aux
élèves, lors de leur première lecture des textes, à la maison, la découverte des
divers motifs qui justifient leur réunion.
On conduit ainsi la classe à mettre en évidence :
la dominante descriptive des textes, identifiable
grâce à de nombreux indices repères spatiaux et indications géographiques,
emploi du présent déternité et de limparfait, lexique spécifique, etc.
;
la permanence et la variété du motif du paysage : description de lîle de
Saint-Pierre, tableau dAthènes au soleil levant, peinture de la vallée de
lIndre et évocation de la haie de Tansonville ;
la présence forte, dans chaque extrait, dune personnalité originale : un "
je " qui décrit mais aussi qui se décrit à travers ses émotions, ses réflexions et
ses confidences.
Cette première séance peut également senrichir dapports dinformations
ou dactivités de recherche concernant :
la diversité des ancrages génériques des extraits : écrits autobiographiques,
journal de voyage, roman ;
la situation des textes dans la vie et dans luvre de leurs auteurs ;
la mise en évidence de lampleur diachronique du groupement : de la fin du
XVIIIe siècle au début du XIXe.
SEANCE 2 : LECTURE DU TEXTE
DE ROUSSEAU
Enjeux du texte et axes de lecture
Lanalyse des idées contenues dans le premier
paragraphe permet de cerner certains enjeux fondamentaux de cette page.
Nous apprenons, dès labord, que si lîle de
Saint-Pierre constitue un lieu privilégié pour Rousseau, cest qu" aucune
[habitation] ne [l]a rendu si véritablement heureux ". Mais surtout, le texte
précise lorigine de ce bonheur " elle est très agréable et
singulièrement située pour le bonheur dun homme qui aime à se circonscrire "
et souligne tout ce quune telle origine peut avoir dexceptionnel,
dunique : personne, apparemment, na le même goût que Rousseau " je
ne puis croire être le seul qui ait un goût si naturel, quoique je ne laie trouvé
jusquici chez nul autre ", ce qui explique que lîle soit très peu connue :
" Aucun voyageur, que je sache, nen fait mention ".
Cest assez dire que, dans la description qui suit,
il conviendra de mettre en relation les caractéristiques de lîle avec le
caractère et les aspirations de celui qui la décrit. Par ailleurs, le rappel des
circonstances du séjour de Rousseau sur lîle la " lapidation de Motiers "
suffit à faire soupçonner la portée argumentative du texte : la mise en valeur
des attraits de lîle ne constitue-t-elle pas également une sorte de plaidoyer en
faveur de celui qui y fut heureux ? Enfin, la présence dans le texte dun des
premiers emplois de ladjectif " romantique " constitue une invitation à
rechercher ici les motifs dun véritable modèle de paysage littéraire.
Attraits de l'île de Saint-Pierre et bonheur de vivre
Lîle partage avec les rives du lac de Bienne un
aspect naturel, sauvage et pittoresque. Le relevé de quelques expressions permet de
mettre clairement en évidence cette triple caractéristique : on évoque la " verdure
naturelle ", " les charmes de la nature ", les rives sont décrites comme " sauvages
et romantiques " ; ces deux traits sont précisés et illustrés par de nombreux
éléments, comme, par exemple, " les rochers et les bois ", " des contrastes [
]
fréquents et des accidents ", " le cri des aigles ", " le roulement des torrents qui
tombent de la montagne ".
Ces caractères sont soulignés par un ensemble de
procédés stylistiques :
la comparaison avec les rives du lac de Genève,
outre quelle se fait au bénéfice du lac de Bienne, permet, par le jeu des
comparatifs, dinstaurer une véritable rhétorique de la mise en valeur : " plus
sauvages et romantiques ", " de plus près ", " pas moins riantes ", " moins de
cultures et de vignes, moins de villes et de maisons ", " plus de verdure naturelle,
plus de prairies ", " des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés
" ;
la structure énumérative de nombreuses phrases amplifie leffet des
comparatifs, par la reprise des mêmes termes et labondance des éléments
évoqués, ainsi, par exemple : " il y a aussi plus de verdure naturelle, plus de
prairies, dasiles ombragés, de bocages, des contrastes plus fréquents et des
accidents plus rapprochés ".
Par ailleurs, malgré sa petitesse, lîle présente
une grande variété de paysages et de cultures qui crée une impression dabondance
et de richesse : " elle offre toutes sortes de sites et souffre toutes sortes de cultures
". Cette caractéristique autorise une vie autarcique car les habitants trouveront sur
place tout ce qui est nécessaire à leurs besoins : " On y trouve des champs, des
vignes, des bois, des vergers, de gras pâturages ". Dautant que le receveur qui
séjourne sur lîle " y entretient une nombreuse basse-cour, une volière et des
réservoirs pour le poisson ". Là encore, les énumérations amplifient ces
caractéristiques de lîle : cest un monde en miniature, un authentique
microcosme, qui apparaît aux yeux du lecteur.
