Paysage et Nouveau Roman
Bernard CANAL



" Si je transcris une fois de plus, à cette date d’octobre : " Belle promenade dimanche…chemin bordé de dalleset de noyers… " etc., autant ne rien écrire [...]. Et pourtant, " ce que tu as reçu,ne le garde pas pour toi "...Ph. Jacottet(Le nouveau recueil, n° 36, Champ Vallon, septembre-novembre 1995)
Cette contribution se situe à la croisée des thèmes abordés dans le précédent numéro de la revue Tragédie(s) et dans celui-ci (le Paysage). Elle est essentiellement inspirée par la lecture d'un article déjà ancien d'Alain Robbe-Grillet paru en 1958 et recueilli dans le " manifeste " théorique du Nouveau Roman : Pour un nouveau Roman (Gallimard, Idées,1963). Le titre de l'article " Nature, Humanisme, Tragédie " est explicitement révélateur de cette convergence : réalisée grâce à la notion centrale d'Humanisme. Toutes les citations sont extraites de cet article.

Au paysage le Nouveau Roman a de loin préféré les objets : gommes ou quartiers de tomate chez Robbe-Grillet par exemple.

C'est que le paysage, objet littéraire privilégié de la littérature romantique, est toujours soupçonné d'être le refuge d'une subjectivité humaine qui se déverse sur lui et cherche à établir des correspondances avec la nature : paysage - état d'âme caractéristique de l'humanisme traditionnel. " Sous prétexte que l'homme ne peut prendre du monde qu'une connaissance subjective, l'humanisme décide de choisir l'homme comme justification de tout. Véritable pont d'âme jeté entre l'homme et les choses, le regard de l'humanisme est avant tout le gage d'une solidarité. "

Robbe-Grillet dénonce la figure littéraire qui lui paraît être le support privilégié de cette communion entre l'homme et les choses : la métaphore.

" La métaphore n'est jamais une figure innocente. Dire que le temps est " capricieux " ou la montagne " majestueuse ", parler du " cœur " de la forêt, d'un soleil " impitoyable ", d'un village " blotti " au creux d'un vallon ", c'est moins apporter des informations descriptives que suggérer, à travers ces analogies anthropomorphistes, des valeurs morales ". La métaphore, qui n'est censée exprimer qu'une comparaison sans arrière-pensée, introduit en fait une communication souterraine, un mouvement de sympathie ou d'antipathie qui est sa véritable raison d'être. " Car en tant que comparaison, elle est presque toujours une comparaison inutile, qui n'apporte rien de nouveau à la description. "

Et Robbe-Grillet de prendre un exemple pour illustrer sa pensée :" Que perdrait le village à être seulement " situé " au creux du vallon ? Le mot " blotti " ne nous donne aucun renseignement complémentaire. En revanche, il transporte le lecteur (à la suite de l'auteur) dans l'âme supposée du village ; si j'accepte le mot " blotti ", je ne suis plus tout à fait spectateur ; je deviens moi-même le village, pendant la durée d'une phrase, et le creux du vallon fonctionne comme une cavité où j'aspire à disparaître. "

Le lecteur (à la suite de l'auteur) va donc oublier que c'est lui qui éprouve les sentiments de joie, de tristesse, de solitude... et va les considérer comme faisant partie de la réalité profonde de l'univers matériel. C'est à partir de là que l'on rejoint la tragédie par la notion de prédestination :

" Ce paysage existait avant moi ; si c'est vraiment lui qui est triste, il l'était déjà avant moi, et cet accord que je ressens aujourd'hui entre sa forme et mon état d'âme m'attendait bien avant ma naissance ; cette tristesse m'était destinée depuis toujours... (...) C'est bien à une essence commune pour toute la " création " que nous sommes conviés à croire. L'univers et moi, nous n'avons plus qu'une seule âme, qu'un seul secret. "

C'est ainsi que l'on glisse peu à peu vers la notion de tragédie car la croyance en une Nature - minérale, végétale, animale- extérieure à nous ne peut que s'accompagner de l'idée d'une nature humaine avec laquelle la première entre en résonance, et de là à l'idée d'une " nature commune à toutes choses, c'est-à-dire supérieure. L'idée d'une intériorité conduit toujours à celle d'un dépassement. "

Mais, dira-t-on, si l'homme peut trouver dans la nature un réconfort à sa solitude, une communion qui donne sens à sa vie, pourquoi parler de tragédie ? La tragédie n'est que l'envers de la version fusionnelle de l'homme et de la Nature. Dans la tragédie, ou plus exactement dans le tragique, dans la condition tragique de l'homme, il y a " une tentative de récupération de la distance qui existe entre l'homme et les choses ", c'est " la dernière invention de l'humanisme pour ne rien laisser échapper (...) le divorce (entre l'homme et les choses) devenant une voie majeure pour la rédemption ", c'est " la bénédiction d'un mal ". Et Robbe-Grillet analyse à la suite de ces réflexions deux formes modernes du tragique : l'absurde (Camus) et la nausée sartrienne. De même l'entreprise de Francis Ponge qui affirme vouloir prendre le parti des choses ne trouve pas grâce à ses yeux : " dans cet univers peuplé de choses, celles-ci ne sont plus pour l'homme que des miroirs qui lui renvoient sans fin sa propre image. Tranquilles, domestiquées, elles regardent l'homme avec son propre regard. "

" Apparition et vision coïncidaient en quelque sorte partout dans l’objet " [...]. Autrement dit, c’était comme si le paysage réel de Tolède était déjà lui-même une peinture (signée ou non par le Greco) du paysage de Tolède, déjà transfiguré.Ph. Jacottet (Le nouveau recueil, n° 36, Champ Vallon, septembre-novembre 1995) Tout autre se veut le projet descriptif du Nouveau Roman qui se refuse à dégager une quelconque essence des choses, de la Nature : la description précise et essentiellement visuelle s'arrête à la surface des objets, constate leur extériorité, leur indépendance, leur absence de signification éternelle, cherche à couper court à la recherche de tout au-delà métaphysique : on se contente d'enregistrer la distance (et non le divorce ou le déchirement) entre l'homme et le monde. C'est pourquoi Le Nouveau Roman refuse le vocabulaire analogique de l'humanisme traditionnel et préfère à la peinture de la Nature, des paysages la description optique et quasi géométrique d'objets, souvent fonctionnels, créés par l'homme. Pour Robbe Grillet, refuser l'idée " pananthropique ", le pacte métaphysique est la condition sine qua non pour que l'homme puisse un jour accéder à sa future liberté.