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Lucien RUH
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Une des plus belles lettres de
Paul Cézanne est celle quil adresse à Victor Choquet le 11 mai 1886. Après une
confidence discrète sur son humeur inquiète, le peintre écrit ces mots tout simples :
" Quant au reste, je nai pas à me plaindre. Toujours le ciel, les choses sans
borne de la nature mattirent et me procurent loccasion de regarder avec
plaisir..." Les mots disent le bonheur de peindre, qui console de tout le reste. Mais ce
qui doit faire réfléchir, cest le verbe " regarder ", mis à la place de "
peindre ", et son emploi sans complément dobjet : comme si lacte de
regarder, en soi, contenait déjà tout lart de peindre. Au fait, quest-ce que
regarder ? Pas si simple, et surtout pas quand il sagit du regard du peintre.Un peu
plus loin dans la même lettre, on dirait que Cézanne se porte à lopposé de cette
première suggestion, en ce sens quil situe dans la nature extérieure, et non dans
la vision du peintre, la source des richesses picturales : "...Pour finir, je vous dirai
que je moccupe toujours de peinture et quil y aurait des trésors à emporter
de ce pays-ci, qui na pas trouvé encore un interprète à la hauteur des richesses
quil déploie ". A vrai dire, dans la première phrase, il évoquait déjà " les
choses sans bornes de la nature ". Il parle ensuite des " richesses " que la Provence
" déploie " : le peintre se fait modeste, mais qui dautre que lui peut mieux voir
ce quoffre, ou semble offrir, un paysage ? Cézanne note bien que les vues de son
pays, si riches quelles apparaissent, demandent un " interprète à la hauteur ".
Beaucoup dhommes ont marché devant la montagne Sainte-Victoire lui jetant au
passage un coup dil, mais cest seulement depuis que Cézanne a planté
son chevalet devant elle quelle est visible comme on peut la voir maintenant.On
pourrait se contenter de supposer une vague réciprocité entre ce que la nature propose
et ce quun regard humain y cherche. Or, Cézanne lui-même, cest indubitable,
ne se contentait pas dune supposition aussi sommaire : il savait ce quil
faisait, même si sexpliquer longuement en mots, ce nétait pas son affaire.
Une certitude ressort de sa correspondance, cest que la peinture est un travail, un
long et profond travail, sans lequel le monde napparaît pas vraiment aux yeux. Rien
nest donné. Lidée quun paysage est " offert ", disponible tel quel,
avec tous ses éléments, est pure fiction.Quest-ce que regarder ? A quelles
conditions le visible devient-il visible ? On pourrait invoquer ici la réflexion des
philosophes, Descartes, Kant, Alain ; mais chacun sait bien, au fond, quon ne "
voit " jamais le tout dun objet, dun paysage, mais quà partir de ce
que lil saisit, des bribes quon appelle sensations, la pensée
reconstruit, de plus en plus vite selon lhabitude acquise, un ensemble organisé
dans lequel les sensations particulières se fondent. Naturellement chacun oriente sa
perception globale en fonction de ses préoccupations pratiques : la même forêt ne sera
pas vue par le touriste, le bûcheron, le soldat de la même façon. Le peintre est encore
plus actif : il efface toute interprétation fixée davance ; il refait le parcours
originel et fondateur de la perception. Lentement, pas à pas : cest dabord un
retour aux sources du regard.Voici, par exemple, La Maison du Pendu, quon peut
contempler au musée dOrsay, à Paris. Un commentateur attentif du travail de
Cézanne en écrit ceci : " il arrive à attraper la qualité de matière des murs, des
surfaces rocheuses ou recouvertes d herbe, des branches dénudées des arbres et la
sensation précise du ciel et du paysage lointain " (Meyer Shapiro). Mais comment y
arrive-t-il ?Le toit de chaume à droite du tableau, on le reconnaît pour un toit de
chaume, mais cest à partir dun entrelacement de touches de couleurs qui
retiennent le regard, par un vert vif qui joue avec dautres nuances, vert grisé,
vert jauni, à peine diffuses, et des tons encore plus subtils, mauve, beige. Et je vois
bien que ce qui compte dans ce tableau, ce nest pas le rapport au toit de chaume
réel, extérieur, mais le rapport entre le chaume peint et les autres zones peintes :
cest à ces couleurs mises ensemble que lattention sarrête, que
lil sattarde. Dans le talus herbeux à gauche du tableau, je repère une
touche crue de vert émeraude, qui est comme diffractée dans les autres verts du même
talus : cest ce même vert qui semble rayonner en variations plus sombres dans le
toit de chaume. Un ocre verdi complète le talus, prolongeant locre plus franc du
chemin de terre. Cest le même ocre qui blanchit sur des murs mieux exposés au
soleil, et même dans la portion ennuagée du ciel ; il devient au contraire orangé sur
le pignon à gauche du tableau, où se glisse par complémentarité, ce que Cézanne a
senti comme souhaité par lil, un vert acide très clair.Je ne peux
quesquisser le jeu complexe des couleurs, auquel se superpose un jeu de lignes
obliques, sentiers en pente, toits, branches...Chaque objet du tableau, avant même
dêtre reconnu, est ainsi mis en relief dans ses espacements et ses proximités, tel
quil est vu lorsque le regard nest plus chargé dune perspective
artificielle, lorsque les couleurs sont libérées. Ai-je compris le travail de Cézanne ?