Enfin, les agréments naturels de lîle et les
interventions de lhomme semblent se combiner pour faire de ce lieu un endroit voué
au bonheur de vivre. Ainsi " la haute terrasse [qui] borde lîle dans sa longueur
" est-elle heureusement enrichie d" un joli salon ". Il nest donc pas
étonnant que lîle de Saint-Pierre serve de lieu de rendez-vous aux " habitants
des rives voisines [qui] se rassemblent et viennent danser les dimanches durant les
vendanges ".
Lemploi de nombreux termes laudatifs confirme tout
à la fois la beauté des lieux " les rives [
] sont [
] riantes ", on
évoque " ce beau bassin " ou encore " un joli salon " et tout ce quils
ont dagréable : " elle est très agréable ", " une seule maison, mais grande,
agréable et commode ". Cest la raison pour laquelle le séjour dans lîle
fut si heureux : " véritablement heureux ", " le bonheur dun homme qui aime à
se circonscrire ".
Certaines phrases du texte manifestent en outre une
véritable poétique de lévocation de la nature. On notera ainsi lutilisation
dun rythme ternaire à la progression savamment graduée : " le cri des aigles, le
ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la
montagne ".
Un portrait en plein et en creux
Les caractéristiques du lieu apparaissent souvent à
limage du caractère de Rousseau et de sa vision du monde.
Pour une bonne part, la similitude est clairement
explicite, comme pour la relation établie entre la situation retirée de lîle et
le goût de Rousseau pour la solitude : " elle est très agréable, et singulièrement
située pour le bonheur dun homme qui aime à se circonscrire ". Cest
également le cas pour lharmonie qui règne entre le caractère contemplatif de
lauteur et les attraits dune nature sauvage qui se rencontrent en ce lieu : "
le pays [
] est intéressant pour les contemplatifs solitaires qui aiment à
senivrer à loisir des charmes de la nature ".
Laspiration de Rousseau à une vie simple, à un
bonheur champêtre rythmé par les travaux agrestes apparaît dans lévocation de la
vie sur lîle " une seule maison, mais grande, agréable et commode "
ainsi que dans celle des fêtes paysannes dont on devine le charme : " un joli
salon où les habitants des rives voisines se rassemblent et viennent danser les dimanches
pendant les vendanges ".
De façon plus profonde, et moins explicite, cest
toute une philosophie de lexistence, toute une éthique de vie qui se dégage de
lensemble de la description de lîle de Saint-Pierre. Le bonheur véritable ne
se rencontre que loin de lagitation du monde et de ses vaines tentations ;
linsistance sur le fait que, sur les rives du lac de Bienne, " il y ait moins de
villes et de maisons " et qu" il ny a pas [
] de grandes routes
commodes pour les voitures " montre bien limportance de la mise à lécart
des manifestations de lurbanité et même de la civilisation. Linfluence
maléfique de la culture humaine sur la pure nature apparaît indirectement dans les
remarques que fait Rousseau à propos des deux îles. La destruction de la plus petite, "
déserte et en friche ", au bénéfice de la plus grande, " habitée et cultivée ",
lui fait dire en effet : " Cest ainsi que la substance du faible est toujours
employée au profit du puissant ".
La nature apparaît ainsi comme lunique refuge de
celui qui a subi les injustices de la société. Il est, à ce propos, intéressant de
noter que lîle comporte des " asiles ombragés ". Par ailleurs, lexpression
" qui aime à se circonscrire " évoque lidée de protection, de ce qui entoure et
donc met à labri des dangers. La composition même du texte par cercles
concentriques concourt à souligner la vertu protectrice de lîle de
Saint-Pierre. Le début du deuxième paragraphe évoque " les rives du lac de Bienne ",
la fin présente les deux îles qu" enferme en son milieu " " ce beau bassin
dune forme presque ronde ", le troisième paragraphe décrit lîle dans sa
richesse et sa variété avant de sintéresser à un double enchaînement
concentrique : " une haute terrasse [qui] borde lîle dans sa longueur " et un "
joli salon " " dans le milieu de cette terrasse ". Le mouvement des habitants des rives
qui, le dimanche, convergent vers ce lieu, rappelle le mouvement centripète qui commande
la progression du texte. Ainsi, conformément à létymologie de " circonscrire "
circumscribere : entourer par lécriture lécriture de
cette page participe pleinement à la stratégie défensive de son auteur en renforçant
linsularité du lieu.
