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Renée VENTRESQUE
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" Pourquoi
ne pouvons-nous dominer ce qui est, comme du rebord dune terrasse ? Exister, mais
autrement quà la surface des choses, au tournant des routes, dans le hasard : comme
un nageur qui plongerait dans le devenir puis remonterait couvert dalgues, et plus
large de front, dépaules, - riant, aveugle, divin ? Certaines uvres nous
donnent bien une idée, pourtant, de la virtualité impossible. Le bleu, dans la Bacchanale
à la joueuse de luth, de Poussin, a bien limmédiateté orageuse, la
clairvoyance non conceptuelle quil faudrait à notre conscience comme un tout. "
Yves Bonnefoy, LArrière-pays.
Comme quelques autres uvres, celles en
vérité du plus haut vol, de la poésie contemporaine - la poésie de René Char
notamment -, luvre dYves Bonnefoy nous place devant un paradoxe qui
prend forme dès que se pose la question, à propos de telle uvre, du " paysage ". |
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Dune part, en
effet, tout aussi peu anonyme, souvent, que celle où viennent sinscrire la Sorgue,
le moulin du Calavon, Montmirail ou Maussane dans les poèmes de Char, une géographie est
là, présente dans luvre de Bonnefoy, éclatée de surcroît - à la
différence de la Provence de Char, terre augurale dont daucuns, imposteurs ou
naïfs, ont cru quelle enfantait, ô sacrilège, une poésie régionaliste.
Cest Delphes - Delphes du second jour (1) -, cest le plateau de
Vachères, ou Florence - Chapelle Brancacci (2) - et Ravenne - " A Galla Placidia
" (3) - ou Rome - " A Saint-Yves de la Sagesse " (4) -, cest lîle
de Capraia ou Toirac et la vallée du Lot ou Jaïpur en Inde dans LArrière-pays.
(5) Dautre part, il en va de
luvre dYves Bonnefoy comme il en va de celle de René Char. Par-delà
ces noms de lieux qui ne renvoient évidemment jamais, si repérables soient-ils sur une
carte, à rien danecdotique, à rien de purement circonstanciel, ou mieux à travers
leur multiplicité et leur diversité, voire leur apparente irréductibilité si lon
sen tient aux points cardinaux et aux distances, une même dimension de
lexpérience poétique se réitère avec insistance : pas plus que la Sorgue ou le
bois de lEpte dans luvre de Char, labbaye de V. - Valsaintes -
dans celle de Bonnefoy ou la rue Traversière de Tours ne sont un " cadre ", une "
toile de fond ", à plus forte raison, un " décor ". Bien plutôt le lieu - à la
lettre - démultiplié à linfini, où un enjeu ontologique vient se signifier. |
| (1) Y.Bonnefoy,
Hier régnant désert, Poésie Gallimard, 1985, p.171. |
| (2)Ibid., Du
mouvement et de l'immobilité de Douve,op. cit., p.108. |
| (3)Ibid., Dévotion,
op. cit., p.180 |
| (4)Ibid. |
| (5)Ibid.,
Skira, 1972. |
| (6)Y. Bonnefoy,
"Le peintre dont l'ombre est le voyageur", Rue Traversière et autres
récits en rêve, Poésie Gallimard, 1995, p.163. |
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Il est, du reste,
révélateur que le terme lui-même de " paysage " napparaisse quasiment jamais
dans la création dYves Bonnefoy. Sauf dans son acception esthétique, picturale.