Résumons : il sagit toujours, pour lui, de retenir le regard sur le paysage,
jusquà ce que le plus possible de sensations y soient mises en valeur et
magnifiées, préalablement à toute reconnaissance des objets représentés. |
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Doù le conseil
quil donne au jeune peintre : " Apprenez à voir les choses sans intermédiaire ".
Rien de moins simple si lintermédiaire est fait de cette buée dimages toutes
faites qui sinterpose entre le visible et vous... Refus de stéréotype, retour à
ce qui est réellement senti, Cézanne sait le dire à sa manière : " Peindre
daprès nature, ce nest pas copier lobjectif, cest réaliser des
sensations ". Un tel travail exige une sorte
dascétisme, comme Ramuz la montré dans son article sur LExemple de
Cézanne Parlant du peintre quil considère comme son maître, Ramuz écrit :
" Il se vide de tout ce quil pouvait savoir, de toutes les recettes apprises, de
tous les moyens employés avant lui : plus que laffrontement, le face-à-face,
dun pauvre homme dépourvu de tout prestige demprunt, et de lobjet
extérieur ". A ce mot, l'objet, Ramuz rebondit : "... mais véritablement
lobjet... non pas vu à travers un modèle ; l'objet tout neuf, vu comme pour la
première fois ". Comme chacun le voit et oublie quil le voit, par hâte
dagir ou par indifférence. Car quest-ce que regarder, ordinairement ?
Cest reconnaître aussi vite que possible ce quon voit, reconnaître
quon voit ce quon a déjà vu, on peut même dire reconnaître sans voir,
sinon un détail attestant de la présence dun tout. Cest de cette routine que
le peintre, par ses moyens propres, nous sort, nous délivre.
Cézanne a peint une Allée à Chantilly. Quoi
de plus simple à regarder quune allée sous des arbres ? On voit des zones de
feuillage plus sombres, dautres plus claires ; mais on sait que toutes les feuilles
sont à peu près de la même couleur ; on reconnaît donc ici des creux dombre, là
des bosses ensoleillées ; bref tout un relief. De la même façon, on voit des touffes
plus petites, à côté dautres plus volumineuses ; mais on sait que les arbres sont
à peu près de la même taille ; on comprend aussitôt que les petites sont éloignées,
placées au-delà des grandes : on perçoit une profondeur. Le peintre, lui, ne reconnaît
pas, ne veut pas comprendre ; il sarrête de sensation en sensation, sattarde
à voir ce quil voit, à ce quil sent réellement. Doù cette allée
darbres comme il la peint, et qui ne vous fait dabord aucun effet particulier.
Un chemin de terre, à peine coupé par une barrière, sesquisse... avec tout de
même des reflets bleus, ou verts, quon naurait pas crus possibles !
Au-dessus, et de chaque côté, des feuillages en volutes épaisses, nourris de bleus
foncés ou de verts clairs, remplissent la toile à ras bord. Ils encadrent, au bout de
lallée, des portions de bâtisse où se reflètent les mêmes couleurs, en plus
délavé. Les objets ne sont pas exactement délimités ; en fait, commente Meyer Shapiro,
"...ce quon voit sur ce chemin et à lintérieur de ce cadre est incomplet ;
ce nest pas lobjet tel que nous le connaissons ".
Cependant, la forêt peinte se structure en reliefs,
progressivement, par le jeu contrasté des bleus foncés dune part, des lueurs
vertes, jaunes, ocres dautre part ; de même, les bâtisses au bout de lallée
se disposent a distance. " Si vous regardez les maisons avec un seul il, la
profondeur se trouve très marquée ", note Meyer Shapiro. Nous faisons
lexpérience. Nous ouvrons de nouveau les deux yeux sur lensemble de la toile.
Equilibre des lignes, faste des couleurs : cette peinture qui vous semblait un peu fade
éclate maintenant dune opulence inépuisable. On note encore des détails, comme
cette touche violette, jetée çà et là, qui fait si bien vibrer la gamme élargie des
jaunes... On nen finirait pas. Cest le bonheur.
Sûrement, il ne suffit pas de parcourir un paysage des
yeux, nonchalamment, pour savoir ce que cest : percevoir pleinement ce paysage.
Peut-être même ne suffit-il pas de passer un peu de temps devant le tableau quun
peintre en a su tirer. Il faut, peut-être, en plus, avoir vu le peintre au travail, sa
palette à la main, le regard tantôt posé sur la toile, tantôt porté vers le coin de
campagne devant lui. On a eu cette chance autrefois, grâce au peintre Francis Ruh,
quon voyait " sur le motif ", comme disent les peintres. Cet article lui doit
beaucoup.Le 20 octobre 1906, cest un samedi, la sur de Paul Cézanne écrit au
fils de celui-ci : " Ton père est malade depuis lundi... Il est resté exposé à la
pluie pendant plusieurs heures ; on la ramené dans une charrette de blanchisseurs
et deux hommes ont dû le monter dans son lit. Ie lendemain, dès le grand matin, il est
allé au jardin travailler au portrait de Allier sous le tilleul ; il est revenu mourant
". Paul Cézanne est mort le mardi 23 octobre.
Le 21 septembre, un mois avant, il avait écrit à Emile
Bernard, un jeune peintre pour qui il avait de lamitié : " je me suis juré de
mourir en peignant ". Cézanne a tenu sa promesse, heureux de peindre jusquau bout. |
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