Yves Bonnefoy : le lieu sans formule
Renée VENTRESQUE

" Pourquoi ne pouvons-nous dominer ce qui est, comme du rebord d’une terrasse ? Exister, mais autrement qu’à la surface des choses, au tournant des routes, dans le hasard : comme un nageur qui plongerait dans le devenir puis remonterait couvert d’algues, et plus large de front, d’épaules, - riant, aveugle, divin ? Certaines œuvres nous donnent bien une idée, pourtant, de la virtualité impossible. Le bleu, dans la Bacchanale à la joueuse de luth, de Poussin, a bien l’immédiateté orageuse, la clairvoyance non conceptuelle qu’il faudrait à notre conscience comme un tout. "

Yves Bonnefoy, L’Arrière-pays.

Comme quelques autres œuvres, celles en vérité du plus haut vol, de la poésie contemporaine - la poésie de René Char notamment -, l’œuvre d’Yves Bonnefoy nous place devant un paradoxe qui prend forme dès que se pose la question, à propos de telle œuvre, du " paysage ".

Paysage : (Littré) Etendue du pays que l’on voit d’un aspect (...) Genre de peinture qui a pour objet la représentation des sites champêtres (...) Tableau qui représente un paysage (...) D’une part, en effet, tout aussi peu anonyme, souvent, que celle où viennent s’inscrire la Sorgue, le moulin du Calavon, Montmirail ou Maussane dans les poèmes de Char, une géographie est là, présente dans l’œuvre de Bonnefoy, éclatée de surcroît - à la différence de la Provence de Char, terre augurale dont d’aucuns, imposteurs ou naïfs, ont cru qu’elle enfantait, ô sacrilège, une poésie régionaliste. C’est Delphes - Delphes du second jour (1) -, c’est le plateau de Vachères, ou Florence - Chapelle Brancacci (2) - et Ravenne - " A Galla Placidia " (3) - ou Rome - " A Saint-Yves de la Sagesse " (4) -, c’est l’île de Capraia ou Toirac et la vallée du Lot ou Jaïpur en Inde dans L’Arrière-pays. (5)

D’autre part, il en va de l’œuvre d’Yves Bonnefoy comme il en va de celle de René Char. Par-delà ces noms de lieux qui ne renvoient évidemment jamais, si repérables soient-ils sur une carte, à rien d’anecdotique, à rien de purement circonstanciel, ou mieux à travers leur multiplicité et leur diversité, voire leur apparente irréductibilité si l’on s’en tient aux points cardinaux et aux distances, une même dimension de l’expérience poétique se réitère avec insistance : pas plus que la Sorgue ou le bois de l’Epte dans l’œuvre de Char, l’abbaye de V. - Valsaintes - dans celle de Bonnefoy ou la rue Traversière de Tours ne sont un " cadre ", une " toile de fond ", à plus forte raison, un " décor ". Bien plutôt le lieu - à la lettre - démultiplié à l’infini, où un enjeu ontologique vient se signifier.