Pour Bonnefoy, quand paysage il y a, cest un " petit paysage du lac Trasimène
dans LAnnonciation de lAngelico à Cortone ", ou, aussi bien, les " campagnes
romaines de Poussin et de Claude " (6) quil scrute avec une
anxieuse passion, persuadé qu" il ny a pas grand bien à penser des
civilisations qui nont pas de peinture de paysage ". Cest quil a
découvert dans les musées certes mais aussi, plus rarement sans doute, dans les palais,
les couvents ou les églises que " Le paysage commence en art avec les premières
angoisses de la conscience métaphysique, celle qui sinquiète soudain de
lombre qui bouge sous les choses. Il est ce qui tente de résorber dans un surcroît
dévidence ces signes de la fugitivité dune vie qui sont lombre portée
qui a bougé sur un mur, le nuage qui a voilé quelques instants de lumière. Et, sans
signifier pour autant lincroyance complète ou le désespoir, il peut recueillir
désormais, sismographe de lévolution spirituelle, les moindres vibrations dans le
rapport de lhumanité à sa demeure terrestre " (7). Où réapparaît
lenjeu ontologique que nous évoquions précédemment à propos des lieux que
luvre dYves Bonnefoy, poèmes ou essais, nomme. |
| (7)Ibid. |
| (8)Ibid. p.161. |
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Et comment
sen étonner lorsquon sait que pour Yves Bonnefoy " la peinture... nous
aide à comprendre ce que nous offre la terre " (8). Doù ce
va-et-vient fertile qui caractérise son uvre - LImprobable,
notamment, réunit une étude sur Les Fleurs du mal et une réflexion sur le
travail de peintre de Raoul Ubac, Le Nuage rouge médite aussi bien les toiles de
Morandi que la création de Paul Celan ou celle de Pierre Jean Jouve - entre le regard
inlassablement posé sur le paysage pictural et linvestigation - quon nous
pardonne pour linstant limpropriété du terme - autant charnellement que
spirituellement engagée, de ce que le poète appelle le pays - Le pays du sommet des
arbres (9) -, ou larrière-pays - cest le titre de luvre
parue en 1972 : LArrière-pays - la terre - Terre du petit jour (10) -, ou
bien encore le lieu -Vrai lieu constitue la dernière section du poème Du mouvement et de
limmobilité de Douve. |
| (9)Ibid., Ce
qui fut sans lumière, Mercure de France, 1992. |
| (10)Ibid., Hier
régnant désert. |
| (11)J.P.
Richard, Onze études sur la poésie moderne, Editions du Seuil, 1981, p.277. |
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Mais que répondre
à qui, insatisfait de ces préliminaires indispensables sinon énigmatiques, insisterait,
demandant, peut-être pour se rassurer, par exemple, sil nest vraiment pas
possible desquisser quelques lignes spécifiques du " paysage " dans
luvre dYves Bonnefoy, de saisir tant soit peu tel élément qui
justifierait lemploi du terme et éclairerait lessence de lespace
quil recouvre ? Dans son étude sur la création de Bonnefoy (11),
Jean-Pierre Richard risque une fois le terme, " paysage ", dont il écrit : " cest
un ravin peuplé de broussailles (au milieu de celles-ci un feu et sa lumière) et dominé
par une falaise ; au sommet de ce mur rocheux sélève soudain un chant
doiseau ". Et de fait, dans cette très subtile synthèse, on identifie des
mots qui participent avec constance de limaginaire de Bonnefoy, ravin, broussailles,
feu, lumière, falaise, mur, rocheux, chant doiseau. Mais pour autant ces mots ne
créent pas un " paysage " au sens ordinaire du terme, sensuel réjouissement
stendhalien de lil ou expression romantique dun état dâme. La
fin de la phrase de Jean-Pierre Richard le signifie parfaitement où un chant
doiseau " sélève soudain ", et lindicatif présent est évidemment
ici essentiel au même titre que ladverbe. On y reconnaît un de ces moments, très
fréquents dans luvre de Bonnefoy - bien que cet instant précis, quasi
leitmotiv, y ait un statut privilégié : on peut élire, par exemple, celui-ci qui figure
dans le poème Le ravin dHier régnant désert : " Entre dans le ravin
dabsence, éloigne-toi,/ Cest ici en pierrailles quest le port./ Un
chant doiseau/Te le désignera sur la nouvelle rive " (12) -, qui
conduit au plus près de la vérité poétique, par conséquent ici éthique et
ontologique, de lexpérience de ce dernier. |
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| (12)Y. Bonnefoy, Hier
régnant désert, op. cit., p. 161. |
| (13)Ibid.,
"La voix encore", Ce qui fut sans lumière, op. cit., p.29. |
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Il y paraît
dabord en effet, et toute luvre de Bonnefoy le confirme, que ce sont