Il ne faut donc pas sétonner que le rapport à la
nature prenne la forme dune véritable expression religieuse. Le promeneur aime "
à se recueillir " dans son silence.
Tension argumentative et
expression esthetique
A lévidence, limplication personnelle
voire morale et philosophique de lauteur confère à cette page une
importante dimension argumentative. Il sagit de procéder à une forme de
réhabilitation personnelle qui sinscrit dans la défense et lillustration de
convictions intellectuelles.
Cette vocation argumentative est particulièrement
affirmée dans le premier paragraphe : si lauteur exprime sa différence par rapport
aux autres hommes " le seul au monde à qui sa destinée en ait fait une loi "
, il revendique son appartenance à la communauté des hommes : " je ne puis croire
être le seul qui ait un goût si naturel ".
Le texte dans son ensemble est traversé par cette
affirmation dun moi à la fois unique, original, et qui cherche, dans le même
temps, à apparaître profondément semblable aux autres hommes. Au départ, cest le
" je " qui apparaît dans son histoire propre " toutes les habitations où
jai demeuré " et dans son caractère particulier : " le seul au monde " ;
mais très vite, une forme de mise à distance intègre ce " je " dans un groupe humain
: lauteur apparaît comme " un homme qui aime à se circonscrire " ce qui
sous-entend quil existe dautres hommes semblables à lui , et, plus
tard, il parle " des contemplatifs solitaires ". Enfin, le " on " de la fin du texte
traduit un degré de plus dans lassimilation du " je " : lexpression " on y
trouve " fait de la découverte individuelle de lauteur une expérience collective
qui intègre le lecteur lui-même.
La mise en valeur de la beauté du lieu que nous avons
précédemment évoquée prend place dans cette stratégie de lintégration et de la
réhabilitation du moi de lauteur : elle conduit le lecteur à partager ses goûts
et ses aspirations et en cela, à devenir son semblable.
Lexpression de cette nature sauvage et contrastée
sinscrit également dans une esthétique et une thématique du paysage : le
romantisme naissant de la fin du XVIIIe siècle. On reconnaîtra en effet ici aisément
certains traits du locus terribilis que Rousseau, dans Les Confessions, définit
en ces termes : " On sait déjà ce que jentends par un beau pays. Jamais pays de
plaine, quelque beau quil fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents,
des rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins raboteux à monter et
à descendre, des précipices à mes côtés qui me fassent bien peur ". Cependant,
lextrait de la " Cinquième promenade ", intègre également certains des
éléments traditionnels du paysage littéraire du début du XVIIIème ; ils constituent
le locus amoenus : sources, plantations, jardins, brise légère, fleurs et chant des
oiseaux. La description de Rousseau prête donc à lîle de Saint-Pierre une sorte
déquilibre harmonieux entre la douceur de la nature domestiquée et le sublime de
la nature sauvage.
LECTURE DU TEXTE DE CHATAUBRIAND |
Confrontation et perspectives de lecture
La simple (re)lecture du texte de Chateaubriand permet
dapprécier au-delà des traits communs précédemment mis en lumière
quelques-unes des différences majeures qui le distinguent de lextrait des Rêveries
du promeneur solitaire que nous venons danalyser.
Ces différences concernent dabord la nature même
du lieu décrit : la petite île sauvage et peu connue fait place ici au paysage ample et
majestueux des ruines dAthènes au soleil levant. La relation qui se tisse entre le
lieu et celui qui lévoque est également fort différente dun texte à
lautre : si lîle de Saint-Pierre apparaît comme un asile, une source de
recueillement et de bonheur intime, les ruines grandioses de la cité antique constituent
tout à la fois un objet dadmiration, de méditation et de déploration. Par
ailleurs, Rousseau semble se considérer comme un élément du paysage décrit, dont il a
effectivement fait partie en y séjournant ; à linverse, Chateaubriand se place en
position de témoin : une franche distinction entre le sujet qui regarde et lobjet
regardé succède à la confusion entretenue précédemment. Le " je " que lon
rencontre dans les deux textes na, de ce fait, pas tout à fait la même valeur :
alors que le " je " de Rousseau saffirme avant tout comme la revendication
dune personnalité originale, celui de Chateaubriand témoigne simplement de son
implication individuelle dans une expérience collective quil entend faire partager
à ses lecteurs ; ainsi le " je " du " Jai vu " initial se double rapidement
dun " nous " " nous aurions pu voir " qui semble concerner ses
compagnons de voyage avant dintégrer la condition humaine dans son ensemble : "
Notre vie et notre cur sont entre les mains de Dieu ".