(1) Y.Bonnefoy, Hier régnant désert, Poésie Gallimard, 1985, p.171.
(2)Ibid., Du mouvement et de l'immobilité de Douve,op. cit., p.108.
(3)Ibid., Dévotion, op. cit., p.180
(4)Ibid.
(5)Ibid., Skira, 1972.
(6)Y. Bonnefoy, "Le peintre dont l'ombre est le voyageur", Rue Traversière et autres récits en rêve, Poésie Gallimard, 1995, p.163. Il est, du reste, révélateur que le terme lui-même de " paysage " n’apparaisse quasiment jamais dans la création d’Yves Bonnefoy. Sauf dans son acception esthétique, picturale. Pour Bonnefoy, quand paysage il y a, c’est un " petit paysage du lac Trasimène dans L’Annonciation de l’Angelico à Cortone ", ou, aussi bien, les " campagnes romaines de Poussin et de Claude " (6) qu’il scrute avec une anxieuse passion, persuadé qu’" il n’y a pas grand bien à penser des civilisations qui n’ont pas de peinture de paysage ". C’est qu’il a découvert dans les musées certes mais aussi, plus rarement sans doute, dans les palais, les couvents ou les églises que " Le paysage commence en art avec les premières angoisses de la conscience métaphysique, celle qui s’inquiète soudain de l’ombre qui bouge sous les choses. Il est ce qui tente de résorber dans un surcroît d’évidence ces signes de la fugitivité d’une vie qui sont l’ombre portée qui a bougé sur un mur, le nuage qui a voilé quelques instants de lumière. Et, sans signifier pour autant l’incroyance complète ou le désespoir, il peut recueillir désormais, sismographe de l’évolution spirituelle, les moindres vibrations dans le rapport de l’humanité à sa demeure terrestre " (7). Où réapparaît l’enjeu ontologique que nous évoquions précédemment à propos des lieux que l’œuvre d’Yves Bonnefoy, poèmes ou essais, nomme.
(7)Ibid.
(8)Ibid. p.161. Et comment s’en étonner lorsqu’on sait que pour Yves Bonnefoy " la peinture... nous aide à comprendre ce que nous offre la terre " (8). D’où ce va-et-vient fertile qui caractérise son œuvre - L’Improbable, notamment, réunit une étude sur Les Fleurs du mal et une réflexion sur le travail de peintre de Raoul Ubac, Le Nuage rouge médite aussi bien les toiles de Morandi que la création de Paul Celan ou celle de Pierre Jean Jouve - entre le regard inlassablement posé sur le paysage pictural et l’investigation - qu’on nous pardonne pour l’instant l’impropriété du terme - autant charnellement que spirituellement engagée, de ce que le poète appelle le pays - Le pays du sommet des arbres (9) -, ou l’arrière-pays - c’est le titre de l’œuvre parue en 1972 : L’Arrière-pays - la terre - Terre du petit jour (10) -, ou bien encore le lieu -Vrai lieu constitue la dernière section du poème Du mouvement et de l’immobilité de Douve.
(9)Ibid., Ce qui fut sans lumière, Mercure de France, 1992.
(10)Ibid., Hier régnant désert.