bien ces éléments - cet élémentaire plutôt - ainsi que quelques autres de même
nature, qui sont le plus souvent sollicités par lui. Ils sont tous en apparence les plus
humbles, les plus dépouillés, les plus stériles, ou les plus communs qui soient :
cest donc, en outre, lherbe, le chemin, la branche, la dalle, le gravat, et
surtout la pierre - " la pierre/A des mots infinis dans lherbe du seuil " (13) -
cest-à-dire, redisons-le, toutes choses ingrates en somme, ou plutôt pauvres. Mais
leur pauvreté justement opère de telle sorte que la grâce que représente le chant de
loiseau, en loccurrence, a lieu. Plus précisément, lespoir, ou
lappel, ou léternité proclamée quest toujours, dans luvre
de Bonnefoy, le chant ou le cri de loiseau, jaillissent de cette pauvreté même et
delle seule, comme lexprime cet autre bref poème dHier régnant
désert, Loiseau des ruines : " Loiseau des ruines se dégage de la mort,/ Il
nidifie dans la pierre grise au soleil,/ Il a franchi toute douleur, toute mémoire, / Il
ne sait plus ce quest demain dans léternel " (14). Ainsi
la pauvreté de lélément ne change pas de signe, elle ne sinverse pas en son
contraire. Non, simplement, et miraculeusement, elle engendre ce cri ou ce chant. Il paraît ensuite à travers cette synthèse du " paysage "
chez Yves Bonnefoy, concise et saisissante, proposée par Jean-Pierre Richard, que le
terme d" investigation " employé plus haut, et non sans la conscience de sa
fausseté foncière, sagissant du rapport du poète au lieu, de sa manière de le
vivre comme tel, que ce terme donc ne saurait en aucun cas traduire la spécificité de la
relation personnelle de ce poète aux " situations indéfiniment récurrentes... par
quoi la terre nous parle " (15) et qui sont, Bonnefoy le précise dans une parenthèse insérée
dans la phrase qui vient dêtre citée, " marcher, questionner le ciel, allumer
un feu, le regarder vivre ", mais aussi " souffrance et joie, naissance et mort
".
Par conséquent, il est dune certaine manière
vain, sinon absurde, de sinterroger sur le " paysage " dans luvre de
Bonnefoy, car ce terme bien trop restrictif pour nous, trop figé malgré tout, et
finalement fade, ne peut contenir ou suggérer le lien, dynamique toujours, que ce poète
entretient au lieu ou au pays. Et ce lien nest quune modalité, fondamentale
assurément dans son uvre, dun événement beaucoup plus large qui est,
laissons encore la parole à Yves Bonnefoy, " lexpérience dappartenir à
la terre, de vivre selon ses rythmes, davoir pour être son être " (16). Dans
cette perspective, il ne saurait évidemment être question d" investigation " qui
suppose somme toute une démarche méthodique, peut-être autoritaire, conquérante,
incompatible en tout cas avec un questionnement passionné du lieu - qui peut prendre
lallure dune quête - dont Bonnefoy sait quil se reclôt, têtu, sur
lui-même, ou simplement demeure muet, se dérobant à toute approche dès lors que
violence lui est faite. Ce questionnement donc, qui représente lessentiel de la
préoccupation dYves Bonnefoy, implique le consentement à lhumilité, à la
patience, à la douce obstination qui sont à limage même du lieu interrogé. Et
aussi ladmirable capacité que possède ce poète à toujours suspecter sa réaction
immédiate devant, justement, le lieu interrogé, la disponibilité de son regard qui, se
faisant à la fois plus aigu et plus souple, souvre progressivement à ce quil
embrasse pour en pénétrer mieux le sens, non pas dans léclaircissement garanti,
ininterrompu et serein mais dans laccueil de lénigme que voile souvent la
facilité fallacieuse du premier contact. Enigme acceptée donc et creusée, jusquà
la manifestation en retour, parfois, de lillumination. Ainsi en est-il, par exemple,
dans LArrière-pays, lorsque Yves Bonnefoy regarde, à Amber, au cours dun
voyage au Rajasthan, " avec déjà une attention soutenue, grandir la forteresse
rougeâtre dont lenceinte, bizarrement, dévalait ou grimpait des pentes, traversait
un ravin, sétablissait gauchement sur lautre rive " (17). Et, de
lextérieur, cest dabord une impression quil retire : " Il me
semblait (18) que ce mur allait au hasard, car à lintérieur je voyais le
même sol quau-dehors, inhabité et stérile ". Puis, après avoir pénétré
dans la forteresse, son angle de vision se modifie au gré des cours et des terrasses
quil traverse. Ainsi acquiert-il une certitude : " dun seul coup, jai
compris (19). La ligne des remparts nenclôt rien quon ait songé à
défendre, elle coïncide avec lhorizon, tel quon le voit doù je suis ".