Lorganisation des deux textes présente également
une grande différence. A la construction par cercles concentriques du premier,
soppose, dans le second, une progression qui va dune mise en tableau du
paysage à une méditation sur les effets du temps en passant par une évocation
spectaculaire dAthènes à lépoque de sa splendeur. Les dernières phrases de
lextrait rappellent ce véritable itinéraire argumentatif du texte : le tableau des
ruines contemporaines dAthènes " Ce tableau de lAttique "
rapproché de lévocation de la puissance passée " ce spectacle que je
contemplais " donne lieu à une méditation sur le temps qui passe : " Tout
passe, tout finit dans ce monde ".
Nous adopterons cette même progression pour organiser
lexamen méthodique de cet extrait de lItinéraire de Paris à Jérusalem.
Le tableau d'un paysage grandiose
Avec la longue phrase initiale du texte, cest bien
un véritable tableau de lAttique que le lecteur voit peu à peu se composer devant
ses yeux. Par quatre fois, on fait appel sur le mode injonctif à sa
participation et à son imagination pour mettre en place les divers éléments qui le
composent : " Il faut maintenant se figurer tout cet espace ", " il faut se
représenter des fûts de colonnes ", " il faut répandre dans la campagne des
Albanaises ", " il faut supposer toutes ces montagnes ". Chaque relance injonctive
révèle des traits particuliers du paysage. La première dessine le fond du tableau en
indiquant les cultures variées " bouquets doliviers ", " carrés
dorge ", " sillons de vignes " , la seconde dispose les bâtiments
" ruines anciennes et modernes sortant du milieu de ces cultures " , la troisième
place les êtres humains " des paysans qui vont et viennent " , la
quatrième, enfin, ouvre le cadre du tableau pour lui donner plus dampleur, de
profondeur de champ et de majesté : on évoque aussi bien " les montagnes " que " les
ruines ", " les îles " que " les mers ".
Soulignons que cet effet damplification est dû
également à lemploi de plusieurs autres procédés : lutilisation
systématique du pluriel, les nombreuses répétitions " toutes ces montagnes ",
" toutes ces ruines ", " toutes ces îles ", " toutes ces mers " , la
structure énumérative des quatre parties de la phrase, lutilisation dun
vocabulaire laudatif : " ces montagnes dont les noms sont si beaux ", " ces ruines si
célèbres ", " ces mers non moins fameuses ", " une lumière éclatante ".
Dautres éléments participent à la dimension
picturale de cette description : les notations de couleurs " bruyère jaune ", "
murs blanchis ", " lumière éclatante " ainsi que lemploi du présent
" des Albanaises qui tirent de leau " qui semble renvoyer à une
scène se déroulant sous nos yeux. Lutilisation du déictique " maintenant ", au
tout début du texte, associée à lemploi des infinitifs " il faut
maintenant se figurer " installe le lecteur dans le présent de lentreprise
picturale elle-même. Ainsi, en composant en quelque sorte le tableau avec le peintre, le
lecteur se trouve placé au cur même du paysage, et donc de lexpérience
contemplative de Chateaubriand.
Une peinture subjective, colorée et animée
La deuxième phrase du texte procède à un double
rupture énonciative par rapport à celle qui précède : après les formules
impersonnelles du début, " J", placé en tête de phrase, affirme la présence
forte de lénonciateur dans le texte ; par ailleurs, le passé composé initial
interrompt lindétermination temporelle des infinitifs et des présents
déternité antérieurs. En fait, cette rupture linguistique sert à enrichir la
description de lAttique. Elle ajoute à lévocation précédente
statique comme lest un tableau lauthenticité vibrante du souvenir : le
" Jai vu " sonne comme un témoignage qui apporte la caution dune
expérience personnelle ancrée dans la vie dun individu sensible et cultivé.
Ce recours à une perception individualisée fournit
dabord à la description un point de vue particulier et une situation privilégiée
dans le temps ; le paysage est vu den haut, le matin au soleil levant : " Jai
vu du haut de lAcropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette
". Le lieu et linstant permettent ainsi dapprécier lensemble du
paysage et den révéler les beautés présentes et les splendeurs passées.