(11)J.P. Richard, Onze études sur la poésie moderne, Editions du Seuil, 1981, p.277. Mais que répondre à qui, insatisfait de ces préliminaires indispensables sinon énigmatiques, insisterait, demandant, peut-être pour se rassurer, par exemple, s’il n’est vraiment pas possible d’esquisser quelques lignes spécifiques du " paysage " dans l’œuvre d’Yves Bonnefoy, de saisir tant soit peu tel élément qui justifierait l’emploi du terme et éclairerait l’essence de l’espace qu’il recouvre ? Dans son étude sur la création de Bonnefoy (11), Jean-Pierre Richard risque une fois le terme, " paysage ", dont il écrit : " c’est un ravin peuplé de broussailles (au milieu de celles-ci un feu et sa lumière) et dominé par une falaise ; au sommet de ce mur rocheux s’élève soudain un chant d’oiseau ". Et de fait, dans cette très subtile synthèse, on identifie des mots qui participent avec constance de l’imaginaire de Bonnefoy, ravin, broussailles, feu, lumière, falaise, mur, rocheux, chant d’oiseau. Mais pour autant ces mots ne créent pas un " paysage " au sens ordinaire du terme, sensuel réjouissement stendhalien de l’œil ou expression romantique d’un état d’âme. La fin de la phrase de Jean-Pierre Richard le signifie parfaitement où un chant d’oiseau " s’élève soudain ", et l’indicatif présent est évidemment ici essentiel au même titre que l’adverbe. On y reconnaît un de ces moments, très fréquents dans l’œuvre de Bonnefoy - bien que cet instant précis, quasi leitmotiv, y ait un statut privilégié : on peut élire, par exemple, celui-ci qui figure dans le poème Le ravin d’Hier régnant désert : " Entre dans le ravin d’absence, éloigne-toi,/ C’est ici en pierrailles qu’est le port./ Un chant d’oiseau/Te le désignera sur la nouvelle rive " (12) -, qui conduit au plus près de la vérité poétique, par conséquent ici éthique et ontologique, de l’expérience de ce dernier.
Paysage : Le paysage a une valeur d’usage (...), il donne les repères (...). [Il] a pris une valeur marchande. Il se vend et parfois s’aliène (...). Il a une valeur de conservation. L’esthétique du paysage est de ces sujets inépuisables (...)Les mots de la géographie, Reclus-La Documentation Française, 1992.
(12)Y. Bonnefoy, Hier régnant désert, op. cit., p. 161.
(13)Ibid., "La voix encore", Ce qui fut sans lumière, op. cit., p.29. Il y paraît d’abord en effet, et toute l’œuvre de Bonnefoy le confirme, que ce sont bien ces éléments - cet élémentaire plutôt - ainsi que quelques autres de même nature, qui sont le plus souvent sollicités par lui. Ils sont tous en apparence les plus humbles, les plus dépouillés, les plus stériles, ou les plus communs qui soient : c’est donc, en outre, l’herbe, le chemin, la branche, la dalle, le gravat, et surtout la pierre - " la pierre/A des mots infinis dans l’herbe du seuil " (13) - c’est-à-dire, redisons-le, toutes choses ingrates en somme, ou plutôt pauvres. Mais leur pauvreté justement opère de telle sorte que la grâce que représente le chant de l’oiseau, en l’occurrence, a lieu. Plus précisément, l’espoir, ou l’appel, ou l’éternité proclamée qu’est toujours, dans l’œuvre de Bonnefoy, le chant ou le cri de l’oiseau, jaillissent de cette pauvreté même et d’elle seule, comme l’exprime cet autre bref poème d’Hier régnant désert, L’oiseau des ruines : " L’oiseau des ruines se dégage de la mort,/ Il nidifie dans la pierre grise au soleil,/ Il a franchi toute douleur, toute mémoire, / Il ne sait plus ce qu’est demain dans l’éternel " (14). Ainsi la pauvreté de l’élément ne change pas de signe, elle ne s’inverse pas en son contraire. Non, simplement, et miraculeusement, elle engendre ce cri ou ce chant.

