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Guy RIEGERT
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| (1) Guy de Maupassant, Lettres
dAfrique, 1990, Paris, La boîte à documents.Guy de Maupassant, Au Soleil,
La Vie errante, in Ecrits sur le Maghreb, 1991, Paris, Ed. Minerve.Guy
de Maupassant, Marocca et autres nouvelles africaines, 1992, Paris, La boîte à
documents. |
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Maupassant a
accompli plusieurs voyages au Maghreb entre 1881 et 1890. Son uvre en a gardé, bien
entendu, le souvenir, sous toutes les formes : articles du Gaulois ou de la Revue
des Deux Mondes, où le romancier se fait journaliste pour rendre compte de ce qui
la indigné en Algérie et en Tunisie ; récits de voyage : Au Soleil, en
1884 et La Vie errante en 1890, largement tributaires des articles ; nouvelles,
dont Marauca (signée Maufrigneuse) parue le 2 mars 1883 dans Gil Blas ;
Marroca, nouvelle version de la précédente, signée Maupassant, pour le recueil
Mademoiselle Fifi paru en 1882 et 1883 ; LOrient, Allouma, Un soir,
enfin, publiée dans Lillustration des 19 et 26 janvier 1889. Un soir, un des plus beaux textes de notre auteur a fait
lobjet dune communication au Colloque de Meknès. Létude qui suit a
trait essentiellement à limage de Bougie dans cette nouvelle à travers une lecture
de Dante . (1)
Etape privilégiée de la chevauchée algérienne de
Maupassant, à quoi la rêverie incessamment le ramène, la ville de Bougie sinscrit
au cur des Lettres dAfrique, de Au Soleil, des Nouvelles africaines.
Mais, dun texte à lautre, limage bouge et se cherche des prestiges
toujours plus séducteurs, et plus saisissants. Cest à la mise en forme de
limage littéraire de Bougie que nous nous intéresserons ici. |
| (2) Voir Les
incendies en Algérie et Le feu en Kabylie, in Lettres dAfrique,
op. cit. Des incendies insurrectionnels sétaient déjà déclarés en 1863, 1865 et
1871. Ceux auxquels assista Maupassant en 1881 furent particulièrement importants |
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Demblée la vision du
petit port kabyle aurait pu être tragique, dans la lueur des incendies insurrectionnels
dont Le Gaulois rendit compte en 1881 (2). Mais cest " un
spectacle saisissant et unique " une " inoubliable vision ", une " ville
démesurée, éclairée dans la nuit " que retient finalement Maupassant. Et dans Au
Soleil, limage de la ville bénéficie des fruits dune imagination
surchauffée et comme déprise du réel : " Elle donne, quand on y pénètre,
limpression dune de ces mignonnes et invraisemblables cités dopéra
dont on rêve parfois en des hallucinations de pays invraisemblables. " |
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Le décor de la ville et du
site se réduit dans les textes à quelques éléments, toujours les mêmes ; un quai, une
vieille porte de pierre sarrasine, une maison mauresque. Cependant la qualification de ces
traits peut changer. " Débris si magnifique quon le dirait dopéra " dans
Marroca. La porte sarrasine a la dignité dune ruine dans Marauca tandis que Au
Soleil, qui a évoqué un décor " de féerie " revient à " débris " mais " si
magnifique quil ne semble pas naturel ". Un soir innove avec la " ruine grise "
qui " semble un écusson de noblesse antique ". |
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| (3) Voir Paul Morand : " Il ne
trouve son inspiration quen parlant de leau... le thème de toute son
existence ". Guy de Maupassant, " Jaime la nuit avec passion, je
laime comme on aime son pays et sa maîtresse... Je laime avec tous mes sens,
avec mes yeux qui la voient, avec mon odorat qui la respire... " |
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Un soir retiendra notre attention.
Parce quon y montre Bougie pour la dernière fois, et enrichie dune
description nocturne, parce que des éléments descriptifs nouveaux sajoutent aux
évocations antérieures, parce que le rêve, là, double la réalité dune bien
singulière manière.Loccasion du nocturne
est une partie de pêche au flambeau en barque sur les eaux du golfe, à la lumière
dun beau clair de lune et dun brasier. Les protagonistes en sont le narrateur
et son hôte à Bougie, Trémoulin, un ancien condisciple quil vient de retrouver en
débarquant.
