| Employé dans la
conversation la plus quotidienne, le mot " paysage " ne reste pas sans effet. Il
provoque, en général, chez linterlocuteur une expression de bonheur manifeste. Car
le paysage est ancré profondément dans notre vie et notre culture : support de nos
émotions et de nos souvenirs, il est la nature annexée par lhomme et sublimée par
lart.Pour qui lira attentivement les articles qui suivent, se manifesteront des
points de convergence : tentative de définition du paysage, interrogation sur ses
composantes et ses fonctions. Létymologie du mot (en italien paesaggio : " ce que
lon voit du pays ") rappelle le lien indissoluble du paysage avec le regard.
Lanthropologue Pierre Sansot rappelle que dans la vie la perception du paysage
dépend de lil qui le regarde et que toute portion despace livrée à
nos regards ne saurait être dénommée ainsi. Chez les écrivains, la notion même de
paysage suscite les réactions les plus diverses : de la célébration enthousiaste au
rejet catégorique. Si pour Gracq et Maupassant, le paysage est à la fois reconstruction
des signes du réel et condensé dune histoire passée ou à venir, dans la poésie
dY. Bonnefoy il reste décomposé en éléments individualisés tandis que le
Nouveau Roman en rejette lanthropomorphisme projectif.Dans les arts visuels
(peinture, cinéma) le paysage recouvre une autre dimension : sa représentation est
donnée à voir et non à lire. Mais comme en littérature, sa transposition passe par la
subjectivité de lartiste qui doit non seulement " parler aux yeux " mais aussi "
à lesprit " et " au cur " comme lécrit Diderot. Cézanne, dans sa
correspondance avec de jeunes peintres, va plus loin en affirmant : " Peindre
daprès nature, ce nest pas copier lobjectif mais réaliser des
sensations. " Quant au paysage filmé, il opère une synthèse des " ressources de la
peinture et de la littérature " et renouvelle " ce que le roman avait déjà annoncé :
la potentialisation réciproque dune histoire par un paysage et dun paysage
par une histoire " (F. Beguin, Le paysage, Flammarion, 1995). Le genre du western, par
les multiples fonctions quil assigne au paysage, savère comme un objet
didactique exceptionnel.Enfin, létude du paysage littéraire en classe apparaît
comme une heuristique féconde pour lanalyse des genres romanesque et poétique. De
Mary Shelley à Stendhal en passant par Chateaubriand, Rousseau, Balzac et Maupassant, de
Hugo à Ponge en passant par Baudelaire ou Hérédia, se manifestent les fonctions
singulières du paysage tour à tour repère dun itinéraire de formation, reflet
dune image concrète ou sublimée de la nature, projection du moi des personnages,
du romancier ou du poète.
Annette SIVADIER
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