Il paraît ensuite à travers cette synthèse du " paysage " chez Yves Bonnefoy, concise et saisissante, proposée par Jean-Pierre Richard, que le terme d’" investigation " employé plus haut, et non sans la conscience de sa fausseté foncière, s’agissant du rapport du poète au lieu, de sa manière de le vivre comme tel, que ce terme donc ne saurait en aucun cas traduire la spécificité de la relation personnelle de ce poète aux " situations indéfiniment récurrentes... par quoi la terre nous parle " (15) et qui sont, Bonnefoy le précise dans une parenthèse insérée dans la phrase qui vient d’être citée, " marcher, questionner le ciel, allumer un feu, le regarder vivre ", mais aussi " souffrance et joie, naissance et mort ".

Par conséquent, il est d’une certaine manière vain, sinon absurde, de s’interroger sur le " paysage " dans l’œuvre de Bonnefoy, car ce terme bien trop restrictif pour nous, trop figé malgré tout, et finalement fade, ne peut contenir ou suggérer le lien, dynamique toujours, que ce poète entretient au lieu ou au pays. Et ce lien n’est qu’une modalité, fondamentale assurément dans son œuvre, d’un événement beaucoup plus large qui est, laissons encore la parole à Yves Bonnefoy, " l’expérience d’appartenir à la terre, de vivre selon ses rythmes, d’avoir pour être son être " (16). Dans cette perspective, il ne saurait évidemment être question d’" investigation " qui suppose somme toute une démarche méthodique, peut-être autoritaire, conquérante, incompatible en tout cas avec un questionnement passionné du lieu - qui peut prendre l’allure d’une quête - dont Bonnefoy sait qu’il se reclôt, têtu, sur lui-même, ou simplement demeure muet, se dérobant à toute approche dès lors que violence lui est faite. Ce questionnement donc, qui représente l’essentiel de la préoccupation d’Yves Bonnefoy, implique le consentement à l’humilité, à la patience, à la douce obstination qui sont à l’image même du lieu interrogé. Et aussi l’admirable capacité que possède ce poète à toujours suspecter sa réaction immédiate devant, justement, le lieu interrogé, la disponibilité de son regard qui, se faisant à la fois plus aigu et plus souple, s’ouvre progressivement à ce qu’il embrasse pour en pénétrer mieux le sens, non pas dans l’éclaircissement garanti, ininterrompu et serein mais dans l’accueil de l’énigme que voile souvent la facilité fallacieuse du premier contact. Enigme acceptée donc et creusée, jusqu’à la manifestation en retour, parfois, de l’illumination. Ainsi en est-il, par exemple, dans L’Arrière-pays, lorsque Yves Bonnefoy regarde, à Amber, au cours d’un voyage au Rajasthan, " avec déjà une attention soutenue, grandir la forteresse rougeâtre dont l’enceinte, bizarrement, dévalait ou grimpait des pentes, traversait un ravin, s’établissait gauchement sur l’autre rive " (17). Et, de l’extérieur, c’est d’abord une impression qu’il retire : " Il me semblait (18) que ce mur allait au hasard, car à l’intérieur je voyais le même sol qu’au-dehors, inhabité et stérile ". Puis, après avoir pénétré dans la forteresse, son angle de vision se modifie au gré des cours et des terrasses qu’il traverse. Ainsi acquiert-il une certitude : " d’un seul coup, j’ai compris (19). La ligne des remparts n’enclôt rien qu’on ait songé à défendre, elle coïncide avec l’horizon, tel qu’on le voit d’où je suis ". Vient alors toute une page dans laquelle Yves Bonnefoy tire les conséquences de cette subite conviction, écrivant : " Un lieu et l’évidence ont été identifiés l’un à l’autre, l’ici et l’ailleurs ne s’opposent plus, et je ne puis douter que ce fut là l’ambition première ". (20) L’enthousiasme du poète est manifeste - et cela se conçoit :l’improbable conciliation de l’ici et de l’ailleurs est une des tentations les plus constantes de Bonnefoy, un de ses rêves les plus insistants, ainsi que l’explicite le très proustien début de L’Arrière-pays : " J’ai souvent éprouvé un sentiment d’inquiétude à des carrefours. Il me semble dans ces moments qu’en ce lieu ou presque : là, à deux pas sur la voie que je n’ai pas prise et dont déjà je m’éloigne, oui, c’est là que s’ouvrait un pays d’essence plus haute, où j’aurais pu aller vivre et que désormais j’ai perdu ", avant de formuler l’aveu, beau à force de simplicité, " J’aime la terre ", où s’incarne le paradoxe qu’analyse L’Arrière-pays, la séduction toujours lancinante de l’ailleurs au cœur même de l’ici vécu dans la plénitude ; les exclamations s’accumulent : " Quelle conclusion à l’architecture ! Son abdication, son triomphe ". Jusqu’à ce qu’il découvre, en examinant plus attentivement le mur d’enceinte, que celui-ci n’épouse pas l’horizon sans interruption, comme il l’avait d’abord cru, découverte qui ruine donc ses remarques initiales : " Ce sont des écarts minimes mais, le soleil baissant, les ombres les accusent et je ne puis plus les méconnaître ". (21)