Les pages où Maupassant raconte cette partie de pêche
comptent assurément parmi les plus belles quil ait écrites, sans doute parce que
sy conjuguent deux grands courants privilégiés de son inspiration : leau et
la nuit (3).Alors, dans la fascination du regard, lécrivain retrouve, comme
spontanément, le grand thème baroque de la fusion des éléments. " Je regardais,
écrit-il, cette coulée de clarté pâle, émiettée par les rames, cet inexprimable feu
de la mer, ce feu froid... " et plus loin : " je ne voyais rien que ce remous lumineux
et les étincelles deau, projetées sur les avirons... ". " Feu froid ", "
étincelles deau... ", vertu de loxymoron : les extrêmes se touchent, se
mêlent, échangent leurs propriétés. Leau devient feu, le feu est un liquide...Un
peu plus tard, la mention du " brasier ", du " bûcher flottant " quallument les
pêcheurs semble nous offrir en réduction limage inaugurale, ou le souvenir,
atténué mais toujours poétiquement actif, des " immenses brasiers " menaçants du feu
en Kabylie. On dirait que dans Un soir, la mer, de toutes les manières, est toujours
illuminée par un reflet dincendie.Mais le clair de lune noffre pas au regard
que des effets de phosphorescence et la scintillation. Les ombres aussi jouent leur rôle
dans les métamorphoses du réel et la construction du paysage. Cest ainsi
quapparaissent dans la petite baie où la pêche a lieu " de hauts rochers dont les
ombres ont lair de tours bâties dans leau ". Comparaison curieuse.
Doù viennent ces tours dont la figure inattendue vient sajouter aux
éléments dun décor déjà maintes fois évoqué ? Sont-elles, ces tours,
métaphoriques, le produit de la seule imagination poétique du nouvelliste ? On en doute.
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... à la lueur de L'Enfer |
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On en doute encore plus si lon prend
conscience que les deux hommes en barque sont tous deux écrivains : lun, le
narrateur parce quil représente bien évidemment une figure de Maupassant ;
lautre, Trémoulin, parce quon nous le présentera comme ayant déjà publié
" un volume de vers, puis un roman [...] puis une pièce de théâtre
". Cette constatation prend une valeur dindice et oriente la lecture. Car
cest alors que vient se superposer dans lesprit du " suffisant lecteur
" - du moins doit-il en être ainsi - à la scène de la nouvelle, une autre scène
semblable dune uvre entre toutes fameuse : La Divine comédie, de
Dante.Au chant VIII de LEnfer, en
effet, la première partie du grand poème médiéval, on voit Dante et Virgile arrivant
au pied de deux tours incendiées, puis montant dans la barque de Phlégias pour passer au
large de la cité de Dité, avec ses mosquées " enflammées ", comme si le feu des
dévorait, et alors que les gémissements des damnés emplissent lair autour des
deux grands poètes.
Il est sans doute assez piquant davoir à se
représenter Maupassant sous les traits de Dante. Il faut pourtant sy résoudre : un
faisceau dindices concordants oblige le lecteur à rapprocher les textes, aussi
éloignés lun de lautre soient-ils. Il nest pas jusquà
lépisode des cris doiseaux, apparemment secondaire mais cependant très beau,
qui ne confirme notre intuition, ces cris qui " semblaient tromper loreille et
sortir de leau " qui sont produits, en fait, par une pluie de brindilles en
feu tombant dans la mer et qui font entendre " tantôt un vrai gazouillement, tantôt
un appel court démigrant qui passe ". Bien évidemment, les " voix
dêtres " de ces imaginaires oiseaux de feu, cette " inexprimable et
faible rumeur de vie errant dans lombre tout près de nous " que croient
percevoir les pêcheurs, résonnent chez Maupassant comme lécho du gémissement des
damnés dans LEnfer de Dante.