Vient alors toute une page dans laquelle Yves Bonnefoy tire les conséquences de cette
subite conviction, écrivant : " Un lieu et lévidence ont été identifiés
lun à lautre, lici et lailleurs ne sopposent plus, et je ne
puis douter que ce fut là lambition première ". (20) Lenthousiasme du
poète est manifeste - et cela se conçoit :limprobable conciliation de lici
et de lailleurs est une des tentations les plus constantes de Bonnefoy, un de ses
rêves les plus insistants, ainsi que lexplicite le très proustien début de LArrière-pays
: " Jai souvent éprouvé un sentiment dinquiétude à des carrefours. Il
me semble dans ces moments quen ce lieu ou presque : là, à deux pas sur la voie
que je nai pas prise et dont déjà je méloigne, oui, cest là que
souvrait un pays dessence plus haute, où jaurais pu aller vivre et que
désormais jai perdu ", avant de formuler laveu, beau à force de
simplicité, " Jaime la terre ", où sincarne le paradoxe quanalyse
LArrière-pays, la séduction toujours lancinante de lailleurs au cur
même de lici vécu dans la plénitude ; les exclamations saccumulent : " Quelle
conclusion à larchitecture ! Son abdication, son triomphe ". Jusquà ce
quil découvre, en examinant plus attentivement le mur denceinte, que celui-ci
népouse pas lhorizon sans interruption, comme il lavait dabord
cru, découverte qui ruine donc ses remarques initiales : " Ce sont des écarts
minimes mais, le soleil baissant, les ombres les accusent et je ne puis plus les
méconnaître ". (21) |
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| (14)Ibid.p.175. |
| (15)Y.Bonnefoy,
"Terre seconde", Le Nuage rouge, op. cit., p.371. |
| (16)Ibid.,
p.369. |
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| (17)Ibid., L'Arrière-pays,
op.cit., p.52. |
| (18)C'est moi qui souligne |
| (19)C'est moi
qui souligne |
| (20)Y.Bonnefoy,
L'Arrière-pays, op.cit.p.53. |
| (21)Ibid.p.54. |
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Cette dernière
partie de la phrase de Bonnefoy que nous avons soulignée est capitale qui condense toute
son attitude éthique et ontologique, indiquant assez quil ne sagit pas là
pour lui dune préoccupation, en quelque sorte, de touriste, ni de géomètre, ni
darchéologue. Il sy lit la volonté inflexible de ne pas ruser avec
soi-même, de ne pas consentir à se leurrer - un terme essentiel chez Bonnefoy : par
exemple, le recueil de poèmes de 1975 sintitule Dans le leurre du seuil -
au sujet de la détermination vraisemblable du désir humain, inconnu pour linstant,
qui a présidé à lédification de ce lieu, car létude assidue de
larchitecture italienne, particulièrement, a appris à Yves Bonnefoy que " la
considération dun problème apparemment tout technique peut aider à faire
apparaître la vérité dune époque " (22), donc des hommes de cette
époque, les artistes eux-mêmes, Bernin ou Borromini, mais aussi leurs contemporains, à
la fois semblables à nous-mêmes et différents de nous-mêmes, et, il est banal de le
dire, par cette différence précisément susceptibles de nous apprendre qui nous sommes.
Doù, sans doute, dans ces pages qui relatent lexpérience dAmber ces
questions quon devine fébriles, anxieuses presque : " Ai-je rêvé
lintention du constructeur, dois-je me réveiller à ma folie, à ma solitude ? ",
questions auxquelles Yves Bonnefoy donne ces réponses qui témoignent tout ensemble de la
complexité du lieu, fût-il aussi dépouillé que le site dAmber - et peut-être sa
complexité est-elle le fait de ce dépouillement même, ce qui caractérise fréquemment,
sinon constamment, le lieu dans luvre de Bonnefoy -, et du trajet que son
exigence de vérité lui a fait accomplir : " Non, cest plutôt que je
nai pas su, au premier regard, tout comprendre, - ce que je fais maintenant ".
Et ce quil comprend désormais, ce quau terme de son propre trajet il peut
rejoindre, cest le sens de ce " lieu ", les raisons qui en justifient
lorganisation : " Laffirmation a été voulue, mais aussi laveu de
sa démesure. Lailleurs a été " aboli ", dans linstant premier, mais la
lucidité a suivi, qui a laissé la profondeur non détruite briser le pouvoir de clore.