(14)Ibid.p.175.
(15)Y.Bonnefoy, "Terre seconde", Le Nuage rouge, op. cit., p.371.
(16)Ibid., p.369.
Rien ne me touche plus que le matin de l’été.Cette paix du bleu frais peinte sur or, or et nuit, or sur nuit. Cette pudeur que le soleil commence à tirer du repos.Paul Valéry, Poésie brute, Pléiade t. 1
(17)Ibid., L'Arrière-pays, op.cit., p.52.
(18)C'est moi qui souligne
(19)C'est moi qui souligne
(20)Y.Bonnefoy, L'Arrière-pays, op.cit.p.53.
(21)Ibid.p.54.
Cette dernière partie de la phrase de Bonnefoy que nous avons soulignée est capitale qui condense toute son attitude éthique et ontologique, indiquant assez qu’il ne s’agit pas là pour lui d’une préoccupation, en quelque sorte, de touriste, ni de géomètre, ni d’archéologue. Il s’y lit la volonté inflexible de ne pas ruser avec soi-même, de ne pas consentir à se leurrer - un terme essentiel chez Bonnefoy : par exemple, le recueil de poèmes de 1975 s’intitule Dans le leurre du seuil - au sujet de la détermination vraisemblable du désir humain, inconnu pour l’instant, qui a présidé à l’édification de ce lieu, car l’étude assidue de l’architecture italienne, particulièrement, a appris à Yves Bonnefoy que " la considération d’un problème apparemment tout technique peut aider à faire apparaître la vérité d’une époque " (22), donc des hommes de cette époque, les artistes eux-mêmes, Bernin ou Borromini, mais aussi leurs contemporains, à la fois semblables à nous-mêmes et différents de nous-mêmes, et, il est banal de le dire, par cette différence précisément susceptibles de nous apprendre qui nous sommes. D’où, sans doute, dans ces pages qui relatent l’expérience d’Amber ces questions qu’on devine fébriles, anxieuses presque : " Ai-je rêvé l’intention du constructeur, dois-je me réveiller à ma folie, à ma solitude ? ", questions auxquelles Yves Bonnefoy donne ces réponses qui témoignent tout ensemble de la complexité du lieu, fût-il aussi dépouillé que le site d’Amber - et peut-être sa complexité est-elle le fait de ce dépouillement même, ce qui caractérise fréquemment, sinon constamment, le lieu dans l’œuvre de Bonnefoy -, et du trajet que son exigence de vérité lui a fait accomplir : " Non, c’est plutôt que je n’ai pas su, au premier regard, tout comprendre, - ce que je fais maintenant ". Et ce qu’il comprend désormais, ce qu’au terme de son propre trajet il peut rejoindre, c’est le sens de ce " lieu ", les raisons qui en justifient l’organisation : " L’affirmation a été voulue, mais aussi l’aveu de sa démesure. L’ailleurs a été " aboli ", dans l’instant premier, mais la lucidité a suivi, qui a laissé la profondeur non détruite briser le pouvoir de clore. Le prince a moins voulu achever son rêve qu’en méditer l’illusion ".Il vaut de s’attarder sur la conclusion de l’épisode d’Amber que ces lignes amorcent car, par-delà la méditation sur un lieu déterminé visité à l’occasion d’un voyage lointain, grandiose, semble-t-il, dans sa nudité et ses proportions, c’est toute la poétique d’Yves Bonnefoy, une poétique du lieu, qui se donne à lire : on rencontre dans son œuvre de poète ou son œuvre d’essayiste d’autres lieux, anonymes, innombrables, plus proches que celui-ci, beaucoup plus modestes encore par leurs dimensions, presque insaisissables, naturels aussi - point n’est absolument besoin en effet qu’ils aient été conçus par un souverain oriental ou par quiconque, tels " un repli de terrain, une nuance dans la lumière, une peinture écaillée au resserrement d’une voûte " (23) - qui, à l’instar d’Amber, par l’harmonie qu’ils dissolvent ou interrompent, par l’échec qu’ils incarnent, par la faille qu’ils instaurent ou par l’imperfection qu’ils traduisent - car " L’imperfection est la cime " (24) - confèrent à l’écrivain " ce sentiment - où l’inquiétude, qui recommence, s’efface - de réalité approfondie, et rejointe " .(25)