Cest avant tout le jeu des couleurs qui frappe ici
: on part du noir des ailes des corneilles " leurs ailes noires et lustrées "
pour parvenir à lincandescence : " un rocher de pourpre et de feu ". Le
passage entre ces deux extrêmes se fait par étapes : " glacé de rose ", " fumée
bleue et légère ", " la plus belle teinte de la fleur du pêcher ", " un rayon
dor ", " tout blanc de lumière ". Une telle succession de couleurs crée
limpression dune ligne de fuite chromatique. Par ailleurs, les couleurs du
levant animent les sculptures qui, de ce fait, semblent prendre vie : " les sculptures de
Phidias, [
], sanimaient et semblaient se mouvoir sur le marbre ". Un " rayon
dor " semble permettre, en animant les sculptures, la résurrection de la splendeur
passée dAthènes. Dautres éléments textuels participent à cette mise en
mouvement du paysage : la présence de nombreux verbes daction " planaient
", " montaient ", " se coloraient ", " sanimaient " , la concentration
de termes exprimant le mouvement : " sanimaient ", " semblaient se mouvoir ", "
la mobilité des ombres ".
Trois plans successifs soffrent à la plongée du
regard : dabord, les corneilles et " des colonnes de fumée ", puis, au centre, "
Athènes, lAcropolis et les débris du Parthénon " et enfin, " au loin, la mer et
le Pirée ". Cette mise en perspective des éléments du paysage du plus proche au
plus lointain constitue une nouvelle ligne de fuite qui redouble et amplifie la
gradation des couleurs.
Ce mouvement de lil vers un point éloigné,
et dautant plus lumineux quil réfracte " léclat du jour ", conduit
également à une plongée dans le temps quannonçait déjà la mobilité des
sculptures de Phidias. La description dAthènes va devenir évocation de sa
puissance passée.
Splendeur passée et réalité présente
Limportance stratégique du lieu choisi pour
conduire lévocation est clairement rappelée ; ainsi, la même formule, à quelques
détails près, introduit-elle les trois phases de la reconstitution historique
dAthènes : " Du lieu où nous étions placés, nous aurions pu voir ", " nous
aurions pu entendre ", " nous aurions pu ouïr ". Le spectacle est non seulement
visuel, mais aussi sonore ; cest assez dire la force de limpression de
réalité que lon entend communiquer au lecteur, même si le temps employé
le conditionnel passé rejette dans un passé hypothétique les scènes décrites.
Par ailleurs, le " nous " repris systématiquement, semble impliquer, au-delà du
narrateur et de ses compagnons de voyage, le lecteur lui-même.
Le lieu dobservation permet dapprécier
pleinement les divers domaines de la puissance dAthènes :
la force militaire et le rayonnement culturel avec
la vision des " flottes sor-t[ant] du Pirée pour combattre lennemi ou pour se
rendre aux fêtes de Délos " ;
la gloire artistique avec les sculptures de Phidias et les échos de tragédies
grecques : " nous aurions pu entendre éclater au théâtre de Bacchus, les douleurs
dOEdipe, de Philoctète et dHécube " ;
la vie politique de la cité et lart des orateurs avec lévocation du
plus célèbre dentre eux : " nous aurions pu ouïr les applaudissements des
citoyens aux discours de Démosthène ".
La ferveur et lenthousiasme dont témoigne le
narrateur pour évoquer " les beaux jours dAthènes " ne rendent que plus
consternant le retour à la réalité présente. Un " Mais " adversatif suivi de
linterjection " hélas ! " expriment avec force le sentiment de regret qui
lenvahit alors. Par ailleurs, un jeu dopposition entre des termes laudatifs et
des expressions péjoratives souligne lécart entre les deux époques : dun
côté " quelques cris échappés à une populace esclave ", de lautre " la voix
dun peuple libre ". La question sans réponse " Où sont allés les génies
divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel jétais assis ? "
confère une dimension dramatique à cette disparition de la splendeur dAthènes.
Les méditations philosophique d'un homme cultivé
La douloureuse confrontation entre le passé et le
présent conduit à une réflexion philosophique sur les effets du temps qui passe : "
Tout passe, tout finit dans ce monde ". La fin de lextrait mêle ainsi le récit de
lexpérience personnelle et lexpression dune leçon collective. Comme si
la première nétait que le moyen de parvenir à la seconde. Le présent de vérité
générale qui apparaît dans cette formule souligne la portée universelle de son
contenu.
Cette clôture philosophique et religieuse du texte
confère à celui-ci une dimension argumentative : la description du paysage,
lévocation du spectacle athénien constituent les prémisses dune sorte de
syllogisme argumentatif dont la conclusion est : " Notre vie et notre cur sont
entre les mains de Dieu ".
La leçon pessimiste du texte est toutefois démentie par
le texte lui-même et par le caractère du narrateur : lextrait dans son ensemble
peut être interprété comme une entreprise de résurrection dun passé dont on
conserve une vive mémoire. LAthènes antique est toujours vivante dans la culture
de celui qui écrit, comme en témoignent le nombre et la diversité des références
savantes.
