(sur Chateaubriand, voir aussi l'article Image du monde...)
Lorsque Charles De Brosses, magistrat, érudit et
écrivain français (né à Dijon en 1709 et mort à Paris en 1777), se rend en Italie, il
éprouve le besoin bien légitime de faire part à ses amis de ses impressions de voyage,
de ses aventures pourrait-on dire. Ecrites en 1739 et 1740 ces lettres, qui parurent pour
la première fois en lan VII de la République, rapportent, souvent par le menu, les
épisodes drôles ou dramatiques du périple. A Venise, De Brosses se plaint " des
voiturins qui sont dabominables canailles ", et des " auberges plus chères
quen France ". A Venise encore, il sétonne davoir vu " un
homme, ministre et prêtre, badiner dune fenêtre à lautre, avec la plus
fameuse catin [de la] ville. "
Entre Ferrare et Bologne " un insigne maraud de
postillon ayant indiscrètement fouetté ses chevaux sans les tenir, les chevaux de poste
[...] emportèrent ma chaise le long de la levée, et la jetèrent à tous les diables, de
cinquante pieds de hauteur [...]. Bref, les chevaux, les harnais, la chaise, les malles,
les porte-manteaux ( Malle-penderie; orthographe du XVIIIème siècle ), les
hardes, tout, en arrivant au fond, se trouva réduit en poussière impalpable ".
Sur la route de Sienne à Rome, De Brosses ne compte plus
les accidents. " La première fois que nous versâmes, je ny étais pas encore
bien accoutumé ; et je lâchais quelques coups de pieds dans le cul du postillon. "
Son compagnon, quant à lui, fouettera le coupable en accompagnant son geste dune
leçon pour les " postillons des siècles futurs ".
Après avoir récriminé contre létat lamentable
des chemins dans les états du Grand-Duc, le voici en territoire pontifical.
" Cela nous mena à peu près jusquà Ronciglione, bicoque embellie par les
maisons de campagne des Romains ; et puis voici la vraie campagne de Rome qui se
présente. Savez-vous ce que cest que cette campagne fameuse ? Cest une
quantité prodigieuse et continue de petites collines stériles, incultes, absolument
désertes, tristes et horribles au dernier point. Il fallait que Romulus fût ivre quand
il songea à bâtir une ville dans un terrain aussi laid. A la vérité, à deux milles
autour des murailles de la ville, la campagne est tenue un peu plus proprement, mais
jusque-là on ne trouve aucune maison que la cabane où est la poste. "
(Lettre à M. de Blancey. Rome le 21
octobre 1739)
Quelques jours plus tard De Brosses adresse au même M.
de Blancey une lettre où il rapporte ce quil a vu sur le trajet Rome-Naples.
" Nous partîmes de Rome par la porte de
Saint-Jean-de-Latran. Nous retrouvâmes cette malheureuse campagne déserte et désolée,
dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. Elle est cependant un peu moins triste
que de lautre côté, surtout à cause des longues files de ruines daqueducs
qui la décorent, et qui servaient autrefois à amener à Rome les eaux des montagnes
distantes de plusieurs lieues.
Cest une chose surprenante que les ouvrages de
ces Romains ; on ne se lasse point dadmirer la grandeur de leurs entreprises, qui
est une preuve de leur génie. Tous ces aqueducs sont composés dune quantité
prodigieuse darcades longues et étroites, formées par des piliers et des voûtes
de briques, au-dessus desquels, comme sur une terrasse, court le canal qui va prendre les
eaux à leur source, pour les amener à leur destination. [...]
Nous voilà donc dans cette campagne, misérable
au-delà de tout ce quon peut dire. Pas un marbre, pas une maison, et ne vous en
prenez point à Romulus. Jai eu tort de len accuser dans ma précédente
lettre ; le terrain est le plus fertile du monde, et produirait tout ce quon
voudrait sil était cultivé. Vous me direz : pourquoi ne lest-il point ? On
vous répondra, à cause de lintempérie de lair qui fait mourir tous ceux qui
y viennent habiter. Mais moi je réponds que la proposition est réciproque. Il nest
point habité, parce quil y a de lintempérie et il y a de lintempérie
parce quil nest point habité. "
De Brosses se lance ensuite dans des explications
historiques et dénonce la " fausse politique de Sixte V ", qui " fit défense absolue
de sortir des blés de lEtat ecclésiastique ". Les conséquences ne se firent pas
attendre : " On ne cultiva plus que ce qui était nécessaire ; de grandes terres
demeurèrent en friche, et ensuite devinrent malsaines.