Cette remarque, si exacte dans le souci de la nuance, montre à quel degré le trajet d’Yves Bonnefoy, en l’occurrence celui qui se déroule à Amber et qui est emblématique de tous ceux qui ponctuent son œuvre, se démarque radicalement d’une démarche intellectuelle dans la pire acception de l’expression : comme dans l’étude des " paysages " de la peinture (cette étude et le questionnement de lieux divers, italiens souvent, se partagent à proportions sensiblement égales le volume de L’Arrière-pays), conjuguent ici leur efficacité l’œil, en ses accommodations successives, la réflexion, toujours prête à se nuancer au gré des renseignements donnés par celui-ci, voire se renoncer au profit d’une vigilance subtile, quitte à rectifier quelquefois avec prudence le message communiqué par l’œil, le désir personnel et sa perméabilité privilégiée, parfois, au désir de l’autre, l’intelligence vraie de l’impalpable - par exemple, cette " corde de l’horizon " qu’a fait vibrer, souligne Yves Bonnefoy, le souverain d’Amber -, cette " immédiateté orageuse ", cette " clairvoyance non conceptuelle " (26) à laquelle le poète aspire, le cœur enfin, car c’est à la mesure de ses pulsations qui s’accélèrent, sous l’effet de l’inquiétude en l’occurrence dans ce passage, que nous entendons la profondeur de l’enjeu : atteindre par sympathie - sum-patheia - la vérité du lieu, devenir soi-même le lieu en somme, comme la fin du récit de l’expérience d’Amber l’explicite : " Saccades, inachèvements, lenteurs, élans aussi, rythmes qui se précipitent et se dénouent, c’est la terre même, à Amber, qui se prête aux mains qui trouvent le rythme, aux mots qui veulent la paix du cœur. C’est elle qui incite à chercher pourquoi c’est dans la durée qui se brise que se délivre parfois une saveur d’éternel ". (27)

A lire ces pages de L’Arrière-pays - écrites, rappelons-le, en 1972 - et ces citations extraites de l’œuvre poétique, on aura compris qu’il n’est point de formule, aux yeux d’Yves Bonnefoy, qui permette d’aborder au lieu. Tout au plus, mais c’est l’essentiel, quelques dispositions, quelques adhésions mais solides, faisant leur apparition dès 1947, au tout début de la création poétique de Bonnefoy, dans Anti-Platon, qui fondent d’un coup une éthique et une philosophie de l’être, l’amour passionné - et " compassionné ", dirait Bonnefoy - de cette terre, le reniement des mirages de l’idéalité, le refus du discours menteur, l’acceptation féconde de la finitude, auxquelles, pour l’essentiel, le poète ne dérogera pas : " Toutes choses d’ici, pays de l’osier, de la robe, de la pierre, c’est-à-dire : pays de l’eau sur les osiers et les pierres, pays des robes tachées. Ce rire couvert de sang, je vous le dis, trafiquants d’éternel, visages symétriques, absence du regard, pèse plus lourd dans la tête de l’homme que les parfaites Idées, qui ne savent que déteindre sur sa bouche " (28). Lignes qui rencontrent un écho plus apaisé dans un poème, Ici, toujours ici, du recueil, pourtant sombre, de 1958, Hier régnant désert " : " Ici, dans le lieu clair. Ce n’est plus l’aube, / C’est déjà la journée aux dicibles désirs./ Des mirages d’un chant dans ton rêve il ne reste/ Que ce scintillement de pierres à venir " (29). Et dans le recueil de 1987, Ce qui fut sans lumière, c’est encore la terre, toujours obsédante, - "... O terre, terre, / Présence si consentante, si donnée " (30) -, que Bonnefoy sans cesse apostrophe, fût-ce pour lui demander à travers un cri d’amour déchiré : " Est-il vrai que déjà nous ayons vécu / L’heure où l’on voit s’éteindre, de branche en branche, / Les guirlandes du soir de fête ? " Tant il est juste, comme le dit " La voix, qui a repris ", dans le même recueil, que la terre est ici, devant nous, " Une terre natale, et il n’est rien d’autre " (31).