LECTURE DE L'EXTRAIT DU ROMAN DE BALZAC LE LYS DANS LA VALLEE
Un paysage investi par un regard amoureux
Plus que la simple image de lêtre aimé, le
paysage est ici pleinement assimilé à celui-ci. La phrase capitale de la page, celle qui
exprime sa nature profonde est sans ambiguïté : " Elle était [
] LE LYS DE CETTE
VALLEE ". La femme est un élément à part entière de la vallée de lIndre. Les
capitales dimprimerie soulignent limportance de la formule qui renvoie
directement au titre du roman : cette sorte de confusion entre un être et un lieu
constitue donc le point dancrage de lentreprise romanesque dans son ensemble.
Lassimilation femme-paysage est la source dun
déploiement métaphorique qui irrigue lensemble de lextrait ; son analyse
constituera le premier axe de notre étude. Nous nous intéresserons ensuite au statut et
à la position du narrateur ; les modalités énonciatives apparaissent en effet riches et
complexes : la description de la vallée se double du récit dune rencontre
amoureuse et saccompagne dune entreprise de séduction destinée au lecteur
" Si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée [
] ".
Tissage métaphorique d'un paysage féminin
Les comparaisons et les métaphores concernent trois
éléments distincts bien quétroitement solidaires : le paysage lui-même, la femme
aimée et les sentiments éprouvés par le narrateur.
Les références animales et humaines prévalent dans
lévocation de la vallée de lIndre : la vallée " semble bondir sous les
châteaux " et " lIndre se roule par des mouvements de serpent " ; plus loin, on
assiste à une véritable personnification du lieu : " les moulins [
] donnaient une
voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant " ; cette
personnification reprend en fait le deuxième terme dune comparaison qui précède :
" la nature belle et vierge comme une fiancée ". Le narrateur parle du noyer sous
lequel il se repose comme dun être vivant : " cet arbre confident de mes pensées
". La beauté de ce " vaste jardin ", véritable paradis terrestre, est par ailleurs
soulignée par lexpression " une magnifique coupe démeraude ".
Pour ce qui concerne la jeune fille, " la fleur de son
sexe ", ce sont les images florales qui prédominent. Le " point blanc " de la robe
commande dabord lassimilation de lêtre aimé à un lys. Soulignons que
la couleur blanche de la fleur prend ici immédiatement une valeur symbolique de pureté,
puisque le lys remplit la vallée " du parfum de ses vertus ". Le " point blanc " est
ensuite à lorigine dune comparaison qui reprend lidée de pureté et de
virginité : " la femme qui brillait dans ce vaste jardin comme, au milieu des buissons
verts, éclaterait la clochette dun convolvulus ". La fin de la phrase apporte une
nuance nouvelle, la fragilité de cette pureté : " flétrie si lon y touche ".
On le voit, lunivers métaphorique de la vallée et
celui de la femme sont souvent très proches, voire confondus. Cest par exemple le
cas pour une expression comme : " belle et vierge comme une fiancée ", qui pourrait
aussi bien sappliquer à la jeune fille quà la vallée. Il est vrai que
lune est en quelque sorte consubstantielle à lautre puisque, dès le début
du texte, la vision de la vallée fait deviner immédiatement la présence de la femme :
" Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici
". Il est également possible de découvrir dans de nombreux éléments du paysage une
expression métaphorique du corps féminin : des rondeurs des collines et des coteaux au
" val damour ", en passant par la forme et les sonorités suggestives du lys et du
convolvulus. Dune certaine façon la description peut apparaître comme un blason du
corps de la femme aimée : le corps dissimulé par la robe de percale, et que la distance
rend indiscernable, sexhibe dans sa nudité en envahissant la totalité du paysage.
On ne sétonnera donc pas que la première émotion du personnage-narrateur en
découvrant la vallée de lIndre soit celle " dun étonnement voluptueux ".
De la même façon, les sentiments quil éprouve ensuite réunissent et confondent
le lieu et la personne : il parle de sa " chère vallée ", et va jusquà
déclarer : " je laime [la Touraine] comme un artiste aime lart ".
