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Cette contribution se situe à
la croisée des thèmes abordés dans le précédent numéro de la revue Tragédie(s) et
dans celui-ci (le Paysage). Elle est essentiellement inspirée par la lecture d'un article
déjà ancien d'Alain Robbe-Grillet paru en 1958 et recueilli dans le " manifeste "
théorique du Nouveau Roman : Pour un nouveau Roman (Gallimard, Idées,1963). Le
titre de l'article " Nature, Humanisme, Tragédie " est explicitement
révélateur de cette convergence : réalisée grâce à la notion centrale d'Humanisme.
Toutes les citations sont extraites de cet article. Au
paysage le Nouveau Roman a de loin préféré les objets : gommes ou quartiers de tomate
chez Robbe-Grillet par exemple.
C'est que le paysage, objet littéraire privilégié de
la littérature romantique, est toujours soupçonné d'être le refuge d'une subjectivité
humaine qui se déverse sur lui et cherche à établir des correspondances avec la nature
: paysage - état d'âme caractéristique de l'humanisme traditionnel. " Sous prétexte
que l'homme ne peut prendre du monde qu'une connaissance subjective, l'humanisme décide
de choisir l'homme comme justification de tout. Véritable pont d'âme jeté entre l'homme
et les choses, le regard de l'humanisme est avant tout le gage d'une solidarité. "
Robbe-Grillet dénonce la figure littéraire qui lui
paraît être le support privilégié de cette communion entre l'homme et les choses : la
métaphore.
" La métaphore n'est jamais une figure innocente. Dire
que le temps est " capricieux " ou la montagne " majestueuse ", parler du " cur
" de la forêt, d'un soleil " impitoyable ", d'un village " blotti " au creux d'un
vallon ", c'est moins apporter des informations descriptives que suggérer, à travers
ces analogies anthropomorphistes, des valeurs morales ". La métaphore, qui n'est censée
exprimer qu'une comparaison sans arrière-pensée, introduit en fait une communication
souterraine, un mouvement de sympathie ou d'antipathie qui est sa véritable raison
d'être. " Car en tant que comparaison, elle est presque toujours une comparaison
inutile, qui n'apporte rien de nouveau à la description. "
Et Robbe-Grillet de prendre un exemple pour illustrer sa
pensée :" Que perdrait le village à être seulement " situé " au creux du vallon ?
Le mot " blotti " ne nous donne aucun renseignement complémentaire. En revanche, il
transporte le lecteur (à la suite de l'auteur) dans l'âme supposée du village ; si
j'accepte le mot " blotti ", je ne suis plus tout à fait spectateur ; je deviens
moi-même le village, pendant la durée d'une phrase, et le creux du vallon fonctionne
comme une cavité où j'aspire à disparaître. "
Le lecteur (à la suite de l'auteur) va donc oublier que
c'est lui qui éprouve les sentiments de joie, de tristesse, de solitude... et va les
considérer comme faisant partie de la réalité profonde de l'univers matériel. C'est à
partir de là que l'on rejoint la tragédie par la notion de prédestination :
" Ce paysage existait avant moi ; si c'est vraiment lui
qui est triste, il l'était déjà avant moi, et cet accord que je ressens aujourd'hui
entre sa forme et mon état d'âme m'attendait bien avant ma naissance ; cette tristesse
m'était destinée depuis toujours... (...) C'est bien à une essence commune pour toute
la " création " que nous sommes conviés à croire. L'univers et moi, nous n'avons plus
qu'une seule âme, qu'un seul secret. "
C'est ainsi que l'on glisse peu à peu vers la notion de
tragédie car la croyance en une Nature - minérale, végétale, animale- extérieure à
nous ne peut que s'accompagner de l'idée d'une nature humaine avec laquelle la première
entre en résonance, et de là à l'idée d'une " nature commune à toutes choses,
c'est-à-dire supérieure. L'idée d'une intériorité conduit toujours à celle d'un
dépassement. "
Mais, dira-t-on, si l'homme peut trouver dans la nature
un réconfort à sa solitude, une communion qui donne sens à sa vie, pourquoi parler de
tragédie ? La tragédie n'est que l'envers de la version fusionnelle de l'homme et de la
Nature. Dans la tragédie, ou plus exactement dans le tragique, dans la condition tragique
de l'homme, il y a " une tentative de récupération de la distance qui existe entre
l'homme et les choses ", c'est " la dernière invention de l'humanisme pour ne rien
laisser échapper (...) le divorce (entre l'homme et les choses) devenant une voie majeure
pour la rédemption ", c'est " la bénédiction d'un mal ". Et Robbe-Grillet analyse à
la suite de ces réflexions deux formes modernes du tragique : l'absurde (Camus) et la
nausée sartrienne. De même l'entreprise de Francis Ponge qui affirme vouloir prendre le
parti des choses ne trouve pas grâce à ses yeux : " dans cet univers peuplé de choses,
celles-ci ne sont plus pour l'homme que des miroirs qui lui renvoient sans fin sa propre
image. Tranquilles, domestiquées, elles regardent l'homme avec son propre regard. " |