Aujourdhui ce sont quelques paysans de la
Sabine et de lAbruzze qui viennent de temps en temps semer quelques cantons de
campagne, et sen retournent jusquà la récolte. [...] Un gouvernement qui
aurait des vues plus longues [...] pourrait à la longue trouver remède à ceci, en
favorisant la génération, et peuplant le pays successivement de proche en proche, depuis
les environs de Rome, où lintempérie ne règne pas, jusquaux montagnes. "
(Lettre à M. de Blancey. Naples, 2
novembre)
Cest donc bien en homme du XVIIIe siècle que
réagit le Président De Brosses. Dénonçant lincurie, proposant des solutions "
rationnelles ", il se montre bien un digne représentant des Lumières.
Près dun siècle plus tard, Chateaubriand fera à
son tour le voyage à Rome, en 1828, comme ambassadeur. En 1833 il évoquera dans les Mémoires
doutre-tombe, livre V de la quatrième partie, les nuits romaines.
Cette célèbre " invocation à Cynthie " donne de la
campagne romaine une image toute autre que celle de De Brosses, même si un certain nombre
déléments sy retrouvent. Finies les préoccupations politico-économiques ;
le lune éclaire le paysage, la nymphe Egérie anime les lieux et le berger joue de la
flûte.
Chateaubriand sadresse directement à Cynthie,
nouvelle Sylphide. Il évoque dabord le tombeau de Cecilia Metella, en bordure de la
Via Appia, puis les alentours.
" Quelle est admirable cette nuit, dans la campagne
romaine ! La lune se lève derrière la Sabine pour regarder la mer ; elle fait sortir des
ténèbres les sommets cendrés de bleu dAlbano, les lignes plus lointaines et moins
gravées du Soracte. Le long canal des vieux aqueducs laisse échapper quelques globules
de son onde à travers les mousses, les ancolies, les giroflées, et joint les montagnes
aux murailles de la ville. Plantés les uns sur les autres, les portiques aériens, en
découpant le ciel, promènent dans les airs le torrent des âges et le cours des
ruisseaux. Législatrice du monde, Rome, assise sur la pierre de son sépulcre, avec sa
robe de siècles, projette le dessin irrégulier de sa grande figure dans la solitude
lactée.
Asseyons-nous : ce pin, comme le chevrier des
Abruzzes, déploie son ombrelle parmi les ruines. [...]
Ecoutez ! la nymphe Egérie chante au bord de sa
fontaine ; le rossignol se fait entendre dans la vigne de lhypogée des Scipions ;
la brise alanguie de la Syrie nous apporte indolemment la senteur des tubéreuses
sauvages. Le palmier de la villa abandonnée se balance à demi noyé dans
laméthyste et lazur des clartés phébéennes ( phébéennes : lunaires,
- de Phoebé autre nom de Diane. ). Mais toi, pâlie par les reflets de la candeur de
Diane, ô Cynthie, tu es mille fois plus gracieuse que ce palmier. [...] Une vapeur se
déroule, monte et enveloppe lil de la nuit dune rétine argentée ; le
pélican crie et retourne aux grèves ; la bécasse sabat dans les prèles des
sources diamantées ; la cloche résonne sous la coupole de Saint-Pierre ; le plain-chant
nocturne, voix du moyen âge, attriste le monastère isolé de Sainte-Croix ; [...] le
pifferaro souffle sa complainte de minuit devant la Madone solitaire à la porte
condamnée dune catacombe. Heure de la mélancolie, la religion séveille et
lamour sendort. "
Sans prétendre faire de De Brosses et de Chateaubriand
des personnages emblématiques de leur époque respective, on peut tout de même mesurer
en lisant ces divers extraits, à quel point la sensibilité de lun et de
lautre au paysage traversé est différente. Chateaubriand préfère voir cette
campagne de nuit, éclairée par la lune. Et on peut rappeler à ce propos, la lettre
quil écrivait à Joubert et que cite J. Laurent dans Du mensonge : " Un
petit bout de croissant de la lune est dans le ciel, tout justement pour mempêcher
de mentir, car je suis sûr que, si la lune nétait pas là, je laurais
toujours mise dans ma lettre. "
Ce nest pas une campagne nue, quasiment désertée
par les hommes, que voit Chateaubriand ; mais tout le passé de Rome ressurgit aussitôt,
le décor est animé (par la nymphe, loiseau, le joueur de fifre). Tout est paré
dune beauté surnaturelle, rehaussée par un vocabulaire recherché. Presque tous
les sens sont frappés ; les couleurs, absentes chez De Brosses, sont ici abondantes.
Enfin, ladresse au lecteur nous oblige à participer étroitement à cet
enchantement, même si, un peu plus loin, linvocation à Cynthie - titre que donnent
souvent à cet extrait, les manuels - ne nous parle plus guère aujourdhui.
Chateaubriand a-t-il bien vu la même campagne romaine
que De Brosses ? Il est vrai que celle-ci présente des sites assez variés, mais, quoi
quil en soit, les deux hommes même traversant le même endroit, nauraient pas
eu envie de présenter à leur lecteur le même paysage, car le paysage est avant tout
intérieur. |