Le prince a moins voulu achever son rêve quen méditer lillusion ".Il
vaut de sattarder sur la conclusion de lépisode dAmber que ces lignes
amorcent car, par-delà la méditation sur un lieu déterminé visité à loccasion
dun voyage lointain, grandiose, semble-t-il, dans sa nudité et ses proportions,
cest toute la poétique dYves Bonnefoy, une poétique du lieu, qui se donne à
lire : on rencontre dans son uvre de poète ou son uvre dessayiste
dautres lieux, anonymes, innombrables, plus proches que celui-ci, beaucoup plus
modestes encore par leurs dimensions, presque insaisissables, naturels aussi - point
nest absolument besoin en effet quils aient été conçus par un souverain
oriental ou par quiconque, tels " un repli de terrain, une nuance dans la lumière,
une peinture écaillée au resserrement dune voûte " (23) - qui,
à linstar dAmber, par lharmonie quils dissolvent ou interrompent,
par léchec quils incarnent, par la faille quils instaurent ou par
limperfection quils traduisent - car " Limperfection est la cime
" (24) - confèrent à lécrivain " ce sentiment - où
linquiétude, qui recommence, sefface - de réalité approfondie, et rejointe
" .(25) Cette remarque, si exacte dans le
souci de la nuance, montre à quel degré le trajet dYves Bonnefoy, en
loccurrence celui qui se déroule à Amber et qui est emblématique de tous ceux qui
ponctuent son uvre, se démarque radicalement dune démarche intellectuelle
dans la pire acception de lexpression : comme dans létude des " paysages "
de la peinture (cette étude et le questionnement de lieux divers, italiens souvent, se
partagent à proportions sensiblement égales le volume de LArrière-pays),
conjuguent ici leur efficacité lil, en ses accommodations successives, la
réflexion, toujours prête à se nuancer au gré des renseignements donnés par celui-ci,
voire se renoncer au profit dune vigilance subtile, quitte à rectifier quelquefois
avec prudence le message communiqué par lil, le désir personnel et sa
perméabilité privilégiée, parfois, au désir de lautre, lintelligence
vraie de limpalpable - par exemple, cette " corde de lhorizon "
qua fait vibrer, souligne Yves Bonnefoy, le souverain dAmber -, cette " immédiateté
orageuse ", cette " clairvoyance non conceptuelle " (26) à
laquelle le poète aspire, le cur enfin, car cest à la mesure de ses
pulsations qui saccélèrent, sous leffet de linquiétude en
loccurrence dans ce passage, que nous entendons la profondeur de lenjeu :
atteindre par sympathie - sum-patheia - la vérité du lieu, devenir soi-même le lieu en
somme, comme la fin du récit de lexpérience dAmber lexplicite : " Saccades,
inachèvements, lenteurs, élans aussi, rythmes qui se précipitent et se dénouent,
cest la terre même, à Amber, qui se prête aux mains qui trouvent le rythme, aux
mots qui veulent la paix du cur. Cest elle qui incite à chercher pourquoi
cest dans la durée qui se brise que se délivre parfois une saveur déternel ".
(27)
A lire ces pages de LArrière-pays - écrites,
rappelons-le, en 1972 - et ces citations extraites de luvre poétique, on aura
compris quil nest point de formule, aux yeux dYves Bonnefoy, qui
permette daborder au lieu. Tout au plus, mais cest lessentiel, quelques
dispositions, quelques adhésions mais solides, faisant leur apparition dès 1947, au tout
début de la création poétique de Bonnefoy, dans Anti-Platon, qui fondent
dun coup une éthique et une philosophie de lêtre, lamour passionné -
et " compassionné ", dirait Bonnefoy - de cette terre, le reniement des mirages de
lidéalité, le refus du discours menteur, lacceptation féconde de la
finitude, auxquelles, pour lessentiel, le poète ne dérogera pas : " Toutes
choses dici, pays de losier, de la robe, de la pierre, cest-à-dire :
pays de leau sur les osiers et les pierres, pays des robes tachées. Ce rire couvert
de sang, je vous le dis, trafiquants déternel, visages symétriques, absence du
regard, pèse plus lourd dans la tête de lhomme que les parfaites Idées, qui ne
savent que déteindre sur sa bouche " (28). Lignes qui rencontrent un écho
plus apaisé dans un poème, Ici, toujours ici, du recueil, pourtant sombre, de
1958, Hier régnant désert " : " Ici, dans le lieu clair. Ce nest
plus laube, / Cest déjà la journée aux dicibles désirs./ Des mirages
dun chant dans ton rêve il ne reste/ Que ce scintillement de pierres à venir
" (29). Et dans le recueil de 1987, Ce qui fut sans lumière, cest
encore la terre, toujours obsédante, - "... O terre, terre, / Présence si
consentante, si donnée " (30) -, que Bonnefoy sans cesse apostrophe, fût-ce pour lui demander
à travers un cri damour déchiré : " Est-il vrai que déjà nous ayons vécu
/ Lheure où lon voit séteindre, de branche en branche, / Les
guirlandes du soir de fête ? " Tant il est juste, comme le dit " La voix, qui
a repris ", dans le même recueil, que la terre est ici, devant nous, " Une
terre natale, et il nest rien dautre " (31).