Par ailleurs, les sentiments amoureux du narrateur
trouvent leur expression dans le paysage lui-même : " Lamour infini, [
], je
le trouvai exprimé par ce long ruban deau qui ruisselle au soleil ". Le paysage
nest pas investi seulement comme objet du sentiment, mais aussi comme image du
sentiment : la vallée de lIndre apparaît comme une figure allégorique de "
lamour infini ". Dans cette perspective, la beauté du paysage est bien entendu
sollicitée : le narrateur évoque " ces lignes de peupliers qui parent de leurs
dentelles mobiles ce val damour ", mais cest surtout la variété, le
mouvement et labsence de limite qui sont ici développés. Les différents
éléments du paysage rivière, bois, cultures semblent animés dune
vie propre : " le long ruban deau [
] ruisselle au soleil ", " les bois de
chênes [
] savancent entre les vignobles ", " la rivière arrondit [les
coteaux] toujours différemment ", " les horizons [
] fuient en se contrariant ".
Enfin, le paysage semble souvrir sur des espaces sans fin : " ces horizons
estompés qui fuient en se contrariant ".
Récit d'une rencontre et invitation au voyage
La description de la vallée est associée à deux autres
modalités narratives : le récit de la découverte de ce paysage et des réflexions
contemporaines de lécriture qui prennent souvent lallure dune
invitation à faire le voyage en Touraine. Ces diverses strates du feuilleté
(énonciatif) de cette page apparaissent notamment dans lemploi des temps.
Les verbes au passé simple (ou au passé antérieur)
sont peu nombreux dans le texte ; il nen constituent pas moins lossature du
récit en renvoyant soit à la situation occupée par lobservateur, soit à la
première de ses réactions : " je fus saisi dun étonnement voluptueux ", " je
mappuyai contre un noyer ", " le premier castel que je vis ", " Quand je
massis sous mon noyer ", " que je remarquai dans ses vignes ". Ils expriment donc
les conditions dune rencontre dans laquelle, nous lavons précisé, la vue
joue un rôle de premier plan.
Lobjet de cette scène de première vue est, quant
à lui, évoqué fort logiquement à limparfait : il sagit, pour
lessentiel, de la description de la femme-paysage ; cest le cas, par exemple,
dans la phrase centrale du texte : " Elle était, [
], LE LYS DE CETTE VALLEE, où
elle croissait pour le ciel en la remplissant du parfum de ses vertus ".
Lemploi du présent introduit une rupture
temporelle et énonciative intéressante à analyser.
Trois valeurs du présent doivent être distinguées.
1) On rencontre, dune part, un
présent déternité qui exprime létat constant du paysage, comme, par
exemple, dans la première phrase du texte : " Là se découvre une vallée qui commence
à Montbazon ", ou encore dans lexpression des bienfaits de la Touraine : " Le
poumon malade y respire une bienfaisante fraîcheur ".
2) Dautre part, le présent se rencontre dans la formulation
dactions habituelles : " un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes
les fois que je reviens dans ma chère vallée ". Soulignons que, par cet emploi, la
présence du narrateur-personnage devient en quelque sorte un élément du paysage ;
lutilisation dadjectifs possessifs confirme et souligne lappartenance du
lieu au personnage et lintégration du personnage dans le lieu : " ma chère
vallée ", " mon noyer ".
3) Enfin, lemploi du présent exprime des actions ou des propos
contemporains du moment de lécriture. Toute une dimension du texte instaure un
véritable dialogue entre le narrateur et sa lectrice. Certaines formules servent à
mettre en valeur ce qui va être raconté en piquant la curiosité de celle qui lit : "
Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLEE
". La première partie de la formule confirme des attentes de lecture alors que la
seconde laisse augurer des événements inattendus. Par ailleurs, la déclaration
damour du personnage pour la Touraine : " je laime comme un artiste aime
lart ", est présentée comme une réponse à une question répétée de la
lectrice : " Ne me demandez plus pourquoi jaime la Touraine ". Mais surtout le
dialogue est linstrument dune entreprise de séduction au service de la
région décrite ; le narrateur, en effet, vante ses qualités auxquelles il confère des
valeurs euphorisantes et thérapeutiques : " Le poumon malade y respire une bienfaisante
fraîcheur, la vue sy repose sur des touffes dorées qui communiquent à lâme
leurs paisibles douceurs ".
SYNTHESE : APPROCHE DE LA NOTION DE PAYSAGE LITTERAIRE A TRAVERS LES TROIS TEXTES
Les différences majeures qui distinguent ces trois
textes et justifient létude particulière de chacun deux ne
doivent pas dissimuler limportance des points communs qui les réunissent. Rappelons
brièvement les principaux dentre eux.
Références topographiques et ancrages déscriptifs
Tout dabord, dans tous les cas, la peinture du
monde réel est bien présente : les textes renvoient à des lieux précis dont
lexistence géographique est attestée. Les références à la topographie des lieux
évoqués détails réalistes, noms propres, etc. confèrent à leur
description une évidente dimension informative : Rousseau nous fait découvrir un endroit
" bien peu connu, même en Suisse ", Chateaubriand donne à voir un paysage exotique et
Balzac semble inviter son lecteur à un bénéfique voyage en Touraine.