Reste à prouver que notre romancier connaissait
luvre du poète toscan. Il aurait pu se contenter dadmirer le fameux
tableau de Delacroix La barque du Dante (1841) : après tout, ce tableau avait
déjà inspiré Baudelaire... Nous croyons plutôt à une lecture personnelle de La
Divine comédie. Le prouvent des textes contemporains du nôtre. Cest ainsi que
dans Sur leau (1888), évoquant un bois de chênes-lièges en Corse,
Maupassant écrit, à propos des arbres aux formes bizarres : " Je me suis cru
soudain jeté dans la forêt de suppliciés, dans une forêt sanglante de lenfer.
" Même référence au Chant XIII, et cette fois explicite, dans un passage de la Vie
errante, au sujet dun bois de cactus en Tunisie : " Tout le pied du roc
escarpé qui porte le village de Dec-Rouna est couvert de ces hautes plantes diaboliques.
On traverse une forêt de Dante. " Une étude reste sans doute à faire sur "
Maupassant lecteur de Dante ". En attendant, lintertexte dantesque nous offre
loccasion de nous interroger sur les limites et la valeur du réalisme de
lauteur de Bel-Ami. |
| (4) R. Barthes; S./Z., Paris,
Seuil, 1970. |
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Car, si lécrivain ajoute au tableau
quil trace de Bougie de nouveaux traits, cest parce que son inspiration se
trouve moins dans la reproduction fidèle de la " réalité " que dans les exigences de
son art. On croit quil sest offert de fixer uniquement ce quil a vu, et
cest ce quil a lu quil a copié. Ses voyages au Maghreb, son expérience
de pêcheur au flambeau et même ses observations de poète épris de clairs de lune,
seffacent ici devant LEnfer de Dante : son modèle nest pas le " réel
", cest la littérature. Comme lécrivait Barthes sans nuances excessives :
" Lartiste réaliste ne place nullement la " réalité " à lorigine de
son discours, mais seulement et toujours, si loin quon puisse remonter, un réel
déjà écrit, un code prospectif, le long duquel on ne saisit jamais, à perte de vue,
quune enfilade de copies. " (4)Pour quels profits ?
On remarquera que, dans les textes que nous venons de
citer, la mention de Dante naccompagne que des descriptions de spectacles
particulièrement saisissants. Dans la Vie errante, les cactus attirent sous la
plume de Maupassant, en quelques lignes, les mots : fantastique, dragon, monstres,
cauchemars, diaboliques, hallucinant. Dante est marqué pour lui au coin du bizarre,
de la cruauté, de lhallucination. Et cest pourquoi, peut-être, dans Un soir,
lillusion théâtrale (" lopéra ") ou la féerie (" pas
naturel ") sont évacuées de limage de Bougie. " Lécusson de
noblesse antique " connoté par la porte sarrasine présente peut-être alors la
nouvelle source à quoi nous devons limage enfin fixée de la ville, une image où
une touche de fantastique senracine plus, désormais, dans les prestiges dun
grand texte classique que dans les traumatismes dun spectacle sanglant.
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Intertexte : anamnèse et avertissement |
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Le pouvoir de démystification de la
nouvelle en est sans doute accru. Car si, " sur le rivage de cette terre fantastique
", la côte kabyle suscite dabord lenthousiasme du voyageur nouveau venu, " stupéfait
dadmiration devant cette côte unique ", lévocation nocturne nous
dévoile, au-delà des apparences, lenvers du décor paradisiaque. Et
lintertexte suggère à qui sait lire que cet envers est un enfer. Un enfer actuel
de souffrances amoureuses pour un Trémoulin enragé de jalousie, certes. Mais aussi un
enfer en puissance, une menace latente. LEnfer de Dante, dans les dessous
du texte, fixe la présence et la mémoire dramatique des incendies kabyles dabord
intimement liés dans la vision de Maupassant à la découverte de Bougie. Si bien que
lintertexte peut jouer là le rôle à la fois dune anamnèse et dun
avertissement pour lavenir. La menace de lincendie, de linsurrection,
sont indissociables de la féerie kabyle. Lartiste chez Maupassant complète et
prolonge les observations, les mises en garde et les craintes du journaliste et cest
déjà, dirait-on, lavenir de lAlgérie quil donne à lire dans la
poésie nocturne dUn Soir. |
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