A partir de ces choix, donc, et de ces refus, qui signent
loriginalité singulière de lattitude dYves Bonnefoy, à légard
en particulier du surréalisme dont il séloigne lannée même de la création
dAnti-Platon, luvre poétique et les essais élaborent, en une
maturation remarquable par sa cohérence, une poétique du lieu, qui, nous lavons
dit, - cest entre autres ce que lexpérience dAmber nous a appris et
lenseignement vaut pour lensemble de luvre - se présente comme
une interrogation sur lidentité du lieu, laquelle se confond avec une interrogation
sur lidentité du corps (32) - ainsi que la juxtaposition des deux questions dans ce vers
dHier régnant désert le confirme : " Et toi, ombre dans
lombre, où es-tu, qui es-tu ? " (33) - pour autant que le corps et le
lieu, ces catégories que Baudelaire, que Rimbaud, fondant ainsi la modernité, remettent
en cause, " sont (...) le nouvel horizon et le salut du discours " (34). Et
cest en ce point que luvre de Bonnefoy vient répondre aux uvres
tant aimées, si souvent lues et relues, de Baudelaire et de Rimbaud, sans les renier ni
se plier à elles, mais en les continuant, cest-à-dire en proposant, là où elles
ont atteint leur indépassable limite, son expérience personnelle : tous les mots qui
dans LArrière-pays tentent de venir au plus près de ce que Bonnefoy a
vécu dans " le paysage " dAmber, mais aussi bien trois titres qui figurent dans Du
mouvement et de limmobilité de Douve, " Vrai nom ", " Vrai
corps ", " Vrai lieu ", désignent lécriture comme le geste, de
chair peut-on dire en loccurrence, qui est à la fois indissociable de ce qui se
joue avec le corps et dans le lieu. |
| (22)Ibid.,
" L'architecture baroque et la pensée du destin ", L'Improbable,
Folio, 1992, p. 216. |
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| (23)Y.
Bonnefoy, L'Arrière-pays, op. cit., p. 152. |
| (24)Ibid.,
c'est le dernier vers et le titre d'un poème d'Hier régnant désert, op. cit.,
p. 139. |
| (25)Ibid., L'Arrière-pays,
op. cit., p. 55. |
|
| (26)Y.
Bonnefoy, op. cit., p. 12. |
| (27)Ibid.,
p. 55. |
| (28)Ibid.,
" Anti-Platon " I, Poèmes,op. cit., p. 33. |
| (29)Ibid., Hier
régnant désert, op. cit., p. 172. |
| (30)Ibid.,"
Le souvenir ", Ce qui fut sans lumière,op. cit., p. 13. |
| (31)Y.
Bonnefoy, " La voix, qui a repris ", Ce qui fut sans lumière,op. cit.,
p. 27. |
| (32)Nous renvoyons ici au
remarquable travail de Michèle Finck, Yves Bonnefoy, le simple et le sens, Corti, 1989. |
| (33)Y.
Bonnefoy, op. cit., p. 118. |
| (34)Ibid.,
" Les Fleurs du mal " L'Improbable,op. cit., p. 36. |
(35)Ibid., Dans le leurre du seuil, op.
cit., p. 327. |
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Bonnefoy na trouvé ni le
lieu ni la formule. Et pour cause : depuis longtemps notre époque contemporaine a rendu
définitivement caduc le vu rimbaldien, toujours pathétique cependant. Mais dans sa
démarche, une éthique du questionnement inlassable sest substituée à
limpossible magie dune formule introuvable, qui permet que le lieu, " par
les mots, / Quelques mots " (35) , même si parfois ils " Ont ceci de cruel quils se
refusent / A ceux qui les respectent et les aiment / Pour ce quils pourraient être,
non ce quils sont " (36), devienne " ce lieu / Perdu, non dégagé / Des ronces, puis
des cendres dun espoir " (37) auquel le poète dit : " Oui ", " Je consens
". |
| (36)Ibid.," L'orée du
bois ", Ce qui fut sans lumière,op. cit., p. 39. |
| (37)Ibid., Dans le
leurre du seuil, op. cit., p. 321. |
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