A partir de ces choix, donc, et de ces refus, qui signent l’originalité singulière de l’attitude d’Yves Bonnefoy, à l’égard en particulier du surréalisme dont il s’éloigne l’année même de la création d’Anti-Platon, l’œuvre poétique et les essais élaborent, en une maturation remarquable par sa cohérence, une poétique du lieu, qui, nous l’avons dit, - c’est entre autres ce que l’expérience d’Amber nous a appris et l’enseignement vaut pour l’ensemble de l’œuvre - se présente comme une interrogation sur l’identité du lieu, laquelle se confond avec une interrogation sur l’identité du corps (32) - ainsi que la juxtaposition des deux questions dans ce vers d’Hier régnant désert le confirme : " Et toi, ombre dans l’ombre, où es-tu, qui es-tu ? " (33) - pour autant que le corps et le lieu, ces catégories que Baudelaire, que Rimbaud, fondant ainsi la modernité, remettent en cause, " sont (...) le nouvel horizon et le salut du discours " (34). Et c’est en ce point que l’œuvre de Bonnefoy vient répondre aux œuvres tant aimées, si souvent lues et relues, de Baudelaire et de Rimbaud, sans les renier ni se plier à elles, mais en les continuant, c’est-à-dire en proposant, là où elles ont atteint leur indépassable limite, son expérience personnelle : tous les mots qui dans L’Arrière-pays tentent de venir au plus près de ce que Bonnefoy a vécu dans " le paysage " d’Amber, mais aussi bien trois titres qui figurent dans Du mouvement et de l’immobilité de Douve, " Vrai nom ", " Vrai corps ", " Vrai lieu ", désignent l’écriture comme le geste, de chair peut-on dire en l’occurrence, qui est à la fois indissociable de ce qui se joue avec le corps et dans le lieu.

(22)Ibid., " L'architecture baroque et la pensée du destin ", L'Improbable, Folio, 1992, p. 216.
(23)Y. Bonnefoy, L'Arrière-pays, op. cit., p. 152.
(24)Ibid., c'est le dernier vers et le titre d'un poème d'Hier régnant désert, op. cit., p. 139.
(25)Ibid., L'Arrière-pays, op. cit., p. 55.
Je pense à une lettre de Rilke découvrant Tolède : "… là-bas, la chose extérieure ; tour, montagne, pont, comportait déjà en elle-même l’intensité inouïe, insurpassable des équivalences intérieures par lesquelles on eût aimé la représenter.Ph. Jacottet(Le nouveau recueil, n° 36, Champ Vallon, septembre-novembre 1995)
(26)Y. Bonnefoy, op. cit., p. 12.
(27)Ibid., p. 55.
(28)Ibid., " Anti-Platon " I, Poèmes,op. cit., p. 33.
(29)Ibid., Hier régnant désert, op. cit., p. 172.
(30)Ibid.," Le souvenir ", Ce qui fut sans lumière,op. cit., p. 13.
(31)Y. Bonnefoy, " La voix, qui a repris ", Ce qui fut sans lumière,op. cit., p. 27.
(32)Nous renvoyons ici au remarquable travail de Michèle Finck, Yves Bonnefoy, le simple et le sens, Corti, 1989.
(33)Y. Bonnefoy, op. cit., p. 118.
(34)Ibid., " Les Fleurs du mal " L'Improbable,op. cit., p. 36.
Il doit en aller des paysages un peu comme de la musique : alors que des notes isolées ne produisent généralement aucun effet sur notre sensibilité, que, mal combinées, elles nous laissent au mieux indifférents, au pire exaspérés, quand leur assemblage relève de l’art, elles nous affectent profondément.Ph. Jacottet(ibid.)

(35)Ibid., Dans le leurre du seuil, op. cit., p. 327.

Bonnefoy n’a trouvé ni le lieu ni la formule. Et pour cause : depuis longtemps notre époque contemporaine a rendu définitivement caduc le vœu rimbaldien, toujours pathétique cependant. Mais dans sa démarche, une éthique du questionnement inlassable s’est substituée à l’impossible magie d’une formule introuvable, qui permet que le lieu, " par les mots, / Quelques mots " (35) , même si parfois ils " Ont ceci de cruel qu’ils se refusent / A ceux qui les respectent et les aiment / Pour ce qu’ils pourraient être, non ce qu’ils sont " (36), devienne " ce lieu / Perdu, non dégagé / Des ronces, puis des cendres d’un espoir " (37) auquel le poète dit : " Oui ", " Je consens ".
(36)Ibid.," L'orée du bois ", Ce qui fut sans lumière,op. cit., p. 39.
(37)Ibid., Dans le leurre du seuil, op. cit., p. 321.