Par ailleurs, chaque page présente de nombreuses
caractéristiques linguistiques du texte descriptif : indications spatiales, structure
énumérative des phrases, présence des verbes détat et des groupes nominaux
(substantif et adjectif), expansions lexicales, emploi dominant de limparfait et du
présent, etc.
Au-delà des particularités génériques des textes et
de linévitable artifice de leur découpage, chacun deux semble jouir
dune relative autonomie par rapport aux uvres dont ils font partie. Ainsi
rencontre-t-on, dans la plupart des pages, des formules douverture et des
dispositifs de clôture. Le texte de Chateaubriand, par exemple, souvre sur un " Il
faut maintenant se figurer " qui distingue la description à venir de ce qui précède
cest le sens de " maintenant " et se termine par des termes qui
rappellent le contenu de la page : " Ce tableau [
], ce spectacle [
] les
mêmes réflexions sur les mêmes ruines ".
Le paysage littéraire apparaît comme une sorte de
sous-genre mettant en uvre, de façon plus ou moins fidèle, une vocation
descriptive marquée par la présence de codes particuliers. Bien entendu, ces derniers
sont étroitement solidaires des catégories esthétiques auxquels appartiennent les
textes : nous avons vu que la thématique du paysage romantique était particulièrement
présente dans lextrait de Rousseau. On pourrait faire des remarques semblables sur
limportance et le statut des ruines qui apparaissent dans lextrait de
Chateaubriand ou encore sur linfluence du caractère du paysage sur lhumeur
des hommes dans la page de Balzac : " en automne, on y songe à ceux qui ne sont plus ".
La richesse du feuilleté enonciatif des trois textes
Contrairement à de nombreux autres textes descriptifs,
les pages rassemblées ici manifestent une évidente complexité énonciative. Il y a
toujours une grande implication du " je " dans lentreprise descriptive, au point
que chaque descripteur peut être considéré comme un élément du paysage : Rousseau
habitant lîle de Saint-Pierre, Chateaubriand admirant Athènes et Félix regardant
la vallée de lIndre. Dans tous les extraits, le " je " bénéficie en fait
dun double statut : il renvoie à la fois au personnage qui se trouve intégré au
tableau et à linstance énonciative du texte.
Cest dire que dans ces pages on assiste à un
subtil jeu de miroir : regarder un lieu du monde, cest dabord se regarder
soi-même. Le caractère de Rousseau est à limage de lîle de Saint-Pierre ;
en admirant la splendeur dAthènes, Chateaubriand se penche sur ses origines
culturelles ; Félix découvre lexpression de son amour dans les méandres de la
vallée.
Même lorsquelle nest pas aussi explicite que
dans la page de Balzac, la référence au destinataire du texte est souvent présente.
Nous avons vu que le " notre " de " Notre vie et notre cur " concerne le lecteur
qui partage avec lauteur la même condition dhomme. Lextrait de Rousseau
fait jouer un rôle voisin aux formules impersonnelles " les contemplatifs
solitaires " et au pronom indéfini " on " : " on y trouve ".
De la description à l'argumentation
Limplication du destinataire est le signe
dune dimension argumentative. La description est ici toujours porteuse denjeux
qui la dépassent et qui lui donnent sens : Rousseau souligne loriginalité de son
caractère tout en montrant son aspect naturel, Chateaubriand confronte le passé et le
présent dAthènes pour fonder une réflexion sur les effets du temps, pour se
justifier et peut-être aussi pour séduire , Félix met en scène les
pouvoirs de séduction dun paysage totalement investi par la présence de la femme
aimée.
Les textes apparaissent ainsi travaillés par le
déploiement de stratégies argumentatives qui apparaissent notamment dans leur
organisation, comme la construction par cercles concentriques dans lextrait de
Rousseau, dans la présence de nombreuses modalités énonciatives expression du
charme, de la beauté, de la séduction, etc. et dans lutilisation dune
véritable rhétorique de la mise en valeur.
En étant lobjet de tels investissements, les
paysages décrits prennent une portée emblématique, métaphorique ou symbolique. La
vallée de lIndre exprime lattrait sensuel dun corps féminin, et
Athènes symbolise la fragilité des entreprises humaines.
Un paysage littéraire apparaît donc comme un lieu
décrit comme réel, où limage du monde, lorsquelle est investie par
lécriture, se met au service de lexpression du moi.